‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 19 sur 28 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Concile de Suint-Ba»lc<

[17, 18 juin 991]..

A quelque distance de la ville de Reims , on aperçoit les ruines d'un ancien monastère dont l'église j respectée par le temps , est encore debout. C'est dans cette église dédiée à Saint-Basle, que se réunirent les Pères du concile ; c'est là que devaient s'agiter de hautes questions, se poser des ' principes qui passionnent , même de nos jours , les esprits.

Gui , évêque de Soissons , Adalbéron ou Ascelin, évêque de Laon , Hervé, évêque de Beau vais, Godesman , évêque d'Amiens, Ratbod, évêque de Noyon, Eudes, évêque de Senlis, Daïbert, métropolitain de Bourges, les suffraganls de l'archevêché de Lyon* Gauthier, évêque d'Autun, Brunon, évêque de Langres, Milon, évêque deMâcoii, l'archevêque de Sens , Siguin , avec ses évêques , Arnoul d'Orléans, Herbert d'Auxerre, et les abbés

de plusieurs monastères, ouvrirent le synode le xv des calendes de juillet (17 juin) de l'année 991 .

L'archevêque Siguin , respectable par sa vertu , par son mérite et par son âge, fut nommé président; les fonctions de promoteur furent conférées à l'évêque d'Orléans, Arnoul, qui avait une grande réputation de savoir et d'éloquence.

Les actes authentiques de celte assemblée ne sont pas arrivés jusqu'à nous. On ne possède plus que le récit de Gerbert, intéressé à présenter les faits sous un jour favorable à sa cause. De là des attaques violentes contre sa mémoire par les écrivains ultramontain^, Baronius à leur tête ; de là des doutes sur sa véracité , sur la confiance que doit inspirer son œuvre , qui n'a pas été insérée jusqu'au xvin* siècle dans les recueils des conciles. Mansi est le premier qui Tait imprimée sans aucune suppression.

Gerbert avoue dans le prologue qu'il ne répète

pas avec une exactitude parfaite tout ce qui s'est

dit dans l'assemblée de Saint-Basle; il abrège

quelquefois les discours; d'autres fois, il met sous

une forme oratoire et suivie des paroles échangées dans des entretiens des Pères; il cherche à exprimer leur pensée , à reproduire la physionomie du

synode. Il proleste de son amour de la vérité, de son impartialité.

Ce qui est certain, c'est que ses contemporains ne lui ont pas reproché d'avoir altéré les faits. Richer peut nous être suspect à cause de son affection pour Gerbert; mais tous les Pères du concile vivaient quand ce récit fut connu du public. Les défenseurs de l'accusé, les amis du Saint-Siège étaient nombreux; ils ont laissé des écrits, ils auraient aisément convaincu l'auteur de mensonge, s'il se fût écarté de la vérité. Leur silence est donc un témoignage éclatant en faveur de son exactitude. On ne peut pas dire, à cause de la hardiesse de quelques opinions sur la papauté, quo les centuriateurs de Magdebourg , qui les premiers ont imprimé les actes de ce concile 1 , les ont falsifiés; deux manuscrits fort beaux, sans rature, du xi e siècle , dont l'un est à Leyde , l'autre à Wol-

1 Centur. Magdeb. X, 457; 1570. En 1600, on en fit une édition in-12, à Francfort, chez les héritiers d'André Vcchel. Varin l'a reproduite dans le tome I de ses Archives administratives de la ville de Reims, en doutant de l'authenticité du texte. Pertz a collationnô les deux manuscrits de Leyde et de Wolfenbuttel , que nous avons eus nous-même entre les mains pendant plusieurs mois.

fenbuttel, et qui appartenaient, le premier à l'abbaye de Micy , l'autre à celle de Reims , détruisent cette accusation, qu'avaient déjà repoussée les Bénédictins et le savant Mansi.

