‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Embarras de Gerbert* — Qaerello de» dime«-

L'évêque de Paris , irrité contre l'abbé de Saint- Denys, voulait le déposer. Il consulta Gerbert. Le monastère de Saint-Denys était l'un des plus considérables de France; nos rois l'avaient pris sous leur protection et se plaisaient à en prendre le titre d'abbé. Gerbert s'excusa de s'occuper d'une chose qui ne le regardait pas ; il ne lui était point permis de porter la f aulx dans la moisson de son voisin . Mais il conseillait à l'évêque de ne rien précipiter; il lui proposait même d'examiner la question avec des hommes prudents , religieux , et de lui transmettre leur avis. La réponse ét^it sage ; il voulait ménager les deux partis; il les mécontenta l'un et l'autre.

Il porta le même esprit de réserve dans la discussion de l'archevêque de Tours, Archambault, avec les chanoines de Saint-Martin. Les chanoines, s'appuyant sur des privilèges conférés par la cour

de Rome , prétendaient ne pas relever de l'archevêque; ils refusaient de recevoir de lui la bénédiction. Archambault s'en plaignit à Gerbert. Celui-ci soumit l'affaire à ses suffragantè , réunis en synode à Saint-Paul, et annonça , de leur part, aux chanoines de Saint-Martin, qu'ils devaient, sous peine de censure ecclésiastique , se récon cilier avec leur archevêque ou venir se justifier au synode de Chelles, le 7 des ides de mai [9 mai]. Il engageait, d'autre part, son confrère , à ne point pousser les choses à l'extrême. « Le clergé de Saint- » Martin refuse votre bénédiction ; agissez suivant » ce qui est écrit : « Il n'a pas voulu la bénédic- » tion , elle sera éloignée de lui. » Pour punir » Tiujure de leur refus , secouez sur eux , comme » l'apprend le Seigneur > la poussière de votre » chaussure. »

Tandis que Gerbert donnait ce conseil si modéré , l'abbé de Fleury , Abbon , exhortait les chanoines à résister , à défendre énergiquement l'antiquité de leurs droits. Ils les tenaient de Rome. Pouvait-on hésiter entre les décisions du pape et celles des évèquesî Contredire l'église de Rouie, n'est-ce pas se détacher des membres du Christ?

La vivacité de cette lettre révèle l'importance

d by Goaglc

de la lutte. Les évoques avaient été longtemps maîtres absolus pour le spirituel dans leur diocèse; ils bénissaient les abbés, ordonnaient prêtres les moines, consacraient les églises, donnaient le saint chrême. Ils voulaient exiger de l'abbé un serment d'obéissance , même pour les choses du monde, arrêter, punir les moines vagabonds, frappés d'excommunication, les dépouiller de leur habit. Ils prétendaient être hébergés avec leur suite dans les monastères , pendant leurs tournées épiscopales, y célébrer les offices, y réunir des synodes; enfin ils voulaient percevoir la dlme de leurs revenus. Mais plusieurs de ces abbayes , les plus considérées et les plus riches, étaient placées sous la protection spéciale de Rome, qui leur avait donné le privilège de ne relever que de son autorité, de recevoir les sacrements des évêques qu'elles choisiraient , d'échapper à l'interdit prononcé contre le reste du diocèse ou contre le royaume tout entier. Elles formaient ainsi une église distincte, toute dévouée au Saint-Siège.

Abbon se mit à la tête des moines pour soutenir ces privilèges. Il avait fait une élude approfondie de la question : il avait recueilli les textes qui le

favorisaient, dans l'Ecriture sainte, dans les ca-

rions des conciles , dans les écrits des saints Pères. Il emportait avec lui ces textes dans ses voyages , pour n'être jamais surpris par ses adversaires. Son nom était dans la bouche de tous les moines; ils répétaient avec lui que les biens des pauvres , des veuves, les biens consacrés à l'entretien des églises ne pouvaient pas être donnés par la décision des (iveques aux chevaux et aux chiens des laïques. « Il faut résister aux méchants, disait Abbon; il » ne faut point, parce qu'on est chrétien , permet- » Ire , surtout à un évêque chrétien , de pécher » contre nous. 11 ne faut pas lui présenter l'autre » joue, s'il nous a déjà frappé sur l'u ne; il ne faut » pas lui livrer notre tunique, s'il veut la dérober. » Notre patience pourrait le perdre. Appliquons » le proverbe : A mauvais nœud dans un arbre » coin dur. »

Ces écrits entretenaient la fermentation dans les monastères et l'irritation dans les palais épiscopaux. Arnoul d'Orléans considérait l'abbé de Fleury comme l'auteur pestiféré de cette rébellion. Pour abattre cet orgueil , il revendiqua tous ses droits sur les couvents de son diocèse. Ce fut le signal d'une explosion générale; la colère troubla les esprits; elle fit dépasser les limites de la jus-

tice , de la charité. Les gens de l'évêque arrachèrent une vigne que l'abbé de Fleury possédait près d'Orléans : ils le surprirent lui-même , la nuit, pendant un voyage qu'il faisait à Tours pour, assister à la fête de Saint-Martin , ils l'accablèrent de coups ; ils laissèrent comme mortes quelquesunes des personnes qui l'accompagnaient.

