CHAPITRE XIV
Louis V. — Paix. — Gerbert espère an évêché. — Mort de l*abbé Gcrauid. — Mort de Louis V.
Louis V, fils de Lothaire , âgé d'environ dix-huit ans , quand il lui succéda , n'était pas connu d'une manière très-avantageuse. Son mariage, suivi d'un prompt divorce, avec la vieille Adélaïde, ' veuve du comte de Toulouse et d'Auvergne , avait
jeté sur lui un vernis de ridicule. Gerbert ne dissimulait pas le peu d'estime qu'il avait pour ce prince : l'abbé d'Aurillac lui demanda ce qu'était Louis, s'il irait au secours du comte de Barcelone, dont la capitale avait été prise et ruinée, le six juillet de l'année précédente, par les musulmans de Cordoue. Gérauld qui se faisait vieux aurait désiré , avant de mourir, revoir son ancien élève ; il l'engageait à visiter le tombeau du saint fondateur du monastère qui avait abrité son enfance , et il demandait les instruments de musique toujours promis, toujours retenus en Italie.
La lettre de Gérauld devait ôtre bonne, affectueuse; celle de Gerbert est spirituelle et légère. Il n'a pas un mot de sympathie pour les malheurs du comte Borel, l'un des auteurs de sa fortune. Il ajourne à des temps plus tranquilles l'envoi des instruments de musique et son voyage à Aurillac ; il conseille au vénérable Gérauld, qui avait à peine quelques mois à vivre , de venir honorer lui-même les reliques de Saint-Denys , l'apôtre de la France. Quant aux questions qui lui sont adressées sur le roi , il ne répond pas à la première , qui concerne sa personne , parce que , dit-il , d'après Salluste , tout homme interrogé sur une chose douteuse doit
être étranger à la haine, a la colère, à la compassion. Louis mènera- t-il une armée en Espagne? Cela peut être et n'être pas. Il penche pour la négative. En effet, l'expédition ne se fit pas; les troubles de la cour l'auraient empêchée , lors môme que le prince aurait eu la volonté de l'entreprendre.
Le nouveau roi vécut d'abord en bonne intelligence avec sa mère , qui avait reçu avec lui le serment de fidélité de Hugues Capet et des seigneurs du royaume. Béalrix vint, au mois d'avril, au château de Compiègne , où les conseils de son frère étaient assez écoulés. La duchesse engagea Louis à régler les contestations qui s'étaient élevées entre la France et l'Allemagne , au sujet de la Lorraine. Elle proposa et fit accepter une entrevue à Remiremont, sur la frontière des deux royaumes, le vin des calendes de juin [25 mai] , du roi, de la reine, accompagnée de Hugues Capet , avec l'impératrice Adélaïde et son frère Conrad, roi de Bourgogne. La reine Emma pria Gerbert de l'écrire à l'impératrice Adélaïde , et de lui exprimer en même temps la douleur qu'elle éprouvait de la mort de son mari , la confiance qu'elle avait dans l'affection de la mère que la
Providence lui laissait pour la consoler. Le secrétaire s'acquitta de la commission avec une emphase qui dut plaire aux deux cours.
Il n'était pas question de Théophanie pour l'en- Irevue de Remiremont. Gerbert soupçonna quelque ruse, quelque projet au détriment de cette princesse, qui était mal avec Adélaïde; il en prévint Adalbéron. Ce prélat , craignant de son coté que les intérêts de son frère Godefroi ne fussent sacrifiés, avertit Théophanie. Gerbert se rendit auprès d'elle , au palais d'Ingelheim, où il trouva le duc Charles de Lorraine. Adalbéron voulait que l'impératrice lui fit connaître à Reims les conditions pour l'accord des deux royaumes, afin de les soutenir. L'archevêque Ecbert fut chargé de préparer le projet d'alliance. Gerbert l'écrivit à ce prélat; il lui dit que la conférence, qui d'abord avait été fixée au vin des calendes de juin [25 mai], avait été remise au xv des calendes de juillet [17 juin]. Au jour fixé, les négociateurs se réunirent ; la paix fut conclue le lendemain , après de vifs débats. Godefroi fut rendu à la liberté; son fils recouvra l'évêché de Verdun ; mais on exigea la cession perpétuelle dequelques terres dépendantes de ce siège , avec l'autorisation pour les
nouveaux possesseurs d'y élever des châteaux, suivant leur convenance.