A la fin du x° siècle , l'autorité du Saint-Siège rencontrait encore des contradicteurs , dont les idées nous seraient mieux connues si Gerbert eût composé le traité qu'il promettait sur l'organisation de l'Eglise et le pouvoir de levôque de Rome. Cette question est celle qui nous intéresse le plus dans ce procès. Ce qui éveille notre curiosité , ce n'est pas le degré de culpabilité d'Arnulfe, dont la trahison n'est pas douteuse , ce sont les principes débattus dans le synode , qui se résument dans cette question : Est-ce aux éveques , est-ce au pape qu'appartient le gouvernement de l'Eglise? Le pouvoir est-il aristocratique ou absolu?

L'Eglise de France, tout en se soumettant à la suprématie du pape , avait soutenu qu'elle avait le droit de régler sa discipline , ses affaires intérieures. Cette doctrine fut ébranlée au ix* siècle par les fausses décrétâtes , dont l'origine est peu connue. D'après quelques personnes, un certain Isidore d'Espagne, appelé Mercator ou Peccator, est l'auteur de cette compilation, qui aurait été

introduite chez les Francs par Riculphe, évfajuo de Mayence ; d'autres la font venir d'Italie , et veulent qu'Ingelram , évèque de Metz , en ait inséré le premier quelques fragments parmi des canons authentiques; il en est enfin qui assurent qu'il ne faut attribuer les fausses décrétâtes ni à l'Espagne ni à l'Italie, et qu'elles ont été fabriquées, de 840 à 847, dans la Gaule, où elles paraissent d'abord. Ilsajoutentqueles idées émises par le faussaire étaient conformes à l'esprit général du siècle , que les besoins du temps en exigeaient le triomphe. Sans entrer dans l'examen des faits, nous pouvons dire que celte compilation avait un caractère immoral , parce qu'elle était un mensonge. 11 faut pourtant reconnaître que le faussaire se proposait un but honnête , à savoir de fortifier . les liens de la discipline ecclésiastique , comme il le dit formellement 1 .

On y trouve des lettres apocryphes de soixante

i Quatenus ecclesiastici ordinis disciplina in unum coacta atque digesta et sancti prœsules paternis instituantur regulis, et obedientes ecclesiae ministri vel populi spiritualibus imbuantor exemplis et non malorum hominum pravitatibus decipiantur.

papes , depuis saint Pierre jusqu'à saint Sylvestre [314], et des lettres, les unes vraies les autres supposées , de divers papes , depuis saint Sylvestre jusqu'à Zacharie [741]. Elles ont fait une plaie irréparable à la discipline de l'Eglise par les maximes nouvelles qu'elles ont introduites touchant les jugements des évêques et l'autorité du pape , assure l'abbé Fleury.

Cette doctrine se répandit peu à peu, sans bruit. Le pape Nicolas I er essaya de l'appliquer dans la lutte des deux Hincmar, l'oncle et le neveu, celui-ci évêque de Laon , l'autre archevêque de Reims. L'archevêque , qui n'était pas assez versé dans la critique pour démontrer la fausseté des textes allégués par le Saint-Siège, ïes rejetait comme contraires aux traditions de l'Eglise de France. Ses écrits perpétuèrent son esprit dâns la * Gaule, tandis que les moines, comblés des faveurs de Rome, propageaient les fausses décrétâtes, qui finirent par entrer dans les recueils des conciles, comme si elles étaient authentiques; mais les compilateurs eurent la maladresse de conserver les anciens canons à côté des nouveaux , ceux des conciles d'Afrique , rejetant les réclamations - exagérées du Saint-Siège, à coté des décrétâtes

qui ne leur refusaient rien. Ainsi se trouvaient dans le même arsenal des armes au service des partis opposés, comme on le vit au concile de Saint-Basle.

Àrnoul d'Orléans prit le premier la parole : il dit que la justice, l'impartialité devaient diriger l'assemblée, que la défense jouirait d'une liberté absolue. Il raconta l'espèce d'horreur qu'il avait éprouvée à la nouvelle de la trahison de la ville de Reims par son archevêque , l'indignation manifestée contre le clergé par le peuple , qui le rendait complice ou du moins responsable du crime, à cause de sa lenteur à le punir, et il engagea ceux qui connaissaient les faits à les exposer avec sincérité.

