‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Gerbert à Bobio , à Reims. — Mort de Lotlinire.

Adalbéron et Gerbert étaient délaissés par la cour d'Allemagne. Le premier s'occupa de l'administration de son diocèse , de sourdes menées contre le roi Lothaire , afin de procurer la liberté aux captifs de Verdun , le second , tout en lui prêtant son concours, reprit la correspondance qu'il entretenait en secret avec quelques moines de Bobio , restés fidèles à sa cause. Depuis son départ, l'indiscipline avait produit les plus grands désordres dans l'abbaye. Les moines, qui appelaient autrefois Pétroald leur maître , leur père , ne voulaient plus le considérer comme leur égal. Gerbert, pour le consoler, lui parlait de Finconstançe de la fortune et nourrissait peut-être la

pensée qu'un tour de sa roue le ramènerait un jour au-delàdes Alpes. Dans l'espace d'une année, trois chefs ou plutôt trois tyrans s'étaient succédé , tourmentant les moines , dilapidant ce qui restait de revenus. Quelques religieux songeaient avec regret à leur ancien abbé , à sa vigilance pour sauvegarder leurs intérêts. Gerbert, qui en fut informé par le moine Reinard, lui répondit:

« Frère , tu as raison de te plaindre de l'absence » de ton abbé : des moines dans un couvent sans » abbé sont des brebis sans pasteur, abandonnées » dans les vallées à la gueule des loups. Gémis » moins sur la ruine imminente des biens péris- » sables que sur la perte des âmes ; mais ne dé- » sespère pas de la miséricorde de l'Eternel. »

Quelques temps après il s'adressa à la communauté tout entière pour rappeler au devoir ses enfants égarés , pour leur reprocher d'avoir chassé leur abbé , pour leur faire craindre la colère de Dieu s'ils persévéraient dans leur crime. Ce n'était pas , disait-il , afin de recouvrer son autorité qu'il leur donnait ces conseils , mais uniquement par affection pour eux et afin de dégager sa propre responsabilité» Il terminait par ces mots : « Relisez » les privilèges que nous a conférés le Saint-Siège ;

» songez aux anathèmes que vous avez lancés con- * tre nous , comprenez en outre la gravité de ces » paroles de l'Eglise : « Que celui qui se sera » joint , de quelque manière que ce soit , aux » excommuniés soit excommunié ! Voyez dans » quel péril vous êtes tombés. Que le souverain » juge vous fasse connaître ses préceptes et vous » donne la force de les remplir ! »

Cette lettre, lue , commentée sans doute parles amis de Gerbert , produisit un si grand effet sur les esprits , que les moines députèrent quelques membres de la communauté à cet excellent père , afin de le supplier de revenir auprès de ses enfants. C'était le désir le plus ardent de Gerbert , qui se garda de le manifester. Il félicita ses très-chers fils de Bobio de leur démarche fort honorable d'avoir cherché leur père, d'avoir visité leur père. Ils s'étaient montrés, en agissant ainsi, les véritables enfants de Dieu. Bientôt ils entendraient de sa propre bouche les actions de grâces qu'il leur transmettait par écrit ; car s'il était , pour ainsi dire > arrivé ail port, il souffrait de les voir ballottés par les vagues furieuses ; il avait la confiance que Dieu qui peut tout, fléchi par les prières des pauvres; ne tarderait pas à secourir les affligés.

Le sacrifice que Gerbert consentait à faire de son bonheur ne fut pas apprécié par les Italiens. 11 franchit les Alpes dans le courant de Tannée 985; mais s'il se présenta au monastère, son séjour n'y fut pas de longue durée. Il ne s'explique pas sur les circonstances de ce voyage; seulement il écrivait plus tard à son ami Raymond d'Aurillac qu'il n'osait pas se fier à ses vassaux italiens, à moins d'être soutenu par la présence de l'impératrice. Il lui fallut donc continuer à vivre en France comme un exilé.

