CHAPITRE XVI
Arnulfc. — Charles de Lorraine. — Gei'bert. —
Trahisons.
La mort d* Adalbéron frappa Gerbert comme d'un coup de foudre. Il pensa d'abord que le monde allait retomber dans le chaos. Les ambitions qui s'agitaient autour du siège vacant le rappelèrent à la réalité. Personne n'avait assurément des titres plus sérieux que lui pour aspirer à ce poste élevé :
son mérite , les services rendus h là nouvelle dynastie , le vœu formel d'Adalbéron mourant , qui l'avait désigné pour son successeur-, du consentement du clergé , des évôques de la province et de quelques grands plaidaient en sa faveur. Mais Gerbert, voulant ménager les cours de France et d'Allemagne , qui n'avaient pas entre elles des relations bien franches, répondait avec réserve aux avances que lui faisaient le roi Hugues et les évêques du voisinage ; il n'allait pas voir le prince afin de ne pas prendre des engagements, qui pourraient contrarier les impératrices.
Pendant ces tergiversations , un parti redoutable se formait contre lui : les ennemis de l'archevêque, ceux qu'avaient blessés ses actes et sa conduite dans l'affaire de la succession au trône , en rendaient son secrétaire responsable. 11 y avait eu, après le décès d'Adalbéron, un soulèvement contre Gerbert dans la ville de Reims ; on l'avait menacé de mille morts. Des personnages influents , dévoués à Hugues, pressaient ce prince de s'attacher les partisans de la famille de Charlemagne , en donnant le siège de Reims à Arnulfe qui le sollicitait. Hugues était indécis; Arnulfe était jeune, ses mœurs étaient décriées; il avait été frappé d'ex-
communication pour avoir livré la place de Laon à son oncle, Charles de Lorraine.
Brunon , évêque de Langres , fils d'Abralde , sœur de Lothaire , et de Réginald, comte de Roucy , qui s'était rallié franchement à la nouvelle dynastie, combattait ces objections. Il rappela que l'excommunication avait été levée par l'évêque Ascelin , avec lequel Àrnulfe s'était réconcilié après la mort de l'archevêque; il se fit le garant de sa fidélité ; il s'engagea comme otage ; il donna son frère unique le comte Gislebert , son cousin le comte Guidon, Richard frère d' Arnulfe, et d'autres personnes qui lui étaient chères. L'impératrice Théophanie laissa voir que ce choix lui serait agréable. Hugues, qui avait des remords de son usurpation et qui tenait à plaire à l'impératrice , ne résista plus : il pria les bourgeois de Reims de choisir pour archevêque le bâtard de Lothaire.
Àrnulfe, avant sa consécration , jura fidélité au foi: il fit jurer aux habitants de la ville de rester fidèles à ce prince j quand même il embrasserait , lui , le parti de son oncle. Toutes ces précautions ne suffisaient pas pour rassurer Hugues Capet et les évêques. Ils exigèrent un engagement plus solennel et par écrit. A la messe, au moment de
recevoir la communion , Arnulfe lut à haute voix ce serment :
« Moi, Arnulfe, par la grâce de Dieu arche- » vôque de Reims , je promets de garder aux rois » des Français , Hugues et Robert , la foi la plus » pure, de leur donner dans toutes les affaires aide » et conseil , suivant mon savoir et mon pouvoir; » et de ne jamais donner sciemment, contre ma » fidélité , à leurs ennemis ni aide ni conseil . Je le » promets en présence de la divine Majesté , des » bienheureux esprits et de toute l'Eglise, espérant, » en récompense de ma fidélité , la bénédiction » éternelle- Si jamais, ce que je ne veux pas, et » Dieu -m'en préserve ! je viole cette promesse, que » toute bénédiction pour moi se tourne en malé- » diction, que mes jours soient abrégés, qu'un au- » tre reçoive mon évêché, que mes amis s'éloignent » de moi , qu'ils deviennent mes ennemis pour » toujours! En témoignage de ma bénédiction ou » de ma malédiction, je signe ce billet que j'ai ré- » digé, je prie mes frères et mes fils de le signer. »
Hugues prit et garda ce billet.
Gerbert, blessé dans son amour-propre , trompé dans ses espérances , dissimula sa douleur. Il resta
dans la ville de Reims, où il était exposé aux sar-
casmes de ses ennemis; il rédigea l'acte d'élection, qui prodiguait à son rival heureux toutes les qualités de l'esprit et du cœur ; enfin il continua auprès de lui les fonctions de secrétaire.