Le vénérable Siguin demanda , si la culpabilité d'Arnulfe était reconnue , que la peine de mort ne fût pas prononcée contre lui. Après quelques difficultés, on décida que le coupable serait recommandé à la bienveillance des rois.

Les plaintes touchantes de Brunon de Langres, cousin de l'accusé, qui s'était fait le garant de sa fidélité, le danger auquel il avait exposé sa personne et les otages qu'il avait donnés, la lecture de la promesse solennelle faite par Arnulfe aux

pieds des autels émurent profondément l'assemblée. On fît entrer le prêtre Adalger, qui avait ouvert* les portes de la ville. Sa déposition était de la plus haute importance. Les amis d'Arnulfe avaient tenté de le gagner , et sur son refus de parler dans leur sens , ils avaient voulu l'assassiner. Adalger ayant juré de dire la vérité, exposa les détails de la trahison : il avait résisté aux avances du chevalier Dudon, émissaire de Charles, il n'avait cédé qu'aux injonctions d'Arnulfe luimême. Arnulfe, pour colorer cette perfidie, lui avait fait prêter serment au duc Charles. Arnulfe lui avait remis de ses propres mains , les clefs de la ville; c'était par l'ordre d'Arnulfe, qu'il avait ouvert les portes. Sa main n'avait été que l'instrument de la main de l'archevêque. « Si quel- » qu'un de vous, ajouta- t-il , pense qu'il en a été » différemment, s'il me juge indigne d'être cru » sur parole , qu'il s'en rapporte à l'épreuve du » feu, de l'eau bouillante, du fer rouge, que je » suis prêt à subir. »

Eudes, évêque de Senlis, appuya ce récit par la lecture de l'anathème qu'Arnulfe avait lancé contre les ennemis de la ville de Reims. Il fit ressortir la mollesse des plaintes, les conces-

sions faites aux pillards ; il les mit en relief en les comparant à l'anathètne énergique rédigé à Senlis

parles évêques.

Le crime était manifeste. Arnoul d'Orléans proposa d'entendre les défenseurs de l'accusé ayant de prononcer la sentence; Siguin fut de son avis. Pour enlever aux ennemis du concile tout prétexto d'attaquer plus tard ses actes , il ordonna , au nom du Dieu tout-puissant, de son Fils, du Saint- Esprit, au nom de la B. Marie toujours Vierge , de tous les Saints de ne rien cacher de ce que Ton savait de l'innocence ou de la culpabilité du prévenu.

Cet incident jeta quelque Agitation dans l'assemblée. La plupart des assistants pensaient qu'il n'y avait point à hésiter, que les preuves étaient évidentes. D'autres, au contraire , se réjouissaient dans l'espoir de défendre l'accusé. Ce n'étaient pas les clercs de l'église de Reims, qui, par pudeur, n'osaient pas déposer contre leur archevêque ni , par la conviction de son crime , se déclarer pour lui, mais des hommes instruits et diserts: Jean, écolâlre d'Auxerre, Romulfe, abbé de Sens, Abbon , recteur de Fleury-sur-Loire. L'ignorance des faits , )& crainte d'encourir l'anathème , peut-être

aussi le désir de briller les excitaient à prendre la parole.

On apporta de divers côtés de nombreux volumes et la discussion commença,

Yoici les moyens les plus puissants de la défense : Arnulfe doit, avant tout, être rétabli sur son siège; il faut lui adresser une sommation lé* gale de comparaître devant ses juges; le pontife romain doit en être informé; les accusateurs, les témoins , les juges doivent être examinés, choisis dans un grand concile.

Ces motifs de nullité étaient puisés la plupart dans les fausses décrétales. La partie adverse répliquait avec vigueur que de ces conditions les unes avaient été remplies, les autres étaient inutiles, d'après les décisions de plusieurs synodes, surtout de ceux d'Afrique.

