CHAPITRE XII
H ligue* Capct. — Sa sœur Béatrlx. — Paix, — Adalbéron et Gerbert oublié» par la cour d'Allemagne,
Le duc, c'est le nom que Ton donnait à Hugues, observait la plus grande réserve. Gerbert, toujours
— ne —
si bieil informé , si empressé de tenir ses amis au courant de ce qui se passe , ne cite pas de lui un seul acte, un seul mot; mais quelquefois on attend avec impatience, à Ueims, des lettres de son neveu , le comte Eudes de Meaux, qui était peut- <Hre son agent secret.
Le 1 1 du mois de mai, le bruit se répahd que Hugues a levé six cents hommes. A l'instant môme , quelques seigneurs français et lorrains, réunis dans le palais de Compiègne , se dispersent. Gerbert l'écrit avec bonheur à l'é v6que.de Metz, qui était rentré dans le parti d'OthonlII. Charles, frère de Lothaire , le gendre de Hugues Capet , Régnier, qui réclamait une partie de la Lorraine dont son père Régnier au long cou avait été dépouillé sous Othon I er , Gibuin , évôque de Chàlons, Ascelin, évôque deLaon, Héribert, comte de Troyes, assistaient à cette conférence, d'où l'on avait eu grand soin d'exclure Eudes , comte de *Meaux. Gocilon , frère d'Ascelin , avait obtenu la liberté en donnant pour otage le fils de son frère Bardas. Il avait promis en outre d'accepter les conditions auxquelles souscriraient les comtes Sigefroi et Godefroi. Ces manœuvres, d'après Gerbert , ne pouvaient pas sauver le roi. Sa cause ,
celle de l'usurpateur étaient perdues. Henri, pressé par ses adversaires, avait envoyé un de ses Bavarois au roi de France pour sonder ses dispositions, l'entraîner dans une diversion favorable à ses intérêts. La réponse n'avait pas dû lui plaire. L'embarras du messager à son départ de Compagne [15 mai], ses questions faisaient juger que sa gai té apparente n'était pas d'accord avec ses pensées intimes. Il y avait là de quoi se réjouir pour un partisan du jeune Othon. Une chose toutefois attristait Gerbert , c'était que la ville de Verdun fût paisiblement occupée par une poignée de bandits. Il espérait que , par quelque habile combinaison, ils seraient précipités dans un danger qu'ils ne soupçonnaient pas.
Ces douces espérances dont se berçaient les cœurs dans le palais archiépiscopal de Reims furent troublées par la nouvelle de la réconciliation de Lothaire et de Hugues Capet. On disait que , par l'astuce de quelques gens , le duc avait embrassé le roi et la reine , le xiv des calendes de juillet [18 juin]. Sigefroi était sorti de captivité; Lothaire offrait la liberté à Godefroi s'il rendait à Régnier la ville de Mons et le comté de Hainaut, s'il renonçait pour lui au comté, pour son fils à
i'évêché de Verdun , s'il promettait pour le reste de ses possessions une fidélité absolue , garantie par des otages, Godefroi rejeta ces propositions et resta prisonnier.
Gerbert transmettait ces bruits à un de ses correspondants d'outre-Rhin en protestant contre la calomnie qui s'attachait au duc. C'était, à son avis, un mensonge d'affirmer que le duc entrait dans une conspiration contre le roi d'Allemagne. On tâchait ainsi de gagner les seigneurs , d'attirer les simples chevaliers par la crainte , par l'espérance; mais les calomnies répandues contre Hugues Capet n'avaient d'autre but que de fortifier du nom de ce grand personnage les complots ténébreux dont Charles de Lorraine était l'instigateur. Il n'était pas vrai que le duc fût entré dans cette conspiralion , ou, s'il y était entré , il n'y resterait pas longtemps.
La réconciliation des deux princes était réelle, Hugues Capet avait dû céder aux instances de sa fille, de son gendre séduits, à Compiègne, par les promesses du roi , peut-être aussi ne trouvaitil pas les circonstances favorables pour la réalisation de ses projets ambitieux. Il fit donc la paix et rentra dans l'ombre.
Onze jours plus lard , le 29 juin 984 , Henri de Bavière déposa la couronne à Rara , où il remit Othon III entre les mains de sa mère , en présence de Willigise et des seigneurs qui avaient si énergiquement soutenu sa cause. Les populations d'Allemagne se livrèrent à des transports d'allégresse, que le ciel sembla partager en faisant briller une étoile au milieu du jour. Ce n'était qu'une trêve : Henri, mécontent que le parti vainqueur eût exigé qu'il cédât à son cousin , Henri de Carinthie , le duché de Bavière , n'attendait qu'une occasion de reprendre les armes. En France , il n'y eut plus de troubles sérieux tant que vécut le roi Lothaire.