Ce guet-apens indigna tous les moines. L'évêque, pour détourner tout soupçon de complicité avec les coupables , les fit livrer à l'abbé, afin qu'il les frappât de verges. Abbon refusa de se rendre justice.

Au milieu de ces discussions, les évêques et les abbés de la province de Sens, dont relevait le siège de Paris, se réunirent à Saint-Denys pour s'occuper de la réforme des mœurs. Le vénérable Siguin présidait l'assemblée. L'attention des Pères se détourna bientôt des questions proposées pour se porter sur celle des dîmes. Abbon combattit avec énergie les prétentions des évêques. Les débats furent vifs, bruyants; on les entendit au dehors. Les esprits s'échauffèrent; la salle du concile fut envahie par une foule furieuse. Les évêques épouvantés s'enfuirent en désordre. L'un d'eux, auquel la frayeur donna des ailes, raconte

le biographe <T Abbon , ne s'arrêta qu'à Paris , oubliant les apprêts d'un festin magnifique commandé pour le soir. L'archevêque Siguin , chargé d'années , fut moins heureux ; frappé d'un coup de hache entre les épaules, il tomba. Les insurgés le roulèrent dans la boue. On eut de la peine à lui sauver la vie.

Les évêques excommunièrent les coupables et lancèrent l'interdit contre le monastère de Sainl- Denys. Ils accusèrent l'abbé de Fleury d'avoir soufflé la révolte ; ils lui reprochèrent ses relations avec les excommuniés , son ascendant sur les rois de France , qu'il avait excités contre les évêques de Paris et d'Orléans. Abbon adressa son apologie aux rois Hugues et Robert. Il jure qu'il est innocent ; il est étranger aux troubles de Saint-Denys , qui lui ont percé l'àme de douleur. Il paraîtra devant un concile, si on lui garantit la vie pendant le voyage, car Arnoul a voulu le faire assassiner; il a reçu dans son palais les assassins frappés d'anathème. Si les rois sont contre Arnoul , est-ce sa faute à lui ? Est-il Dieu pour changer les pensées des hommes? Il ne connaît ni la magie ni les artifices diaboliques. Il donne enfin les vrais caractères d'une excommunication

légitime, et laisse penser qu'on ne les retrouve pas dans la peine prononcée contre le monastère de Saint-Denys.

Les gens honnêtes souffraient de ces querelles malheureuses; ils auraient voulu y mettre un terme. Gerbert se tenait dans l'ombre et gardait le silence. On voulut le forcer de le rompre. Il se rencontra dans le monastère de Saint-Denys avec les rois , pendant les fôtes de Pâques. On le pressa de célébrer les saints mystères , en présence des

moines condamnés ; on invoquait, pour dissiper ses scrupules, les privilèges du couvent, qui l'enlevaient à toute juridiction autre que celle du Saint-Siège, et réservaient à Rome seule le droit de le frapper d'interdit.

Gerbert recourut à des réponses évasives : il était soumis aux canons de l'Eglise ; il n'acceptait que ce qui était conforme à leurs décisions. 11 ne lui appartenait pas d'empiéter sur le terrain de ses maîtres. Les moines devaient chercher d'où venaient les maux dont ils souffraient, les remèdes qui pourraient les guérir. Les princes insistèrent. Il refusa de se rendre à leurs désirs. De là une position dangereuse , qui lui faisait verser en secret bien des larmes amères. Ses inquiétudes

furent bien plus vives, quand il fut informe' que l'on répétait partout qu'il s'était déclaré pour Abbon, qu'il avait en présence des rois, parlé courageusement contre l'évêque d'Orléans.

Arnoul était un de ses défenseurs, un de ses conseillers. On espérait par cette calomnie, le détacher de sa cause. L'honnêteté de l'évêque d'Orléans déjoua ces perfides calculs : il refusa de croire à la défection de son ami. Gerbert lui apprit comment, au lieu de le trahir , de céder aux instances des rois, il s'était exposé , pour le défendre , aux morsures des chiens du palais. Pour dissiper jusqu'au moindre doute de ses sentiments, pour ne laisser aucune prise à ses ennemis , il lui proposa de prendre, aux pieds des autels, sur l'hostie consacrée, l'engagement de confondre leurs intérêts, de ne former qu'un seul cœur, une seule âme , de sorte qu'attaquer l'un ce serait les attaquer tous les deux.

Cette alliance était d'autant plus nécessaire pour Gerbert qu'un violent orage formé contre lui audelà des Alpes , était près d'éclater. Si , dans la tempête, il ne trouvait pas un port assuré auprès de l'évêque d'Orléans, il ne lui restait qu'à s'enfuir à l'étranger. Ses amis le diacre Etienne, l'abbé

Saint-Mayeul , Ecbert , archevêque de Trêves, étaient morts : les rois prêtaient 1 oreille aux suggestions des moines; Othon III, avec presque tout le clergé d'Allemagne, était favorable à l'archevêque déposé; les actes de Saint-Basle étaient attaquéà ; on en parlait avec indignation,

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