L'accusateur était digne de foi, c'était un prêtre : le prévenu avait été cité à comparaître non pas depuis six mois, mais depuis plus d'une année. Le rétablir sur son siège était inutile, puisque, après avoir refusé de répondre pendant un an, il n'avait plus le droit, d'après les canons , de se faire entendre.

On justifiait sa captivité par des exemples pris

dans l'histoire de l'Eglise. Lecture faite des lettres écrites à Rome par le roi Hugues et par les évêques de son royaume pour prier le pape de juger cette affaire, les défenseurs d'Arnulfe demandèrent la date de l'envoi de ces lettres , l'accueil qu'avaient reçu ceux qui les avaient portées.

L'envoi remontait à ^onze mois. Le pape avait d'abord accueilli avec faveur les messagers, puis il s'était laissé gagner par les présents du comte Héribert et, après trois jours d'attente, ils étaient revenus sans avoir de réponse.

Les clercs de Brunon confirmèrent le fait par un fait analogue. Us étaient allés à Rome solliciter les anathèmes du Saint-Père contre des gens qui retenaient leur seigneur évêque prisonnier. Les ministres du Saint-Siège demandèrent d'abord la somme de dix sous d'or. Comme on leur dit avec dérision que si l'argent pouvait racheter le captif , on ne refuserait pas mille talents , le Pontife leur répondit lui-même que Dieu pour qui il avait été arrêté n'avait qu'à y pourvoir.

Il y eut à ce sujet des conversations fort animées. Arnoul d'Orléans parla beaucoup et avec force, tantôt en s'adressant au synode tout entier, tantôt en causant avec ses plus proches voisins. Il

déclara hautement qu'il fallait respecter l'Eglise de Rome , à cause du souvenir de saint Pierre et accepter les décrets de ses pontifes, qui seraient d'accord avec les décisions du concile de Nicée ; mais il demanda si le silence de Rome ou une nouvelle constitution de sa part annulait les canons et les décrets antérieurs; car alors Rome se taisant, toutes les lois , tous les décrets antérieurs devaient se taire, et avec une nouvelle constitution à quoi servaient les lois promulguées , puisque tout se faisait suivant le caprice d'un seul homme? Il ne voulait pas, disait-il, attaquer les privilèges du Saint-Siège, mais prendre des précautions contre les sujets indignes qui pourraient l'occuper. Après avoir rappelé les temps glorieux des Léon, des Grégoire-le-Grand , des Gélase, des Innocent et de tous ces pontifes qui avaient rempli le monde de l'éclat de leur science et de leurs vertus , il écrasa de son mépris les papes qui , dans les dernières années , s'étaient abandonnés (i toute espèce de désordres. •

La satire était vive et juste. Nous devons ajouter que son silence sur la papesse Jeanne, dont les protestants devaient faire grand bruit au xvi c siècle, prouve que c'est une fable qui a été inventée

plus tard. Ce qu'il faut reprocher à l'évêque d'Orléans , c'est de s'être laissé entraîner trop loin par la véhémence de son discours quand il s'écriait : « Quel est cet homme assis sur un trône élevé , » revêtu d'habits reluisant d'or et de pourpre? » quel est-il à votre avis? s'il manque de charité , » s'il n'est enflé que de science , c'est l'Antéchrist , » assis dans le temple de Dieu et se montrant » comme Dieu. S'il n'a pour soutien , pour pié- » destal ni la charité ni la science , il est dans » le temple de Dieu comme une statue , comme » une idole ; lui demander des réponses , c'est » consulter un marbre. »

A qui doric s'adresser? Aux primats de France , aux évêques instruits et vertueux que possèdent la Belgique et la Germanie , si les affaires de la politique le permettent. Puis il reprend : « Aujour- » d'hui, s'il en faut croire la renommée, presque » personne ne sait même lire , à Rome , et pourri tant sans cette connaissance on peut à peine » être portier. De quel front un de ces hommes » osera-t-il enseigner ce qu'il n'a pas appris? Dans » les autres prélats l'ignorance est tolérable jus- » qu'à un certain point, en comparaison du Pon- » tife romain qui doit juger de la foi , de la vie ,