Le jour des récompenses était enfin arrivé ! La famille de l'archevêque de Reims avait souffert pour la bonne cause ; son frère , un de ses neveux étaient encore captifs , un autre était dépossédé de l'évêché de Verdun ; Adalbéron avait sacrifié à Othon III les serments qu'il avait prêtés à son roi, à son bienfaiteur qui l'avait placé sur le siège archiépiscopal de Reims. Aucun scrupule de conscience n'avait jamais arrêté Gerbert, qui d'ailleurs n'avait pas d'engagements envers Lothaire; ils s'attendaient l'un et l'autre à des faveurs méritées.
Gerbert s'empressa d'écrire au comte palatin Robert , l'un des confidents de Théophanie , pour lui demander s'il devait rester en France , comme un soldat en réserve, pour défendre le camp de César, ou aller le joindre à travers tous les dangers, ou enfin se préparer au voyage dont ils étaient convenus à Pavie avec l'impératrice. Il rappelait son dévouement , les services qu'il avait rendus pendant la lutte. Robert n'ignorait pas, toute la Gaule pouvait au besoin l'attester , que lui , Gerbert , avait par ses discours entraîné bien des gens à la défense du jeune prince. Il engageait le comte à s'informer de ce qu'il avait confié dans le palais de Pavie h des oreilles sûres à propos de la fidélité, du dévouement , de la fermeté du fameux Adalbéron de Reims envers le fils de César , qu'il continuait à servir en secret , dans la mesure de son savoir et de ses forces.
Il ne paraît pas que Robert ait répondu à cette lettre; la cour victorieuse oublia ses amis de France , dont elle n'avait plus besoin. Adalbéron gémit de tant d'ingratitude. Il voulut pour se distraire aller à Aurillac. Les attaques d'Héribert et de Eudes contre son église ne lui permirent pas ce voyage. Son secrétaire fut moins résigné : il fit
une nouvelle tentative auprèsd'un prélat puissant, Willigise peut-être : « 11 est de votre bienveillance, » lui dit- il , et du saint sacerdoce de donner un » conseil à ceux qui le demandent. Je n'ai ja- » mais prôté serment à aucun mortel qu'à mon » seigneur Othon. Je l'ai continuée ma souveraine » Théophanie, à son fils , Othon Auguste , parce » que je n'ai vu qu'un tout inséparable dans ces » trois personnes. Jusques à quand pensez-vous » donc que je doive garder cette fidélité ? Je parle » ainsi , parce que , après avoir été dépouillé des )) biens très-considérables qui m'avaient été con- » férés par l'empereur , confirmés par la bénédio » lion du pape, je n'ai pas été gratifié môme d'utie » petite ferme pour ma fidélité dans le passé et » dans l'avenir. Je parle ainsi, parce que, placé » au milieu de vos ennemis les plus acharnés , j'ai » résisté à toutes leurs offres, quoiqu'elles fus- » sent considérables. Jusques à quand donc me » faut-il exercer ce genre d'amitié? Songez-y; » donnez-moi la consolation que j'implore; si ce » n'est pas à cause de mes services , que ce soit » au moins à cause de votre bienveillance éprou- » vée par tant de personnes ! »
Cette lettre ne fut pas plus heureuse que la
première; alors Gerbert revint à ses amis d'Aurillac , à ses livres , à ses élèves. Il vantait à l'abbé * Gérauld les douceurs de l'amitié ; il bénissait le jour, l'heure où il lui avait été donné de connaître un homme dont le souvenir seul dissipait tous ses chagrins. Il le priait de lui envoyer le traité de l'espagnol Joseph sur la multiplication et la division des nombres; il le demandait à l'évêque Bonifilius, auquel il laissait entrevoir qu'il se rendrait auprès de lui à son retour d'un voyage a Rome, en décembre et janvier; il s'entourait de quelques élèves choisis pour lesquels il rédigeait un traité de rhétorique. Mais ces distractions ne lui faisaient pas perdre de vue ce qui se passait en France, en Allemagne ou en Italie; tant il en coûte, même à un philosophe, de renoncer à l'agitation des affaires !
Gerbert avait d'ailleurs à souffrir dans son amour-propre d'être traité avec tant de dédain par les Allemands. Pendant la lutte , il avait entretenu ses amis de ses espérances : Reims n'était qu'un lieu de passage, où il rie s'arrêterait pas ; les princes espagnols l'engageaient à s'établir dans leurs états; l'impératrice toujours auguste, toujours digne de ses affections , de son respect , l'appelait à sa cour.
Il ne savait quelle décision prendre; assurément il ne resterait pas à Reims. Il pressait l'abbé de Milhlac d'enlever les objets qu'il lui avait confiés ; il adressait à son ancien maître Raymond d'Aurillac de touchants adieux, comme s'il ne devait plus le revoir : « Adieu à mon père Gé- » rauld! adieu à mon frère Àyrard! adieu au » très-saint ordre qui m'a nourri, qui m'a élevé! » Qu'il se souvienne dans ses saintes prières de » moi, de mon père Adalbéron, qui lui est dé- » voué. » Tout cela n'était qu'un réve !
