‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Lothafrc «'empare de Verdira. — Adalbéron et Gerbcrt contre Lothaire. — Procès d'Adalbéron.

Le fait était vrai. Ecbert de Trêves , qui avait reçu la visite de Gerbert , écrivait à son ami Adalbéron de Reims , pour endormir sa vigilance , que Henri était sage , fidèle et non pas un tyran; et ce prince convenait dans ce même temps, en secret, avec Lothaire, d'un traité d'alliance dont l'abandon de la Lorraine était le prix. C'était rendre à la France les frontières du Rhin. Ils devaient signer ce traité à Brisach. Lothaire partit pour cette ville à la tête d'une armée. Le bruit de cette convention souleva l'opinion publique

en Allemagne. Henri, que ses adversaires déclaraient ennemi public, n'osa pas se trouver au rendez- vous qu'il avait assigné au roi de France.

Lothaire , après des marches difficiles , surtout pour sa cavalerie, à travers un pays montagneux, coupé par des rivières , et dont la population était sous les armes, jette le masque; il entraîne Eudes, comte de Troyes et de Meaux , Héribert , comte de Vermandois , contre la ville de Verdun ; il s'en empare deux fois, malgré la trahison de l'évêque ; fait prisonnier, au second siège, les chefs lorrains, Godefroi , son fils Frédéric , son oncle Sigefroi , duc de Luxembourg, Thierry, duc de la Haute- Lorraine , Gocilon , frère d'Ascelin, évêque de Laon, dont il confie la garde à ses deux alliés, et reste jusqu'à la fin de sa vie possesseur de la contrée.

La perte de Verdun , la fuite de son évêque , la captivité de ses chefs jetèrent Adalbéron et Gerbert dans. la consternation. Impuissant à se venger par les armes, Gerbert exhala sa colère dans un pamphlet des plus violents contre la ville qui s'était rendue avant d'être un monceau de ruines.

« Cité impie, s'écriait-il, le béliern'apas ébranlé » tes murailles , tes soldats n'ont pas succombé à

» la faim ; ils n'ont pas eu à repousser une seule » attaque. Tu as souillé le sanctuaire du Sei- » gneur, tu es devenue une caverne de brigands. » Les ennemis du genre humain , tes amis , n'ont » pas respecté l'innocence des vierges , la sainteté » du lit conjugal, les liens de la parenté , de la re- » connaissance, et jusque dans les jours saints, » dans les lieux saints, ils ont fait de toi un hor- » rible théâtre de prostitution. On a écrasé avec » les talons les autels du Seigneur; on les a fouil-

» lés avec des hoyaux ! »

Gerbert ne se contenta pas d'écrire ; la fortune de la France faisait des progrès qui le désolaient. Le roi étendait ses conquêtes par ses armes, par ses émissaires. La captivité des chefs lorrains avait découragé leurs vassaux, leurs amis; il était à craindre qu'ils ne prêtassent l'oreille aux propositions de Lothaire, d'autant plus que, d'après les usages de la féodalité , les obligations étant personnelles, on pouvait considérer comme éteints, par la mort d'Othon II, les engagements contractés avec ce prince. Gerbert recourut à la ruse, au mensonge pour détourner ce danger. Il se rendit à une réunion où l'affaire devait être examinée. Les débals furent assez vifs, l'indécision faisait

des progrès , lorsque Gerbert déclara , comme s'il eût été chargé de représenter le parti de Godefroi, que l'évêque de Verdun consentait, en son nom et au nom de sa famille , à renouveler avec Othon III le traité autrefois conclu avec Othon II. Il affirma que c'était le vœu exprimé par ce prince avant de mourir.

Ces allégations étaient mensongères. Gerbert se hâta d'informer l'évêque de Verdun de ses démarches , du danger qu'il courait. Il le pria de l'informer au plus tôt s'il l'approuvait, s'il voulait entrer dans cette voie périlleuse. Le fils de Godefroi ne pouvait pas hésiter.

L'affirmation de Gerbert avait produit l'effet espéré ; elle ranima les partisans de la cour de Germanie ; elle affaiblit les menées des agents de la France, arrêta leurs progrès, et calma l'effervescence des habitants de la province.