Avant de revenir à Reims, il visita Mantoue, Rome. A Mantoue, il s'occupa de quelques affaires que lui avaient confiées l'archevêque Adalbéron. Mantoue , patrie de Virgile , conservait pieusement le souvenir du grand poète. L'évêque Pierre ayant obtenu , en 945 , du roi Lothaire , la permission de battre monnaie , avait fait graver d'un côté, autour de la croix, le nom de Virgile, de l'autre celui de l'évêque. Gerbert dut se présenter à ce prélat, qui ne mourut que le dernier jour de cette année. Il acheta dans cette ville' des livres fort intéressants ; il en acheta aussi à Rome où il eut le plaisir de passer quelques jours auprès de son ami le diacre Etienne. Ce voyage dont il s'é-

tait promis les satisfactions les plus douces, laissa dans son esprit une impression de dégoût et d'effroi, qu'il exprimait en termes très-vifs à ce diacre, après son retour en France: « L'Italie tout entière » m'a paru une Rome. Le monde a horreur des » mœurs des Romains. Dans quel état est main- » tenant Rome? Quels sont les pontifes ou les » hommes qui régissent les affaires? Quel a été » le sort de mon ami, je veux dire de cet ami » spécialement à moi, à qui je t'ai confié? »

Noug ne savons pas quel était cet ami. L'émotion de Gerbert nous laisse croire qu'il était à Rome au moment où la populace, après la mort, violente peut-être, de l'intrus Boniface VII, l'assassin de Jean XIV, traînait dans les rues et pendait à un gibet, devant la statue de Constanlin, son cadavre percé de coups de lance. Gerbert n'assista pas à l'intronisation de son successeur Jean XV, que le patrice Crescentius devait tenir dans l'oppression ; les affaires de France l'avaient rappelé à Reims, où se croisent, se môlent des négociations , des intrigues fort obscures. Adalbéron est toujours absent de sa métropole ; Gerbert le presse d'y revenir, tantôt pour l'ordination d'un évêque, tantôt pour des causes qu'il ne peut pas

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écrire, qu'il ne doit révéler qu'à l'archevêque seul.

Le nom de Hugues Capet doit être caché sous ces paroles vagues. Gerbert insiste pour que Ton recherche vivement l'amitié de ce prince. Hugues, toujours silencieux, comme les conspirateurs intelligents, ne se compromet point par des imprudences, Il ne paraît point et ne reçoit que ra- . rement, ce semble, et sous des prétextes plausibles les messagers des ennemis du roi. A l'occasion d'un démêlé entre l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Germain , il appelle auprès de lui l'abbé de Saint-Thierry, Ayrard, le confident de l'archevêque de Reims. Ayrard hésite ; Gerbert l'encourage ; il dissipe ses scrupules , triomphe de sa résistance. U règne à cette époque entre Adalbéron et ses, alliés une activité fiévreuse, entourée de mystère , qui laisse soupçonner que de graves intérêts sont en jeu, sans qu'on puisse les préciser. Les messagers se multiplient entre Reims < Paris et Tours. Un jour, l'un d'eux annonce à Gerbert que l'archevêque doit se tenir prêt à agir, au premier avis que lui enverra le comte Eudes. Gerbert en prévient l'archevêque; il ne sait pas ce dont il s'agit , il le presse de rentrer dans la métropole , de reparaître au milieu de ses fidè-

les. Rainier apporte a Reims, le vm des calendes d'octobre [24 septembre] des nouvelles plus pressantes. Si l'archevêque veut savoir quelque chose de positif, et que Ton ne peut confier à personne au monde, sur le sort de son frère, il doit se rendre, le iv des calendes d'octobre [28 septembre], à Hautvilliers, où il rencontrera son frère avec les comtes Eudes et Héribert. Que personne ne s'éloigne de sa demeure ni Hécilon , fils de Godefroi, ni aucun de ses parents. Que Mouzon , que Mézières reçoivent de fortes garnisons. Il se prépare sérieusement une grande affaire. L'évêque de Laon, par le conseil des comtes Eudes et Héribert, qui le favorisent, est aile voir le duc à Dourdan. « Revenez vite , pas de relard, » ajoute Gcrbert en transmettant ces détails.

La fin de la crise approche , on s'attend à une explosion; rien ne se fait, tout rentre dans le silence.

Au mois de janvier de l'année suivante [98(ij, Adalbéron est encore éloigné de Reims. Gerbert est fort inquiet de son absence prolongée ; il se plaint de n'être pas informé du résultat de ses démarches , quoiqu'il y soit intéressé. Il veut savoir ce qu'Adalbéron a fait, ce qu'il fait, ce qu'il

se propose Je faire. L'élection d'un évôque aura lieu le u des ides de février [12], Adalbéron y assistera- t-il? Qu'a fait Anselme auprès des comtes? et lui-même que doit-il faire? verra- t-il d'abord les rois ou les comtes? doit-il faire ou ajourner son voyage à la conférence convoquée à Chelles? Adalbéron y viendra-t-il ?

