‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Gerbert archevêque de Reims.

, Au moment où ses longs désirs étaient près de se réaliser , Gerbert fut saisi d'effroi : les accusations qui devaient fondre sur lui de son vivant, celles qui poursuivraient sa mémoire dans la postérité , les tourments qu'il aurait à subir se présentèrent à son imagination. Il voulut s'éloigner de Reims pour échapper à l'honneur qu'il avait ambitionné. Le roi, instruit par l'expérience , averti par l'évêque de Verdun , devait placer à la tête de ce diocèse un homme intelligent et dévoué ; il recommanda l'ancien secrétaire d'Adalbéron , qui fut solennellement proclamé malgré sa résistance.

L'assemblée qui le nomma se composait de per-

sonnes qui, trois années auparavant, avaient choisi son prédécesseur. Pour expliquer la nouvelle élection , sans divulguer, comme on l'avait promis , la véritable cause de la déposition d'Arnulfe, ceux qui étaient chargés d'en rédiger la formule , où l'on reconnaît le style de Gerbert , se rejetèrent sur la justice cachée de Dieu , sur des . distinctions pleines de subtilité. Ils disaient qu'en choisissant Arnulf e , ils avaient cédé aux exigences de la multitude , dont la voix , d'après l'Ecriture sainte, est la voix de Dieu. Ils s'étaient laissé tromper par la lettre ; ils n'avaient pas compris l'esprit de la parole divine. Assurément cette voix du peuple qui criait : crucifie! crucifie! n'était pas la voix de Dieu. Toute voix du peuple n'est donc pas la voix de Dieu ; et ce ne sont pas les vœux , les désirs de tout le clergé , de tout le peuple qu'il faut consulter dans le choix d'un évêque , mais uniquement ceux des personnes simples , pures , que n'excite pas l'attrait d'un intérêt personnel. C'est là ce que recommandent les saints Pères ; c'est là ce que faisaient le peuple et le clergé de Reims , dévoués à Dieu , en choisissant pour archevêque, de l'avis des rois , l'abbé Gerbert, d'un ilge mûr, instruit, prudent, affable, miséricor-

dieux , Gerbert , dont la vie et les mœurs leur

étaient connues depuis sa jeunesse , dont ils avaient souvent éprouvé la science dans les choses divines et humaines.

Ce choix, bientôt suivi du titre d'archichancelier donné par le roi au nouvel archevêque , ces éloges excitèrent des protestations énergiques de la part des amis d'Arnulfe , des partisans de la dynastie des Carlovingiens. Elles ne furent pas écoutées.

Le nouveau prélat fit, avant d'être consacré, une profession de foi , par laquelle il reconnaissait les mystères de la Trinité , de l'Incarnation , de la Rédemption et de la Résurrection. Il déclara, qu'il ne condamnait ni le mariage, ni les secondes noces, ni l'usage de la viande ; ce qui nous laisse penser qu'il y avait déjà des Manichéens en France. Il confessait qu'il n'y avait pas de salut hors de l'Eglise. catholique; enfin il admettait l'autorité de quatre conciles confirmés par l'Eglise. C'étaient sans doute le concile de Nicée, le premier concile général de Constantinople , ceux d'Ephèse et de Chalcédoine, qu'un grand pape , saint Grégoire , comparait aux quatre Evangiles. Le Saint-Siège en admettait huit. L'Eglise

de France se séparait-elle de lui sur ce point important? Etait-ce un calcul de Gerbert, d'accord avec les rois , pour contester la validité du cinquième concile 'général, où Rome entrait en lutte avec les Grecs, et posait les fondements de son indépendance et de sa grandeur future?

Les cérémonies de la consécration étaient achevées depuis quelques jours, lorsque Léon, abbé de Saint-Boniface , légat du pape, arriva à Aixla-Chapelle , avec la mission d'instruire l'affaire de Reims. Il était trop tard !

Léon écrivit aux rois, il n'en reçut pas de réponse. Il revint à Rome , où les rois et les évôques de France furent appelés pour justifier leur conduite, lisse contentèrent d'y envoyer, par un archidiacre de Reiras , le récit de la déposition d'Arnulfe et de l'élévation de Gerbert.