Cet excès de résignation frappa tout le monde. Gerbert l'expliquait en disant que son père Adalbéron lui avait défendu de s'éloigner de Reims avant de connaître les mœurs , les actes du nouvel archevêque. Mais n'avait-il pas déjà dit et ne répétera-t-il pas au concile de Mouzon que son père mourant l'avait désigné pour son successeur?
Gerbert avait de l'aisance , des amis ; il pouvait vivre indépendant. S'il restait avec Arnulfe, s'il acceptait auprès de lui un poste de confiance , n'avait-il pas quelque arrière-pensée? le roi l'avaitil chargé de surveiller son maître? Le secrétaire n'était-il pas intéressé à ne pas le détourner d'une voie dangereuse si , par faiblesse ou par affection , il s'y laissait entraîner? Ne lui avait-on pas donné l'espoir de profiter d'une faute qu'il aurait peutêtre préparée? En un mot, Gerbert n'allait-il pas jouer le rôle d'espion ? Plusieurs de ses contemporains l'en ont accusé; l'accusation a été reproduite avec plus ou moins de vivacité dans les temps modernes et môme de nos jours.
Les amis de Gerbert , fort inquiets de ce qu'il était devenu à la mort d'Adalbéron , l'interrogeaien t sur sa position et lui demandaient son avis sur des questions de philosophie et d'astronomie. Gerbert leur avoue qu'il est atterré, qu'il ne songe plus aux lettres , qu'il a besoin de repos avant de se remettre à l'étude. Cependant il dressa pour un moine , dont le nom nous est inconnu , un calendrier de la longueur des jours et des nuits, aux différents mois de l'année , en France et sur les côtes de l'Hellespont.
Au printemps, il fit un voyage sur les bords de la Moselle; il visita l'archevêque de Trêves, Ecbert* le moine Remi. Nous le retrouvons , au commencement de l'été , avec Ascelin devant la ville de taon, que le roi Hugues avait attaquée encore une fois. Les chaleurs excessives, des maladies, l'immobilité des ennemis renfermés dans leurs murs rendaient tes assiégeants mous et inattenlifs. Un jour , vers midi , Charles sortit à l'improviste de la place , tomba sur les soldats de Hugues appesantis par le vin et par le sommeil, en tua un grand nombre et brûla le camp avec toutes les machines de guerre. Ce succès fut exagéré par les amis du prétendant ; mais Gerbert assurait que les pertes
seraient réparées avec avantage, levm des calendes de septembre [22 août]. Le malheur qui survint quelque temps après frappa plus vivement les esprits.
Six mois s'étaient à peine écoulés depuis la consécration d'Arnulfe, qui entretenait avec la cour d'Allemagne des relations peu agréables au roi de France , lorsque Charles entra , la nuit , par trahison , dans la cité de Reims , où l'archevêque avait attiré quelques seigneurs, sous le prétexte de les consulter. Tout fut abandonné au pillage ; les églises, entre autres la cathédrale dédiée à la Vierge, furent profanées, les gens riches furent mis en prison; Arnulfe, qui s'était retiré dans la citadelle avec les seigneurs , fut obligé de se rendre , faute de vivres , et conduit à Laon. Au milieu de ce dé- > sastre , Gerbert courut risque de la vie. Ses ennemis le signalaient au prétendant comme le conseiller d'Adalbéron ; ils le nommaient le faiseur et le défaiseur des rois. Charles négligea de s'en venger; il ne s'assura même pas de sa personne, et le laissa épuisé par la maladie, à demi-ruiné, au milieu d'une population exaspérée, décimée par la famine. Gerbert, qui avait formé le projet d'aller en Italie, fut obligé d'y renoncer. Il ne savait que
devenir, où chercher un asile. Le désir d'humilier
ses adversaires , de rendre la joie à ses amis, le fit sortir de son abattement. Il écrivit à l'abbé d'Aurilîac : « Je ne négligerai rien pour avoir la » position que je souhaite, et je rendrai un jour » de solennelles actions de grâces à Dieu dans le » temple de Sion ! »
Au lieu de se retirer à Paris, auprès de Hugues Capet , il ne s'éloigna pas de Reims , où Charles avait placé une garnison .