» des mœurs , de la discipline des évêques, enfin » de lout ce qui touche à l'Eglise catholique uni- » verselle. »

Arnoul démontre ensuite que Rome n'a pas à se plaindre de la violation de ses droits : l'affaire lui a été soumise en temps convenable , le silence du pape ne peut pas empêcher de procéder au jugement, car des évêques, entre autres Egidius et Ebbon de Reims , ont été déposés sans consulter le Saint-Siège. Il faut écouter Rome si elle est juste ; sinon la voix même d'un ange ne devrait pas être entendue. Et si Rome se tait, les lois anciennes parleront assez haut. Mais quel temps malheureux que celui où l'on est privé de l'appui du Saint- Siège! A quelle ville recourir quand on voit la maltresse de toutes les nations dénuée des secours humains et divins ? On est forcé de l'avouer ; après la chute dé l'empire, Rome a perdu l'Eglise d'Alexandrie; elle a perdu celle d'Antioche et pour ne rien dire ni de l'Afrique ni de l'Asie, l'Europe elle-même se sépare maintenant de la communion. Car Constantinople s'en est détachée , les provinces intérieures de l'Espagne ne reçoivent pas ses décisions. Arnoul termine cette violente sortie en concluant que, d'après le concile de Carthage,

le synode de Reims a un nombre de juges suffisant pour trancher la question qui lui est sou mise.

Ce discours ne tendait à rien moins qu'à briser l'unité catholique, ce qui n'était pas assurément dans la pensée de l'évôque d'Orléans. Si l'autorité n'était plus attachée au Saint-Siège, si elle résultait des vertus de l'homme qui l'occupait , sa primauté n'était ni solide ni durable ; ses ennemis pouvaient toujours la contester, ce n'était plus qu'un vain titre dépendant du caprice d'un parti. L'Eglise perdait sa force; le clergé tombait dans le schisme ; l'avenir de la civilisation était menacé. Hugues-Capet, a-t-on dit de nos jours, voulait établir en France une Eglise nationale, et Arnoul d'abord , puis Gerbert avaient adopté ses idées dans l'espérance d'obtenir le palriarchat. Une affirmation de cette nature devrait ôtre soutenue par des preuves sérieuses, et l'on n'en donne pas.

Personne à Saint-Basle ne protesta contre ces principes dangereux. Les avocats d'Arnulfe s'avouèrent vaincus ; ils demandèrent pardon aux Pères du concile de les avoir si longtemps fatigués, ajoutant qu'ils n'avaient pris la parole que pour obéir à leurs injonctions , pour ne pas tomber sous

ranathème dont ils avaient menacé ceux qui garderaient le silence.

Il fallait entendre les explications de l'accusé ; Àrnulfe fut introduit.

L'évêqûe d'Orléans lui représente avec douceur les bienfaits du roi , l'ingratitude dont il les a payés.

Arnulfe nie qu'il 'ait jamais agi contre son roi; c est au contraire à cause de sa fidélité , de la fidélité de son clergé et de son peuple qu'il a été arrêté dans sa ville par ses ennemis. L'évêque lui confronte le prêtre qui a reçu les clefs de sa main , qui a ouvert les portes par son ordre. Il répond que le prêtre débite des mensonges médités à loisir. Adalger insiste. Personne ne l'a poussé à attaquer son évêque ; il lui a toujours été très-fidèle ; il aurait pu s'enfuir. Arnulfe se plaint d'être entre les mains de ses ennemis , il n a jamais vu un évêque ainsi traité ; il ne sait que répondre. On ne lui a laissé ni ses moines, ni ses clercs, ni ses abbés pour recevoir ses ordres. « Et que veux-tu leur » commander, reprit Arnoul; de te disculper?