De leur côté, les amis d'Arnulfe, qui étaient nombreux même à Reims, et les évêques d'Allemagne agissaient avec vigueur auprès du pape. Ils attaquaient les rois de France, qui n'avaient pas respecté, disaient-ils, les droits du Saint-Siège ; ils attaquaient surtout Gerbert, qu'ils peignaient sous les couleurs les plus noires : ambitieux , sans foi , sans honneur, il avait violé les devoirs sacrés de '

l'amitié; il avait profité de la jeunesse, de l'inexpérience de son archevêque pour l'entraîner dans la trahison: puis il l'avait abandonné; il l'avait dénoncé pour obtenir sa place et maintenant il songeait à se soustraire à l'autorité de Rome. Arnulfe était, à leurs yeux, un homme honnête et modeste ; on lui avait arraché , par des menaces de mort , l'aveu de sa culpabilité ! Son grand crime était d'être le fils de Lothaire , le neveu de Charles, d'appartenir à celte famille de Charlemagne dont le roi Hugues avait juré d'exterminer la race.

Un écrivain allemand, Gfrôrer, exagérant toutes ces accusations , prête encore k Gerbert l'idée singulière d'avoirvoulu gagner le clergé, en autorisant le mariage des prêtres , le peuple , en le dispensant de l'abstinence des jours maigres et du carême.

Gerbert écrivit à Rome une lettre pleine d'humilité ; il prit Dieu , ses amis à témoin de son dévouement à l'Eglise de Rome, de l'honnêteté de sa conduite envers le dernier archevêque. Comment pouvait-on l'accuser lui , qui n'avait jamais nui à personne et qui avait rendu des services à une foule de gens, d'avoir trahi Arnulfe , dans l'espoir de le remplacer sur son siège !

Le roi déclara de son coté au souverain Pontife qu'il n'avait rien fait contre ses privilèges; Ule pria de dédaigner les calomnies, d'accueillir avec bienveillance l'archidiacre de Reims , qu'il lui avait envoyé, et il lui proposa une entrevue dans la ville de Grenoble , où ils pourraient tout régler eux-mêmes.

Ces négociations traînèrent en longueur pendant près de deux années , que Gerbert consacra à l'administration de son diocèse. Les temps étaient bien difficiles : les guerres privées des seigneurs , les intempéries des saisons ruinaient les récoltes ; la famine, la peste faisaient des ravages affreux dans toute l'Europe ; le clergé s'efforçait d'établir la paix de Dieu ; le peuple opprimé accueillait comme un bienfait la croyance inutilement combattue en 954, par Adson, moine de Montier-en-Der, que le monde finirait l'an mil.

Cette sombre pensée ne calmait pourtant pas les passions violentes de l'époque. Gerbert avait à lutter contre l'avidité des seigneurs ; il avait à réprimer les désordres des clercs, à épurer leurs mœurs , à donner à leur conscience une direction éclairée. En outre, la renommée de son savoir, l'éclat de son siège le forçaient d'intervenir, comme

conseiller ou comme arbitre, dans des querelles qui passionnaient les moines et le clergé séculier. Les intérêts, les amours-propres étaient en jeu; les prétentions de Rome s'y trouvaient mêlées ; le vaincu maudissait la sentence qui le condamnait; il considérait son juge comme un ennemi , et propageait avec empressement tout ce qui pouvait nuire à sa réputation .

Gerbert ne se laissa pas arrêter par ces dangers; mais , au lieu de brusquer les esprits , comme il l'eût fait autrefois , il employa la persuasion , les menaces pour ramener au bercail les brebis égarées. Il semblait avoir pris pour devise le conseil qu'il donnait aux autres: ne quid nimis $ pas de zèle ! Il exhortait une jeune fille à tenir les promesses que son père avait faites et qu'elle avait rompues» Son frère avait envahi les biens de la famille , il lui ordonnait de les restituer. Il décla* rait à un clerc , qui n'avait de son état que la tonsure , tandis que sa vie et ses mœurs étaient celles d'un tyran , qu'il fallait renoncer aux graves désordres auxquels il se livrait , ou qu'il les traiterait lui et son complice comme des payens et des publicains.

On lui demandait si l'homme qui avait commis

un adultère avec la sœur de sa femme , devait f après avoir fait pénitence de son crime , reprendre sa femme ou s'unir à sa belle-sœur. Gerbert répondait avec l'Evangile, les apôtres et les conciles de l'Eglise d'Afrique: le mariage est indissoluble, l'inceste doit faire une pénitence de dix ans. Il aurait voulu que la jeune fille se fût vouée à la profession religieuse , mais si son tempérament s'y opposait , il pensait , avec le pape Léon , qu'il valait mieux qu'elle s'engageât dans les liens du mariage.