Le roi ne douta point qu'Arnulfe ne l'eût trahi. Celui-ci , pour détourner les soupçons , échangeait en public les paroles les plus dures avec son oncle: ils s'appelaient déserteur, traître; ils feignaient l'un contre l'autre la haine la plus violente. L'archevêque fit même rédiger par Gefbert et il envoya aux évêques une sentence d'excommunication contre les perfides qui avaient livré la ville , contre ceux qui l'avaient pillée. Mais les ménagements dont il usait, à dessein, envers les coupables, en leur abandonnant les provisions qu'ils avaient emportées, en ne flétrissant ni leurs sacrilèges , ni les maux horribles qu'ils avaient fait subir aux citoyens pauvres, fortifièrent Hugues Capet dans ses idées. Sur la prièfe de ce
prince , les évêques se réunirent à Senlis , d'où ils lancèrent les imprécations les plus terribles contre les traîtres de Laon et de Reims; ils énumérèrenl leurs attentats; ils interdirent le service divin dans les deux églises cathédrales, jusqu'à ce que le mal fût réparé, la justice divine salisfaite. Arnulfe ne joignit pas sa voix à celle de ses confrères; il ne rompit pas avec les coupables.
Les consciences honnêtes étaient troublées dans le clergé du diocèse : plusieurs • de ses membres interrogèrent leur archevêque sur la conduite qu'ils devaient tenir. Gerbert leur répondit en termes énigmaliques : « Rendez à César ce qui » appartient à César et à Dieu ce qui appar- » tient à Dieu. Laissez les morts ensevelir leurs » morts. Ceci bien compris , vous observerez les » ordres légitimes de l'évêque; vous éviterez » honnêtement les injonctions contre le droit , » quel qu'en soit l'auteur. Laissez les enfants » de Déliai , les enfants des ténèbres user de leur * temps; nous enfants de la lumière, enfants de » la paix qui ne plaçons pas nos espérances dans » l'homme, qui se flétrit comme l'herbe des » champs , nous attendons avec patience l'accom- » plissement de cette parole du prophète: J'ai
» vu l'impie exailé s'élever au-dessus des cè- » dres du Liban; je suù passé, et voilà qu'il » n'était déjà plus; je l'ai cherché, et je n'ai » plus trouvé le lieu où il était. »
Hugues somma l'archevêque de tenir les promesses qu'il lui avait faites aux pieds des autels ; Charles lui ordonna , de son côté , de se prononcer pour lui ou de se préparer à l'exil. Cette alternative , s'il en faut croire Gerbert , enfonça le glaive jusqu'au fond de l'âme d'Arnulfe, qui sollicita les conseils, la protection d'Ecbert de Trêves. Mais bientôt, jetant le masque, il refusa les moyens d'évasion que lui offraient les amis des rois; il vécut dans l'intimité de son oncle, distribuant à ses fidèles les bièns de son église , forçant les bourgeois de Reims de se parjurer en lui prêtant un serment de fidélité.
Les amis de Charles avaient la prétention de relever l'autorité, de ressusciter le nom de roi presque mort chez les Français. Gerbert travaillait activement et en secret, avec quelques personnes fidèles, pour amener ce grand événement. Il engageait ses amis à se tenir prêts ; il écrivait à l'un d'eux : « Il viendra, il viendra, je vous le dis, ce » jour, et il est proche, où les pensées, les paro-
» les, les faits de chacun de nous seront rais à » Tépreuve. En attendant, ne franchissez pas les » limites qui vous sont prescrites; ne tranchez » pas les grandes questions de l'Etat sans l'aveu » du métropolitain, ne précipitez pas votre ju- » ment sur des choses dont vous ignorez le but » et Tintention. Réservez votre prudence et vos » forces pour le moment où vous me verrez por- » ter en avant le drapeau victorieux. Alors vous » opposerez bravement avec nous votre poitrine » au fer des ennemis ! »
Pour fortifier son parti, Gerbert voulut y attirer l'évêque de Laon , dont la famille était puissante. Il lui traça un tableau effrayant des dangers qui le menaçaient: Charles était à la veille de triompher ; les évêques condamneraient les rebelles; son évêché serait déclaré vacant, donné à une autre personne. « Ne vois-tu pas les glaives » suspendus sur ta tête? ne sens-tu pas les béliers » qui frappent tes entrailles ? souviens- toi , je t'en » supplie, toi qui fus mon tendre et heureux ami , » souviens-toi de ce qui s'est fait sous mon père » Adalbéron. Le frère du divin Lothaire Auguste, » l'héritier du royaume a été chassé du royaume. » Ses ennemis , c'est l'opinion de bien des gens ,