Toutes ces questions indiquent un embarras , une incertitude faciles à expliquer par la vigilance du roi, qui tenait en échec des ennemis aussi acharnés.

Lothaire était dans la force de l'âge, il avait à peine quarante-cinq ans ; tout annonçait qu'il pourrait longtemps eiicore déjouer les complots ténébreux de ses adversaires, lorsque, dans les derniers jours de février , il tomba malade dans sa ville de Laon. Une fièvre violente, mêlée de coliques atroces avec des efforts inouis et inutiles pour vomir, l'enleva le 2 du mois de mars. Adhémar de Chabannais disait , dans les premières années du siècle suivant, qu'il avait été empoisonné par sa femme Emma et par l'évêque Ascelin. Les récits des auteurs contemporains n'éveillent pas l'idée de cette odieuse accusation ; Richer, qui avait étudié la médecine et qui décrit longuement les souf-

frances du roi, Vie les attribue pas à celle cause. Son autorité ne serait pas décisive , il est vrai ; il oublie avec trop de complaisance les, faits qui compromettent le parti vainqueur; mais l'intérêt de la reine, que la mort de Lothaire laissait sans appui conlre l'ambitieux Charles de Lorraine , le silence de ce prince, qui. ne lui reprochera pas ce crime , lorsqu'il la tiendra captive avec son prétendu complice Ascelin, nous paraissent réfuter cette calomnie.

Le corps du roi fut descendu dans les caveaux du monastère de Saint-Remi. On lui fit des funérailles magnifiques : c'étaient celles de la famille de Charlemagne , qui avait arrêté les invasions des Barbares, fondé la puissance temporelle du Saint- Siège, ranimé le flambeau des lettres, des sciences et des arts. La reine Emma fit écrire sur son livre de prières , à la date du vi des nones de mars , un distique qui signifie :

« Ces nones , le seigneur Lothaire , roi magnifique , prince excellent , a quitté ce monde. »

On grava sur sa tombe une longue épilaphe , et Gerbert composa les vers suivants, en l'honneur d'un prince contre lequel il avait toujours conspire' 4 :

« Les grands se réunirent pour lui rendre hom- » mage; tous les gens de bien le respectèrent : »

» Issu des Césars, César Lothaire, objet de no- » Ire douleur, tu nous quittes le second jour du » terrible Mars , que tu avais représenté sous la » pourpre. »

Ses vrais sentiments, ceux d'Adalbéron paraissent mieux dans les deux lettres qu'il écrivit en son nom et au nom de l'archevêque : il disait à son ami le diacre Etienne, le vi même des nones de mars : « Je suis occupé aux funérailles du seigneur » roi Lothaire et n'ai répondu qu'en peu de mots à » tes nombreuses questions. Tous les prisonniers » lorrains se sont échappés, sauf Godefroipour » lequel on espère un meilleur sort dans un bref » délai : dis-nous ce qui se passe à Rome , envoie- » nous des livres. » Gerbert n'est-il pas plus affecté de la captivité de Godefroi que de la mort du roi ? Il semble que dans la lettre d'Adalbéron à l'archevêque de Trêves se mêle un peu d'ironie au désir de lui apprendre sa bonne fortune , à moins qu'il n'essaie d'effacer les sentiments de défiance • qui existaient entre eux. Il remercie ce prélat de l'affection qu'il lui a souvent manifestée par ses écrits , par ses messagers et même par ses ac-

tes. Dieu a été sensible aux prières ferventes qu'Ecbert lui a adressées pour son ami : la reine auguste lui a rendu sa bienveillance , le vi des nones de mars, le jour même où le très-glorieux roi des Français , Lothaire , l'astre le plus brillant,, a été enlevé au monde. Celui qu'Ecbert croit privé de la faveur royale est admis dans la familiarité la plus intime.

On sent la joie qui anime le palais archiépiscopal de Reims ; Adalbéron , Gerbert espèrent diriger à leur gré le dernier survivant de la descen? dance légitime de Charleinagne,

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