» mais tes clercs , tes abbés sont ici ; on leur a » non-seulement permis , mais ordonné de te dé- » fendre. » Arnulfe répéta qu'il n'avait jamais

vu un évêque traité de la sorte. Il n'avait pasl'espril assez libre pour répondre ; parmi tant de savants un homme instruit, s'il était à sa place, paraîtrait un insensé.

« Pourquoi, lui dit Guido , évèque de Soissons, » as-lu refusé tant de fois, quand tu étais libre, » de te rendre à l'appel du roi et des évêques? — » J'étais accusé auprès du roi, je n'osais pas aller » où l'on m'appelait. — Ce n'est pas exact , reprit » Guido. Je t'engageai moi-même, pour la troi- » sième fois , près de Laon , en présence de plu- » sieurs clercs et laïques , gens d'honneur , à te » rendre à cette invitation... Je t'offris mon frère / » Gauthier comme otage, mon père et moi comme » tes guides et tes protecteurs. » Guido répéta quelques détails de la trahison , les promesses faites par Arnulfe en langue vulgaire au roi Hugues.

L'accusé rougissait, se défendait comme il pouvait.

Le concile fit appeler Rainier qui avait eu toute la confiance d' Arnulfe. Rainier l'accusa publiquement de parjure contre lui , contre sa femme et son fils. Il rappela durement à l'accusé ses trahisons , l'entretien qu'il avait eu avec lui sur les

bords de l'Aisne, au sujet de Louis, fils de Charles, qu'U aimait éperdûment, « Va, lui dit -il enfin; » avoue tes crimes aux évêques, afin qu'après » avoir perdu ton corps , tu sauves au moins ton » àme par la pénitence... Si tu ne le veux pas, » moi je les exposerai devant le concile , devant le >) peuple, qui se presse à la porte, et j'en dé- » voilerai d'autres qui ne sont pas connus. Je » prouverai par serment l'exactitude de mes dé- » clarations ; un de mes hommes marchera sur » des socs rouges, pour montrer que le juge- » ment de Dieu te condamne. »

Quelques abbés dirent qu'il fallait permettre à l'accusé de se retirer à l'écart avec des personnes de son choix, pour préparer ses réponses. Qui l'empêche de le faire? répliqua l'évêque d'Orléans.

L'accusé désigna le vénérable Siguin , Arnoul , Brunon, Gotesman. On ferma soigneusement les portes; et ils descendirent dans la partie la plus secrète de la crypte.

En leur absence, la conversation s'anima; les uns citaient les canons de divers conciles dans des questions analogues ; d'autres pariaient des relations de l'accusé avec l'impératrice Théophanie et les ennemis du roi.

Après quelques temps , les Pères qui étaient restés dans le synode furent mandés dans la crypte. Ils apprirent, les larmes aux yeux, quArnulfe s'était jeté aux pieds de leurs confrères, qVil avait fait l'aveu de ses crimes, qu'il s'était déclaré indigne du sacerdoce. Ils voulurent que la confession fût répétée, en leur présence, par l'accusé lui-môme. Au nom terrible du Dieu toutpuissant, sous la menace d'un effroyable anathème , ils lui ordonnèrent de ne céder à aucun sentiment de crainte , de ne pas s'accuser luimôme. Ils sauraient bien le soutenir et lui rendre son siège malgré les rois ; qu'il ne songeât qu'à dire la vérité.

Arnulfe remercia les évêques et persista dans ses aveux. On lui demanda, vu la gravité de l'affaire, délaisser assister à sa confession les clercs et les abbés les plus savants et les plus pieux, qui s'engageraient par serment à ne rien révéler. On les consulterait sur la décision à prendre, et, au besoin, ils pourraient attester, dans la suite, l'exactitude des faits.

Arnulfe réfléchit quelque temps , puis il y consentit.