Le roi Lothaire, prévenu de ce revirement des esprits , entra dans une ardente colère contre l'archevêque Adalbéron. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'on l'empêcha de l'attaquer dans sa métropole. Il fallut que l'archevêque promît de détruire tous les châteaux qu'il tenait des Allemands , de prêter un serment dans les termes die—

tés par le roi. En cas de refus, il devait sortir du royaume. Lothaire le fit sommer en môme temps de venir, le vi des calendes d'avril [26 mars] , se justifier devant une assemblée de seigneurs, du crime de trahison pour avoir autorisé son neveu, contre la volonté du roi , à occuper le siège épiscopal de Verdun.

(Herbert transmit ces tristes nouvelles à l'impératrice , à laquelle il apprit en outre qu'Âdalbéron devait voir, le n descendes de mars [28 février] , les comtes Eudes et Héribert , et qu'il tâcherait d'en obtenir la liberté de son frère.

L'archevêque , effrayé des menaces de Lothaire, essaya de se ménager l'appui d'Ecbert. Pour l'intéresser à sa cause et se rendre favorables par son influence les seigneurs partisans de Henri, donl quelques-uns seraient ses juges , il fit écrire par Gerbert une lettre pleine d'abandon , de confiance à celui qu'il appelait son frère , son père Ecbert. 11 se dit dévoué aux rois de France que son neveu a trahis ; il ne sait quel nom donner à ce misérable, s'il doit l'excommunier ou prier d'autres personnes de le faire. Sa délicatesse, son attachement au devoir l'ont mis, en ce siècle corrompu, dans un grand danger : il est entre l'enclume et le ?nar-

teau; il lui reste peu d'espoir d'échapper sans perdre l'âme ou le corps. Il supplie l'archevêque de Trêves de lui venir en aide, de le conseiller; il l'adjure, au nom de Dieu, terrible vengeur de la foi jurée , de ne pas trahir des secrets qui pourraient le perdre.

Le jour fixé pour l'entrevue avec les comtes gardiens des captifs étant arrivé , Adalbéron ne partit pas , soit qu'il eût peur ou que ses mouvements fussent épiés par les agents des rois de France. Gerbert fit le voyage , le xi des calendes d'avril [22 mars]. 11 vit Eudes et Héribert; il pénétra jusqu'à Godefroi et Sigefroi ; il les entretint des craintes, des espérances du parti et rentra dans Reims , plein d'admiration pour leur courage et de haine contre le roi de France, comme l'atleslent ses lettres aux parents, aux amis des captifs.

« Ne traitez jamais avec les Français nos ennemis, dit-il à la comtesse Malhilde , femme de Go- » defroi. Ayez en horreur le roi des Français ! » Tenez, défendez vos châteaux , de sorte que vos » ennemis ne s'y ménagent aucune intelligence , » ni par l'espoir de la délivrance des captifs, ni par » la terreur de leur mort. » Ses fils reçoivent les

mêmes ordres de la part de leur père. Ils ne doivent abandonner aux Français ni Charpaigne, ni Hatton-CMtel , ni rien de ce qu'il leur a laissé. « Que votre main, ajoute Gerbert, fasse sentir » aux ennemis qu'ils n'ont pas pris Godefroi tout » entier. Réunissez de toutes parts des défenseurs » de la patrie ! Montrez-vous en tout semblables à » votre père. » *

Puis il écrivait à l'impératrice Théophanie d'un ton de triomphe : « Ce n'est pas en vain que la » Providence m'a empêché de me rendre auprès » de vous , comme vous l'aviez ordonné , car , le » xi des calendes d'avril, j'ai conféré avec les » comtes captifs. Au milieu des rangs épais des » ennemis, j'étais seul de votre parti, seul à qui • » ils pussent hardiment confier leur avis sur l'é- » tat de votre empire. » Il exalte leur courage, l'affection qu'ils lui inspirent; et , après quelques mots sur le dévouement d'Adalbéron, sur ses dangers qu'il partage, lui à qui les rois de France reprochent sa fidélité pour Théoplumie, son amitié pour l'archevêque , dont ils prétendent qu'il est le conseiller, il sollicite la bienveillance de l'impératrice , si la fortune les contraint l'un et l'autre

à chercher un asile dans son royaume; car, pour eux, il ne s'agit plus de l'exil, ce qui serait tolérable, mais du sang et de la vie.