Les cas de conscience n'offraient pas de grands embarras; il n'en était pas de même quand il fallait mettre un frein à la cupidité des seigneurs qui envahissaient les biens de l'Eglise. Le mal était général. Les conciles de Charroux , de Narbonne l'avaient attaqué dans ces dernières années ; Gerbert l'attaqua dans un concile de Reims. Les plaintes d'Ingilram, abbé de Saint-Riquier , ou de Centulle contre la spoliation de son monastère par les comtes Arnould et Baudouin , le vicomte Gosbert et d'autres personnages influents , avaient été portées à Rome. Le pape avait ordonné aux coupables de rentrer dans le devoir, puis il avait chargé quelques évêques de la province de veiller

à l'exécution de ses ordres. Gerbert n'était pas nommé. Il se garda de laisser échapper cette occasion d'établir ses droits , de se concilier l'affection du clergé de son diocèse, de l'abbé de Cen tulle. Il écrivit à tous les évêques de la province et adressa un monitoire terrible aux envahisseurs. Il leur donnait quelques jours pour réfléchir avant de lancer contre eux la sentence d'excommunication. Il en prévint l'abbé, auquel il traça la conduite qu'il avait à suivre. Il promit de lui envoyer , pour le diriger dans cette affaire , un clerc fort habile , dont le nom commençait par la lettre D , qui désigne peut-être Durand de liège , plus tard évôque d'Utrecht.

C'était un homme fort intelligent, à la fois artiste, littérateur et théologien. On avait souvent offert des sommes considérables à Gerbert pour qu'il permît à D. d'exercer ses talents hors de la ville de Reims. Il avait toujours refusé; mais il le prêtait quelquefois à ses amis. D. avait séjourné à Beauvais, auprès de l'évêque Hérivée. En le lui envoyant , Gerbert le lui avait recommandé avec toute la tendresse d'un père, avec toute la sollicitude d'un avare , qui confie son

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trésor. 11 priait Hérivée de traiter D. avec une bonté qui ne lui permît pas de s'apervoir de son éloignement de Reims ; il réclamait pour lui , a son retour, des gages de cette munificence, de celte libéralité qui convenaient à l'archevêque de Reims, qui prête, a l'évêque de Beauvais, qui reçoit.

Nous n'avons pas de détails sur le voyage de l'ami de Gerbert à l'abbaye de Centulle , ni sur le résultat de l'affaire qui l'y appelait. En général , les menaces d'excommunication étaient méprisées parles coupables, jusqu'au moment de leur mort où la crainte de l'enfer les portait quelquefois à réparer leurs injustices, à rendre avec usure les biens qu'ils avaient enlevés.

La lutte que Gerbert avait à soutenir contre les seigneurs lui causait moins de soucis que les désordres du clergé. Parmi ses suffragants, se trouvait un évêque dont la conduite méritait de graves reproches et que sa jeunesse aurait dû éloigner du service des autels : c'était Foulques , évêque d'Amiens , dont le père était comte de cette ville. L'évêque pillait les prêtres , prononçait des jugements arbitraires, lançait, sans motifs sérieux, l'interdit

sur les églises , et refusait, au mépris des canons, de soumettre ses arrêts à la sanction du métropolitain.

Gerbert lui écrivit d'abord des lettres affectueuses, où les reproches étaient mêlés aux conseils dictés par la charité. Il tâchait, dans des entretiens trop rares , d'ouvrir son âme au repentir , d'éclairer son esprit, de le rappeler au sentiment de la justice et du devoir. Quelquefois il s'adressait à son cœur. Il lui disait qu'au milieu des nombreux soucis qui l'assiégeaient, il n'en éprouvait pas de plus pénibles que ceux que lui donnait sa conduite. Il s'était plu à le considérer comme son consolateur; c'était auprès de lui qu'il avait espéré trouver un port assuré dans la tempête qui ballottait son vaisseau. Il lui faudrait chercher au dehors les secours que lui refusait sa patrie! Foulques restait insensible aux prières d'un ami , aux conseils d'un supérieur.

Ces plaintes de Gerbert font allusion à la situation difficile dans laquelle il était engagé par les évêques de Paris , d'Orléans , de Tours , à la haine de ses adversaires, qui le poursuivaient avec acharnement auprès du Saint-Siège.

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