Trente clercs et abbés reçurent, sous la foi du

serment, la confession du coupable. Arnulfe sortit. On s'occupa de sa déposition , de la manière de la prononcer, en gardant le secret sur ses aveux et en satisfaisant le peuple et le cierge. H fut arrêté que Ton rédigerait un acte d'abdication qu'il signerait et qu'il lirait publiquement, à haute voix, pour qu'il ne parût céder ni à la force nia la violence; puis on se sépara.

Les évêques se réunirent, le lendemain, dans la basilique de Saint-Basle.

Ils étaient fort émus : la famille, la jeunesse de l'accusé , la ruine de l'un de leurs frères , la honte qui en devait rejaillir sur la dignité sacerdotale les touchaient vivement. Chacun d'eux considérait cette affaire comme une affaire personnelle.

Au milieu des plaintes, des regrets exprimés, on annonça l'arrivée des rois avec les grands de la cour. Les princes remercièrent les évôques du zèle qu'ils avaient montré pour le maintien des droits de la couronne; ils demandèrent un exposé rapide des faits.

L'évôque d'Orléans déclina leurs éloges. Il faut sans doute veiller en tout temps au salut des princes, mais celui de leur frère les avait surtout préoccupés. Ils n'avaient eu qu'un désir : c'était

de reconnaître son innocence. Les débats, l'aveu du prévenu lui-même avaient prouvé sa culpabilité. Au reste, on allait l'appeler afin qu'en présence du peuple, il fût son .témoin et son juge.

Àrnulfe fut introduit ; les portes de l'église furent ouvertes à la foule, qui se pressait autour de l'édifice. Quand le silence fut établi, Tévôque d'Orléans dit au prévenu : « Vois-tu tous les. re- » gards fixés sur toi? pourquoi ne parles- tu pas » pour te défendre ?» — Et comme le coupable balbutiait des paroles incohérentes, difficiles à comprendre , l'évéque reprit : « Es-tu encore dans » les dispositions dans lesquelles nous t'avons » laissé hier au soir? » — « J'y suis. » — * Veux- » tu renoncer à l'honneur de l'épiscopat dont tu as » abusé jusqu'à présent? » — « Comme vous le » dites. »

Alors Brochard , comte de Corbeil et de Melun : « Qu'est cela comme vous le dites? Qu'il s'énonce » clairement , qu'il avoue son crime sans détour, v afin qu'il ne dise pas plus tard , que les évêques » lui ont prêté les crimes qu'ils ont voulu et qu'il » nie en avoir fait l'aveu. » — Arnulfe : « Je dis et » je confesse ouvertement que j'ai erré, que je me • » suis écarté de la fidélité que je devais au roi. Je

» vous prie de vous en rapporter à ce que dira

» le seigneur Arnoul ; je le prie d'exposer lui-

» môme la cause. » — Arnoul prenant la parole :

« L'accusé est naturellement taciturne , et de

» plus il a honte de répéter en public les aveux

» qu'il nous a faits sous le sceau du secret. Qu'il

» vous suffise de connaître ce dont il convient en

» présence de tout le monde, à savoir, qu'il n'a

» point gardé les serments qu'il a prêtés aux rois,

» qu'il a publiquement agi contre la teneur de

» sa promesse écrite. »

« Cela ne me suffit pas, répliqua le comte Bro-

û chard , s'il n'avoue ou s'il ne nie publiquement

» qu'il vous a déclaré avoir commis la trahison ,

» afin qu'on puisse élire un autre archevêque h

» sa place. » — « Vous n'aurez pas ici, » répondit

l'évêque d'Orléans , « la même autorité que les

» prélats auxquels seuls on doit une confession

» entière. Arnulfe nous a fait l'aveu de ses fautes,

» il se déclare publiquement indigne de l'épisco- » pat; il reconnaît, en présence de l'Eglise, qu'il » est tellement coupable à l'égard du roi , qu'il est » indigne de tous les honneurs dans ce monde. » Celâ doit vous satisfaire. » Et se tournant vers Arnulfe : « Eh bien! conviens-tu de ce que j'ai