Cette lettre trouva l'impératrice en proie à de vives inquiétudes, Cinq jours avant l'entrevue de Gerbert avec les captifs, le dimanche des Rameaux, les ennemis du jeune roi prenaient à Magdebourg des mesures pour placer la couronne sur la tête de Henri de Bavière.

Le fils de Sigefroi avait été également prévenu des dispositions énergiques de son père. Gerbert lui offrait de transmettre aux captifs ce que leurs amis , ce que l'impératrice voudraient leur communiquer. Il terminait son billet par cette phrase bien digne d'être remarquée : « Yoici ce que nous » confions à votre foi : Si vous gagnez l'amitié » de Hugues , vous pourrez braver toutes les atta- » ques des Français. »

Ainsi les succès de Lolhaire , la captivité de ses ennemis, tournaient contre lui. Les seigneurs auxquels il accordait sa confiance, Eudes, Hériberl favorisaient des entrevues dangereuses, conspiraient avec l'archevêque de Reims ; les émissaires de la cour d'Allemagne faisaient sans doute pressentir à Hugues Capet que ses intérêts étaient

mêlés à ceux de la maison de Saxe. On préparait la révolution qui devait remplacer, trois ans plus tard , la dynastie de Charlemagne par celle de Roberl-le-Fort.

Lothaire soupçonnait la trahison et ne pouvait en saisir les fils. Les personnes qu'il avait comblées de bienfaits les dérobaient à ses yeux. H serrait de près Adalbéron ; il le forçait d'écrire à son clergé, aux archevêques d'Allemagne des lettres dont il indiquait le sens. La finesse de Gerberlse jouait de toutes ses mesures. Ses lettres , pour détruire reflet de celles que Ton avait arrachées à Adalbéron , volaient des rives de la Vesle à celles de la Marne , de la Meuse et du Rhin . Un moine , un abbé les dérobaient à toute la vigilance des espions du roi. Si la confidence était trop grave, elle se faisait de vive voix; Gerbert courait la porter lui-même. Rien ne l'arrêtait: ni privations, ni fatigues par les temps les plus rigoureux , ni dangers de toute nature. Quelques paroles bienveillantes, au nom de l'impératrice , l'espoir de reparaître à la cour animaient son zèle. Aussi, quand il communiquait à l'évêque de Liège les recommandations de Godefroi, quel plaisir ne devait-il pas éprouver à lui dire ; « Il viendra, ce beau jour

» où Ton distinguera les sauveurs de la patrie des » traîtres! Aux premiers les récompenses, aux » seconds les supplices, » et son imagination faisait sans doute à son dévouement une part assez large dans les récompenses futures; mais dans ses rêves les plus brillants eût-elle osé s'égarer jusqu'à la chaire de S. Pierre ?

C'était le 22 du mois de mars que Gerbert avait vu les captifs; le 26, Adalbéron se présenta devant ses juges. Gerbert nous a conservé le résumé [de l'acte d'accusation et la réfutation qu'il avait écrite lui-même pour son ami. Adalbéron ne courait pas de danger sérieux; dans le tribunal siégeaient, à côté des officiers du roi , Eudes , Héribert et le puissant duc de Paris, Hugues Capet, que des relations de famille attachaient à la cour d'Allemagne, à tous les seigneurs influents du nord de la France. Rien n'autorise à penser que les seigneurs du midi aient été appelés à donner leur voix dans ce procès. On peut présumer que si la colère , si la haine se peignaient sur la figure du roi et des rares personnes qui lui étaient fidèles, des signes d'intelligence encourageaient Adalbéron et le rassuraient sur le résultat du jugement.

La jurisprudence était simple et à la portée de

nobles ignorants, dont la main était plus habituée à manier la masse d'armes et l'épée qu'à tourner les feuillets d'un livre de lois. Le seigneur laïque chargé d'un crime jurait avec ses compagnons qu'il était innocent et offrait le combat à son adversaire: la victoire tranchait la question. L'évêque accusé se contentait d'affirmer son innocence , la main étendue sur les Evangiles.