De nouveaux troubles suscités en Allemagne par Henri , qui voulait conserver la Bavière , firent penser à Adalbéron et à Gerbert que leurs services pourraient être utiles et mieux récompensés.
L'habileté d'une femme, Béatrix, en rétablissant promptement la paix , dissipa cette nouvelle illusion. Le nom de Béatrix, sœur de Hugues Capet, est peu connu; il ne se trouve ni dans la chronique de Thietmar , ni dans les annales de Quedlinbourg , ni dans l'histoire de Richer. Gerbert vante son activité , son intelligence ; il confirme le récit du biographe d'Adalbéron II , évoque de Metz, qui attribue à cette princesse la paix de Worms. Béatrix avait été fiancée en 954 , ma-
riée en 954 ù Frédéric , comte de Bar , nommé duc de la haute Lorraine , en 959 , par Othon I er . Elle était restée veuve, à la fin de Tannée 985, avec deux enfants. L'aîné, Thierrv, était tombé entre les mains de Lothaire, à la prise de Verdun ; Adalbéron plus jeune , destiné aux dignités ecclésiastiques, avait été élevé dans le monastère de Gorzia. Béatrix, qui gouverna le duché pendant la captivité de son filà , jouissait de la confiance de l'impératrice Adélaïde , qu'elle préparait à la pensée de mettre le jeune Adalbéron sur le siège de Metz , qu'avait possédé son oncle paternel.
Le soulèvement de Henri lui fournit l'occasion d'acquérir de nouveaux titres aux faveurs de la cour. Dès qu'elle fut informée de cette prise d'armes , Béatrix réunit des soldats , fit une ligue avec quelques seigneurs pour secourir le jeune roi. Adalbéron et Gerbert s'empressèrent de se mettre à la disposition de la duchesse ; ils lui écrivirent, ilsfirentdes voyagesauprès d'elle. Béalrixlesécouta et se passa de leur concours. Ils s'adressèrent à l'évêque de Liège, à l'archevêque de Trêves; Gerbert mandait à celui-ci les choses les plus flatteuses de la part d' Adalbéron. Il lui parlait en outre de l'inconstance de la fortune, de la nécessité
de s'unir , d'agir de concert ; il lui rappelait le proverbe , qui semblait fait pour eux : que celui qui est debout prenne garde de tomber. Ecbert resta indifférent à toutes ces avances: Adalbéron et Gerbert eurent le chagrin d'apprendre que la paix avait été conclue h Worins , sans leur participalion, à leur insu, le 19 du mois d'octobre 984. Une conférence de dames , à Metz , ménagée sans doute par Béatrix , avait disposé les esprits à cet heureux résultat. La sœur de Hugues Capet resserrait ainsi les liens qui unissaient sa famille à la famille royale de Saxe.
Il fallut féliciter la duchesse de l'habileté qu'elle avait déployée dans ces négociations. Le compliment écrit par Gerbert , au nom de l'archevêque de Reims , est froid, mêlé de réticences , de doutes sur la bonne foi d'Ecbert et du prince Henri. Ecbert différait l'ordination du fils de Béatrix, qui avait été nommé évôque de Metz, le 16 octobre» Gerbert voulait trouver dans ce retard un chef d'accusation contre le prélat, dont la faveur s'était maintenue après la paix de Rara et de Worms, et dont le père, Thierry comte de Hollande , avait reçu une augmentation de domaines. L'archevêque de Reims en écrivant à Ecbert, l'appelait
mon frère, mon père; il l'accablait de compliments, que démentait sa correspondance secrète. « Une chose , disait-il à Béatrix , tourmente bien » des gens = Les longs délais de Tordinatio» si » péniblement motivés font craindre ou que Far- » chevôque de Trêves ne veuille se livrer avec » son duc et le royaume de Lorraine aux Français, )) ce que rend vraisemblable Fentrevue projetée » à Verdun, que Ton vous cache , ou qu'il ne ma- » chine dans l'ombre des projets plus dangereux, » On commande à votre ami Adalbéron d'annuler » l'ordination de son neveu. Est-ce le roi ou le » primat de Trêves ? Tout ceci paraît sentir fort » la faction de l'archevêque. Veillez donc dans » votre prudence ! cherchez de quel côté penche » le poids de si grandes affaires, prévoyez si Henri » vous gardera la fidélité qu'il a jurée ! »
Adalbéron et son ami en furent pour les frais de leurs perfides insinuations. Le jour de la fête des Saints-Innocents, le dimanche 28 janvier 985 , Ecbert fit à Trêves l'ordination de l'évêque de Metz , au milieu d'une affluence considérable.
La paix entre le duc Henri et la cour fut consolidée , quelques mois plus tard , à Francfort. La Bavière fut rendue h ce prince, qui remplit»
l'année suivante, le jour de Pâques, à la lable du roi, les devoirs attachés à ses fonctions. Henri se montra dans la suite le ferme défenseur d'un trône que son ambition avait ébranlé.