Di
» ont été créés rois. De quel droit l'héritier légi- » time a-l-il été déshérité ? de quel droit a-t-il été » privé de son royaume? »
Ascelin , toujours prêt à la trahison , s'il la croyait utile à ses intérêts, ne se laissa pas séduire ; il était trop intelligent pour ne pas comprendre que Charles n'avait aucune chance de réussir. Gerbert s'aperçut qu'il avait commis une faute en abandonnant Hugues Capet. Les partisans secrets et avoués du prétendant le félicitaient de son courage, de la haute position qu'il occupait, ils l'estimaient heureux. Il jugeait plus sainement les choses : il avouait confidentiellement à un ami qu'il était malheureux ; il se recommandait à ses prières pour que Dieu lui fit connaître la vérité , il sollicitait sa visite et lui demandait les œuvres de Cicéron pour se distraire des soucis qui l'accablaient, pour rafraîchir son âme altérée de calme et de repos. La cause de Charles était bien com- . promise auprès [d'un tel défenseur ; la conduite du clergé acheva de la ruiner dans son esprit.
Les évêques de France , après d'inutiles efforts pour détacher Arnulfe de son oncle , portèrent plainte à Rome contre le parjure. Le pape Jean XV, qui avait accueilli avec bienveillance leurs messa-
gers , se laissa gagner par les présents des comtes Eudes et Héribert , et , subissant l'influence de Crescentius , qui dominait dans la cité , il différa sa réponse* Après trois jours d'attente , les messagers trop impatients révinrent en France , où la conduite du Saint-Père fut jugée avec sévérité. On se demanda si le consentement de Rome était indispensable polir faire le procès d'un prélat rebelle, La trahison d'Arnulf e était évidente ; elle soulevait des cris d'indignation dans le peuple , qui rendait tout le clergé responsable de son crime. Ne pouvaitron pas convoquer un concile , déposer le coupable sans y être autorisé par le pape? L'église de Reims ne fournissait-elle pas des exemples de cette nature?
Gerbert fut frappé de ces manifestations. Il recevait des reproches de ses anciens amis ; il avait encouru l'anathème lancé contre les adversaires du roi. Il voyait en outre que la contre-révolution ne faisait pas de progrès; il n'avait pas auprès de Charles la position qu'il avait espérée. Des envieux l'attaquaient; il lui revenait de différents cotés que l'on songeait à le dépouiller de ses bénéfices. Il ne fallait plus qu'un rayon de lumière pour éclairer son âme ; il le trouva dans un entretien , au châ-
teau de Roucy, avec Brunon , évêque de Langres. Ses yeux se dessillèrent, et, avec cette facilité merveilleuse dont les exemples ne sont pas rares, il fit un brusque retour; il abandonna l'archevêque et son oncle. L'héritier légitime du royaume de France ne fut plus qu'un chef de bandits. Gerbert avait des remords d'être considéré comme le complice , comme le conseiller des plus grands crimes ; il ne voulut plus être l'organe du diable, par amour pour Charles et pour Arnulfe , ni déclamer en faveur du mensonge contre la vérité ; il revint à Paris.
Les fondateurs d'une dynastie , que la voix du peuple n'a pas consacrée, n'ont pas toujours le choix de leurs partisans. Les hommes les plus honnêtes ne sont pas les plus empressés à se ranger sous leur bannière ; des esprits moins scrupuleux, moins timorés leur conviennent, pourvu qu'ils soient habiles. Gerbert réunissait toutes les conditions ; il fut admis. 11 s'empressa d'annoncer sa conversion à l'archevêque de Trêves , auquel il disait avec une satisfaction des plus vives : « Moi , Gerbert qui avais combattu dans l'école » de toutes les vertus avec mon père Adalbéron » d'heureuse mémoire, j'habite à présent le pa-
» lais des rois, j'échange des paroles dévie avec » les prêtres du Seigneur; j'ai été rétabli dans la » communion de l'Eglise !»