Ces conditions parurent intolérables î\ Adalbéron, dont le frère était pourtant, d'après ses propres paroles, délivré des ténèbres de l'enfer. 11 supplia l'impératrice Théophanie de ne pas ratifier des clauses injustes , arrachées par la violence pour la ruine des églises de Dieu , pour la honte de son règne. Il appela son attention sur les comtes Eudes et Héribert , qui avaient dû tremper dans cette conspiration. Qu'elle se tînt sur ses gardes! On lui tendait des pièges ; on en voulait à sa personne. Sous le prétexte de venger l'attaque de Thierry contre Satenay , on tâcherait de la surprendre à Chevremont, si elle n'était pas bien accompagnée.
Gerbert portait un jugement plus favorable sur la paix , qui avait donné la liberté aux captifs , rendu Verdun à son évêque , sans indemnité pécuniaire, sans effusion de sang, et qui promettait la restitution de tout ce qui avait été enlevé à la ville de Cologne. Les évêques , libres dans leurs mouvements , pourront désormais veiller sur les biens de l'Eglise , frapper d'excommunication les ravisseurs. C'étaient là des avantages réels qu'il
appréciait d'autant mieux qu'il avait la perspective d'une belle position. Adalbérott avait demande pour lui à l'impératrice Théophanie un évêché sur les frontières des deux royaumes. Il faisait valoir son expulsion de Bobio , à cause de son attachement à la famille de Saxe , de sa fidélité à toute épreuve , comme pouvaient l'attester les évôques de sa province. L'avantage que l'Eglise et Gerbert trouveraient dans cette nomination pouvait seul lui rendre supportable l'absence de son véritable fils.
Gerbert , plein d'espoir dans le succès de celle démarche , remerciait la miséricorde divine , qui lui permettait, à lui étranger, fugitif sur la surface du globe, de se reposer enfin, de s'établir sur un terrain solide. Ces actions de grâce étaient prématurées; il avait à traverser bien d'autres épreuves avant de trouver le repos!
Nous n'avons pas la réponse de l'impératrice ; elle était fort préoccupée de la guerre contre les Wénèdes de la Baltique, où son fils Othon III animait l'armée par sa présence.
Le roi Louis se laissait entraîner par son oncle à des actes moins glorieux* Charles , qui avait vu avec colère son union avec la reine, résolut de la détruire. Pour atteindre ce but, il fallait jeter le
— lia —
trouble dans la famille royale, mettre le roi en défiance contre les seigneurs du royaume. 11 ne recula devant aucune de ces coupables manœuvres; il ne songea même pas qu'il pouvait être englouti avec tous les siens dans la tempête qu'il allait déchaîner.
Il avait autrefois répandu contre la reine des accusations d'adultère , que le synode de Macra [972] n'avait pas admises. Emma avait conservé ses droits d'épouse; l'évêque de Laon n'avait pas été inquiété dans la possession de son siège. Ces accusations furent renouvelées, propagées avec habileté. Louis eut la faiblesse de les accueillir ; il abandonna sa mère aux outrages de ses ennemis , il chassa de son évêché son prétendu complice. La France et l'Allemagne retentirent des plaintes des accusés. Gerbert adressa au nom de la reine, une lettre touchante à l'impératrice Adélaïde , qu'il priait de lui concilier l'appui de Théophanie , d'envahir les Etats de son fils dénaturé , où elle trouverait de nombreux partisans. Il protesta , de la part d'Ascelin , de son innocence ; il supplia les évôques de ne pas administrer , pendant son absence, les sacrements dans son diocèse i qu'il frappait d'interdit.
L'agitation fut générale dans le nord de la France : Eudes et Hériberl se déclarèrent pour la reine ; ils recherchèrent l'alliance de l'archevêque de Reims et de son frère Godefroi , déjà mécontents l'un et l'autre du traité de Remiremont. Adalbéron était absent de Reims quand on y reçut la demande d'une entrevue de la part des comtes. Gerbert était dans des alarmes continuelles : une poignée de bandits , excités sans doute par le roi ou par son oncle le duc de Lorraine , insultaient les murs de la ville , ravageaient les campagnes. Les habitants étaient divisés : les uns approuvaient l'absence de l'archevêque , d'autres la critiquaient. Ils auraient préféré que , levant un nombreux corps de troupes , il eût repoussé les agresseurs et rendu par sa présence la sécurité ù la métropole. Ils voulaient qu'il vît son frère , qu'il s'entendit avec les comtes. Gerbert transmettait ces rumeurs à l'archevêque en l'engageant à se défier des comtes Eudes et Héribert, gens sans foi et sans honneur, que cependant l'intérêt et la crainte pouvaient rendre utiles en cette circonstance.