» dit en ton nom? » — « Oui, j'admets, j'avoue » toutes vos paroles. » — « Prosterne-toi donc » devant tes maîtres, devant tes rois contre lesquels » tu as commis un crime inexpiable; avoue ton » péché, demande grâce pour la vie. »

Arnulfe se prosterne; il étend ses bras en forme de croix , il supplie les princes , en pleurant , en gémissant , de lui faire grâce de la vie et des membres. Ce spectacle arrache des larmes et des soupirs aux Pères du synode» Le vénérable Daïbert, archevêque de Bourges, se jette aux pieds des rois; il les conjure par les prières les plus humbles de laisser la vie au coupable. — « Qu'il vive , en /> votre considération, répondent les deux prin- » ces ;. qu'il passe le reste de ses jours , sous notre » garde, sans craindre ni le fer ni les chaînes, » pourvu qu'il n'essaie pas de s'enfuir. »

Celte restriction ne plut point aux évêques; il était facile de conseiller la fuite à un jeune homme et de l'exposer ainsi à la mort. Ils insistèrent , et il fut convenu qu'il n'aurait pas à redouter le supplice , s'il ne le méritait point par de nouveaux actes.

Arnulfe fut relevé. Il attendait sa déposition d'un air hébété. On lui demanda s'il voulait être

déposé avec la solennité prescrite par les canons. Il déclara s'en remettre à la décision des évêques. Alors il rendit au roi ce qu'il en avait reçu , c'està-dire le bâton pastoral ; il plaça les insignes de sa dignité aux pieds des évêques, en les priant de dresser un acte d'abdication conforme à celui qu'avait signé Ebbon dans de pareilles circonstances. Arnulfe reconnaissait que sa fragilité, ses péchés secrètement avoués à ses juges le rendaient indigne des fonctions épiscopales ; il y renonçait pour toujours, ne se réservant pas même le droit de réclamer dans l'avenir ou de protester contre son abdication. Il lut publiquement cette déclaration ; il la signa ainsi que les évêques présents qui ajoutèrent à haute voix : « Suivant ton » aveu et ta signature , n'exerce plus ton minis- » tère ! » On délia le peuple et le clergé de Reims du serment de fidélité , afin qu'ils eussent le droit de se donner à un autre archevêque.

Le prêtre Adalger vint à son tour se jeter aux pieds des rois ; il se plaignit d'être privé de la communion pour avoir obéi aux ordres de son maître /auquel il ne pouvait pas résister. Les évêques, Brunon surtout, cousin d'Arnulfe, lui reprochèrent durement son crime. « C'est toi, ce

» sont tes semblables qui, par vos mauvais con- » seils et par vos mauvais actes , avez perdu ce » jeune homme , et tu chanteras tandis qu'il verd sera des larmes! »

Adalger convint de ses fautes. On lui donna le choix entre l'anathème ou la déposition ; car il était venu au concile avec la promesse formelle qu'il n'aurait pas à souffrir de violence. 11 hésita longtemps : enfin , il préféra la déposition à l'anathème. Les évêques, sans pitié pour ce misérable , le dépouillèrent des insignes de la prêtrise , ne lui laissant que la communion laïque et le soumettant à la pénitence. Quant aux sacrilèges, aux traîtres qui n'avaient fait satisfaction ni de gré ni de force, on renouvela contre eux les anathèmes.

Le concile avait terminé ses opérations. Toutes les formalités exigées par les canons vrais et authentiques de l'Eglise avaient été fidèlement observées. Il ne restait à l'accusé qu'un seul moyen d'obtenir la révision de son procès, c'était de faire appel au Saint-Siège, dans les délais prescrits par les lois. Il ne le fit pas; dès lors sa condamnation était irrévocable.

La clôture du synode fut prononcée au milieu de l'approbation générale.

Arnulf e , escorté par les soldats de Hugues Capet, s'achemina tristement vers la prison d'Orléans , tandis que le peuple et le clergé de Reims se réunissaient aux joyeux sons des cloches pour élire son successeur !

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