Gerbert aurait voulu sauver les apparences dans cette rupture si leste avec ses amis de la veille ; il crut se dégager avec honneur des promesses qu'il avait faites à Charles et à l'archevêque en renonçant aux bénéfices qu'il en avait reçus. Il voulut même se donner le mérite d'avoir agi dans leur intérêt. Il s'était aperçu, disait-il, qu'il ne pouvait pas être utile à la fois à l'oncle et au neveu; il tranchait la difficulté en passant dans un autre camp. Désormais leur bienveillance mutuelle sera gratuite. Il priait Arnulfe de lui conserver les maisons qu'il avait construites à ses fraûs , leurs meubles , les droits qu'il possédait sur certaines églises. A ces conditions il était prêt à le servir honnêtement. Mais si Arnulfe disposait de ses biens en faveur de ses ennemis , comme on assurait qu'il l'avait projeté lorsqu'il soutenait énergiquement sa cause , les maux présents ne lui permettraient pas d'oublier ceux qu'il avait déjà endurés.
Ainsi se joignait la menace à l'abandon !
Dans un siècle où le sens moral était tellement
affaibli, que les écrivains rapportaient, sans en être émus ni étonnés , les actes les plus condamnables, on dut admirer ce bon tour, comme l'eût appelé le roi Louis XI , qui savait aussi ruser avec Dieu et avec sa conscience. Gerbcrt, en rompant avec Charles, ne voulait pas s'aliéner l'impératrice Théophanie : sa cour était la montagne de Sion où il aspirait à dresser sa tente , à chanter le cantique de joie. Il pressa l'évêque de Verdun , Adalbéron , qui devait se réjouir de le savoir rétabli dans la communion de l'Eglise , de solliciter son rappel, d'obtenir que Lélius, exilé chez les Helvètes ou les Suèves, fût rendu à son ami.
La négociation , s'il y en eut une, ne marchait * pas assez vile au gré de Gerbert, qui , pour la précipiter , adressa une lettre collective au frère., au neveu de l'ancien archevêque de Reims. Il prétendait avoir toujours sacrifié ses intérêts aux intérêts de leur famille ; il les priait , les suppliait, les conjurait, par le nom vénérable de son père Àdalbéron, de rappeler à l'impératrice Théophanie sa fidélité inviolable à sa cause, & celle de son fils. Elle ne devait point laisser un serviteur si dévoué devenir le jouet de leurs ennemis, qu'il avait livrés aux railleries , aux mépris des peuples. La
prospérité de l'empire des Germains , sa gloire , sa puissance avaient occupé jusqu'à ce jour toutes ses pensées. Ils devaient donc empêcher par leur libéralité que le manque d'honnêteté , l'abandon des bons principes ne fissent un disciple de Catilina de celui qui avait sans cesse pratiqué avec ardeur les préceptes de M. J. Cicéron dans ses loisirs comme dans les affaires.
Un événement imprévu dispensa peut-être Gerbert d'attendre la réponse de ses amis à une lettre si pressante, où il mettait à prix sans détour son dévouement à l'empire d'Allemagne.
La défection de Gerbert, précédée et suivie de celle de quelques personnages importants, avait jeté l'effroi dans la petite cour de Laon. Ascelin, d'accord avec Hugues , saisit ce moment pour proposer à Arnulfe une entrevue. Arnulfe trompé par les promesses, par les serments, par les baisers de l'évêque de Laon, ne douta pas que le roi ne lui rendît ses bonnes grâces , qu'il ne se réconciliât avec son oncle, et, du consentement de Charles , il le vit.
Hugùes écouta sa justification > le fit asseoit* h sa table, à sa droite, à la gauche de la reine , il lui prodigua tous les honneurs et jura l'oubli du
passé. Arnulfe promit d'engager son oncle à reconnaître l'autorité du prince et à tenir de lui, comme bénéfice , tout ce qu'il avait envahi.
Charles se laissa séduire à son tour par son neveu; il rendit à l'ancien évôque son siège, ses biens propres et lui demanda des gages de sa fidélité. Ascelin s'empressa de le satisfaire : on apporta les reliques des saints les plus vénérés , Ascelin étendit sa main droite sur ces restes précieux et pr<Ma tous les serments qu'on voulut.