L'archevêque les vit; il conclut en son nom et au nom de son frère, une alliance, qui futrali-
fiée le m des nones de septembre [5 septembre].
Vers cette époque mourut Gérauld , abbé d'Aurillac. Après deux mots de regrets à l'homme de bien qui l'avait accueilli dans son enfance , après trois lignes de félicitations à Raymond , son successeur, Gerbert fait sui* sa propre vie un retour plein de tristesse. La fortune souriait à un moine qui n'avait jamais quitté son couvent , et lui qui , depuis près de trois années , était en France exposé à la colère des rois , bravant les révoltes des peuples , luttant contre les dissensions des grands , il n'avait rien gagné ! L'avenir ne se montrait pas sous un jour plus favorable; il était atjattu..... Pourquoi avait-il accepté les fonctions abbatiales en Italie? Peut-être était-ce un obstacle à la faveur de la cour , et il ne possédait qu'un simple titre ! Il avouait dans sa douleur qu'il était détesté à Bobio , où il n'osait pas s'aventurer sans être soutenu par la présence de l'impératrice. Il fallait pourtant appeler en Allemagne ses vassaux , se mettre à leur tête , marcher au printemps contre les Slaves révoltés, et se tenir ensuite, avant l'automne , à la disposition de l'impératrice, soit qu'elle voulût aller en Italie ou entrer en France, contre le roi Louis, l'homme du monde le plus
embarrassant pour ses amis, le moins dangereux pour ses ennemis.
Un accident dispensa Gerbert de prouver son dévouement à la cour d'Allemagne aux dépens du roi de France.
Louis, qui nourrissait contre l'archevêque Adalbéron des sentiments de haine , qu'entretenait son oncle , voulut le punir. Un jour, il convoqua Hugues Capet et quelques seigneurs. Il les flatta d'abord; puis, s'emportant contre l'archevêque , il l'accusa d'avoir favorisé , sept années auparavant, l'invasion de l'empereur Othon II, et les entraîna , malgré eux , à l'attaque de Reims. Adalbéron, prévenu peut-être du danger, n'eut pas de peine à se défendre. Alors le roi le somma de se disculper du crime de trahison dans une assemblée des seigneurs. Adalbéron y consentit et livra comme garant de sa promesse le fidèle Rainier.
C'était à Senlis que le procès devait se juger, le 21 du mois de mai. Louis s'y rendit à l'avance, pour s'y livrer dans l'intervalle au plaisir de la chasse, dans les vastes forêts qui couvraient la contrée.
L'époque fixée était arrivée, on n'attendait plus que le roi , lorsqu'on apprit qu'il était tombé à la
chasse , et qu'il était mort à la suite d'une violente hémorragie. Richer fait observer que c'était dans le temps où le métropolitain devait se purger des accusations dirigées contre sa fidélité.
Adalbéron , ajoute le môme auteur , se montra fort ému de la mort du roi, dont le corps fut déposé à Compiègne , dans l'abbaye de Saint- Corneille, quoiqu'il eût manifesté le désir d'être enterré auprès de son père. Les grands craignaient que la plupart d'entre eux , effrayés d'un chemin plus long, ne partissent, et que leur dispersion ne fit différer les délibérations que demandait la chose publique.
Richer ne parle ni des regrets laissés par ce , prince , ni des honneurs qui lui furent rendus. Les chroniqueurs, qui vinrent après lui, ajoutèrent à son nom le mot de fainéant, qui nihil fccit. L'histoire l'a conservé au dernier roi de France de la famille de Charlemagne.
Lorsque les funérailles furent terminées, les grands revinrent à Senlis. Le duc de France proposa de s'occuper immédiatement du procès de l'archevêque. Il menaça de peines sévères ceux qui oseraient le calomnier, et fit sommer trois fois ses accusateurs de comparaître. Personne ne
s'étant présenté , le duc déclara l'archevêque innocent et lui dit de prendre part aux délibérations.