Adalbéron se présenta avec la confiance d'un hQmme prêt à confondre l'imposture. Il dit d'une voix ferme: « Je suis accusé du crime de perfidie » et d'infidélité contre la majesté royale , parce » que j'ai donné un dimissoire à, mon neveu , qui » est clerc de mon église; parce qu'il s'est rendu » à la cour d'un autre roi et qu'il en a reçu un » évêché dans un royaume que le seigneur roi » Lothaire avait réclamé comme lui appartenant; » parce que enfin je lui ai conféré les ordres ecclé- » siastiques , sans la permission et l'autorité de » mon seigneur.

» Lorsque mon seigneur le roi Lothaire , ne » possédait pas le royaume de Lorraine et ne le » réclamait pas , j'obtins avec peine de mon frère » que son fils me fût confié , après la promesse » formelle que , si ses affaires l'exigeaient * je le

— il;* —

» rendrais immédiatement à lui ou aux siens. Qr, » tandis que Ton négociait pour que mon seigneur » fût le tuteur du fils de l'Empereur et que des » otages avaient été donnés à ce sujet, mon frère » me fit redemander son fils à plusieurs reprises ; » et comme je ne me pressais pas -, il m'accusait » de manquer à ma parole ; il en appelait au re-* » doutable juge du jugement dernier , au vengeur » de la parenté méprisée. Comme donc mon sei- » gneur ne m'avait point parlé de ses prétentions » sur le royaume de Lorraine, mais seulement » de sa tutelle , comme il ne m'avait pas défendu » de donner le dimissoire à mon neveu, et que » même il avait consenti avec bienveillance qu'il » le reçût , ainsi que je l'ai appris de mes envoyés, » à condition qu'il exécuterait les promesses faites » au roi par son père , je lui donnai l'autorisa- » tion de partir et j'exigeai de lui le serment qu'il » observerait religieusement la convention pour » laquelle on avait donné des otages. Cette pro- » messe , il l'a offerte jusqu'à ce jour , et nous » croyons qu'il l'offre encore en ce moment. Je » lui ai conféré les ordres du diaconat et de la » prêtrise , de crainte qu'il ne les reçût d'un autre » prélat, quii'aurait attaché à son église ; de crainte

» aussi que notre église ne fût exposée aux atla- » ques des envieux , si un sous-diacre , pris dans » son sein , eût été élevé à la dignité épiscopale. » En outre , ces ordres ne donnent ni provinces, » ni cités , ni bourgs qui relèvent des royaumes de » ce monde , mais uniquement les biens qui sont » du royaume céleste , c'est-à-dire la haine du » vice, l'amour et la pratique de la vertu.

» Tels sont les actes dans lesquels on a prétendu » trouver des preuves de perfidie , d'infidélité. Je » crois avoir montré que je n'ai pas manqué à ma » parole, et que surtout j'ai gardé à mon seigneur » la fidélité que je lui dois. »

Il est aisé de suppléer au silence [de l'histoire sur l'effet produit par ce discours, dont l'archevêque, la main étendue sur les Évangiles, attestait la sincérité devant Dieu. Si ses amis firent entendre des murmures d'approbation , le mot de traître, prononcé à demi-voix par plus d'une bouche honnête, frappa ses oreilles. Mais la cause était gagnée. Cette justification parut sans réplique aux partisans d'Adalbéron. Il fut absous; et le peuple ignorant vit dans le pasteur de Reims une victime de la calomnie , que le ciel avait arrachée aux griffes du démon. Gerbert y trouva un motif

de servir avec plus d'empressement la cause du roi d'Allemagne.

Cette scène se passait dans le palais de Laon , le 26 du mois de mars. Le 25, jour delà fête de Pâques, Henri de Bavière avait été proclamé roi, au milieu de grandes acclamations , dans 1 église de Quedlinbourg, Les ducs de Pologne et de Bohême , le prince des Obotrites et une foule de seigneurs lui avaient juré fidélité. Willigise et ses amis se réunirent à Hesleburg pour combattre l'usurpation ; en France , Adalbéron et Gerbert circonvenaient Hugues Capet pour le placer à la tête d'une ligue contre Lothaire , qui n'était maître que de nom, tandis que Hugues ne l'était pas de nom , mais de fait et en réalité.

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