Charles ne douta plus. L'évôque profita de son séjour dans la ville pour disposer les habitants à la révolte. Les amis du prétendant en eurent l'éveil; ils dénoncèrent Ascelin, ils conseillèrent au prince de se tenir sur ses gardes. Charles recourut pour les rassurer à une nouvelle épreuve , qui devait être concluante aux yeux des plus incrédules. La nuit de Pâques fleuries, au milieu de la gaîté d'un souper, prenant une coupe d'or , où il avait fait tremper du pain dans du vin , il dit d'un air grave , après quelques instants de réflexion : « Evôque , vous avez béni auj ourd'hui des rameaux, » verts; vous nous avez offert l'Eucharistie. Je » fais peu de cas des bruits que l'on répand sur » votre compte. Le jour de la passion de N.-S.
» Jésusr-Christ approche , acceptez ce vase avec le » pain et le vin ; buvez ce qu'il contient en signe » de fidélité à ma personne. Mais si vous n'avez » pas la ferme résolution de garder votre foi, abs- » tenez-vous; ne rappelez pas l'horrible person- » nage du traître Judas. » Ascelin répondit : « Je » prendrai la coupe et je la viderai volontiers. » Ajoutez , répliqua Charles : « Et je garderai fidé- » lité. » L'évêque , buvant , ajouta : « Et je gar- » derai fidélité , autrement que je périsse avec » Judas! » Il prononça devant tous les convives d'autres imprécations de la même force.
La nuit étant avancée , les convives se reti-? rèrent. Ascelin reparut peu de temps après. Il éloigna, sous divers prétextes, les serviteurs de Charles et d'Arnulfe qui dormaient profondément ; il enleva les épées placées au chevet de leur lit , appela ses complices et leur ordonna de charger de liens les deux princes. Charles, Arr nulfe, éveillés en sursaut, voulurent sauter sur leurs armes , s'élancer sur le traître. On enchaîna leur furie, on les coucha sur le lit , on les enferma dans une tour, tandis qu'ils accablaient de malédictions l'évêque , auquel ils reprochaient ses promesses, ses profanations sacrilèges. [2 avril 991];
Hugues, averti du succès de la ruse, accourut de Senlis pour prendre possession de la place et recevoir les serments du peuple. Les captifs furent conduits dans la prison d'Orléans , où Charles eut la triste consolation d'avoir auprès de lui sa femme Adélaïde , ses deux filles et son fils aîné Louis. Le plus jeune , Charles , qui n'avait que deux ans , fut excepté de la captivité.
Si Gerbert n!a pas trempé dans cette trahison , il' en assume , en partie , la responsabilité par la manière étrange dont il la raconte à l'archevêque de Strasbourg ; car il en connaissait tous les détails aussi bien que son ami Richer, qui nous l'a transmise. D'après Gerbert , Arnulfe, troublé de l'abandon de ses complices , se serait engagé auprès du roi par de nouveaux serments aussitôt violés. « Mais ceux qui étaient intéressés à la paix , » impatients d'être trompés si souvent, d'être pri- » vés de leurs biens, occupent la citadelle de Laon . » Arnulfe est trouvé parmi les ennemis du roi. »
Peut-on reconnaître dans ces lignes la perfidie la plus horrible d'un siècle fécond en forfaits? La ruine de la famille de Charlemagne, les malheurs d'un prince , qu'il avait proclamé le véritable héritier de la couronne , d'un archevêque , dont il avait
ou la confiance et partagé la faule , ne lui inspirent pas une expression de regret, de sympathie.
Charles fut oublié dans sa prison ; aucune voix ne s'éleva pour le défendre , pas môme celle de son fils du premier lit, qui le remplaça dans le duché de la Basse-Lorraine. Dans le siècle suivant, l'histoire de cette famille malheureuse était tellement oubliée que les chroniqueurs assuraient que Louis et Charles étaient nés dans la tour d'Orléans. Sontils morts sans postérité en Allemagne , où ils se réfugièrent après leur délivrance? Les Landgraves de Thuringe, dont la maison s'éteignit en 1248, descendaient-ils de Louis? C'est une, question qui n'est pas éclaircie.
Arnulfe fut mieux soutenu que son oncle : en France, comme sur les bords du Rhin, on s'indigna que les canons de l'Eglise fussent violés , que les lois , qui fixaient dans quelles conditions un évoque pouvait être dépossédé de son siège, retenu captif, fussent foulées aux pieds.
Hugues , pour ne pas attirer sur sa dynastie naissante la haine si redoutable du clergé , convoqua dans un synode les prélats qui reconnaissaient son autorité.