CHAPITRE XXI
Concile de Monzon. — Lettre du légat aux rois de France. — Concile de Reims.
Léon , légat du pape , étant arrivé en Allemagne , envoya , d'accord avec les évêques de cette contrée, des messagers aux rois de France, pour leur demander en quel lieu, à quelle époque ils désiraient que Ton se réunît. On convint du 2 juin et de la ville de Mouzon , dépendant de l'archevêché de Reims.
La plupart des évêques s'étaient rendus à Mouzon, au jour fixé, lorsqu'un messager de Hugues et de Robert ordonna à ceux de France de quitter immédiatement le synode sans prendre part à ses délibérations. Il dit en outre aux Allemands que nos rois regardaient comme une chose indigne de leur couronne de soumettre au contrôle de prélats étrangers leurs prélats, qui ne le cédaient à ceux d'Allemagne ni en noblesse ni en puissance, et qui leur étaient peut-être supérieurs en savoir; s'ils avaient des réclamations <\ faire, ils
n'avaient qu'à les porter en France. On apprit en même temps la captivité d'Ascelin, évêque de Laon , l'occupation de sa ville par les troupes royales.
Richer nous a transmis l'explication de la conduite de nos rois. Ils se dirigeaient vers la frontière , avec une suite peu nombreuse, pour assister au concile , lorsque des avis secrets les prévinrent, qu'une conspiration était formée contre eux, qu'ils marchaient à leur perte. Othon III devait les attaquer avec une armée considérable et les jeter dans les fers. Le royaume de France serait réuni a l'Allemagne, Eudes prendrait le titre de duc des Français 1 , Ascelin posséderait l'archevêché de Reims. Richer ajoute qu'Ascelin, pressé par les questions des rois, en présence de ses amis irrités de celte accusation , ne chercha pas à se justifier.
Gerbert fut le seul évêque de France qui se rendit à Mouzon , contre la défense des rois. Le synode , qui se tint dans l'église de Sainte-Marie, se composait de Suger , évêque de Memmingen , Léodulfe, archevêque de Trêves, Notgaire, évêquo de Liège , Haimon , 5vêque de Verdun , des abbés
t La mort de Eudes avait dû modifier ce projet.
de divers monastères et de plusieurs clercs. Le comte Godefroi y assistait avec deux de ses fils et avec Rainier , vidame de Reims. Le légat présidait rassemblée. L'évêque de Verdun, après avoir exposé le sujet du concile dans la langue vulgaire de France , lut un écrit , dans lequel le pape avait exprimé sa volonté. Nous, n'avons pas cette pièce importante, que Richer n'a pas rapportée, pour être bref, dit-il, et parce qu'elle ne lui convenait pas.
Gerbert eut à son tour la parole. Il devait justifier sa conduite envers Arnulfe, justifier la condamnation de ce prélat > en présence du légat du Saint-Siège et des évêques allemands, qui le soutenaient; il le fit avec le tact , avec la réserve qu'imposait une position si délicate. Il avait écrit son discours, pour ne pas se laisser entraîner au delà des limites de la prudence.
Dans un exorde par insinuation , il se félicite de voir enfin le jour qu'il avait appelé de tous ses vœux, depuis que, cédant aux instances des évêques , touché par le danger d'un peuple qui périssait, il s'était laissé imposer, au péril de sa vie, le lourd fardeau de l'épiscopat. Son père le bienheureux Adalbéron, le lui avait destiné à son insu ;
à son lit de mort, il l'avait désigné pour être le pasteur de l'église , en présence de plusieurs personnes illustres.
La simonie fit préférer Arnulfe , auquel il fut plus attaché qu'il n'aurait dû l'être, jusqu'à ce qu'il comprit par les autres, par lui-même, qu'Arnulfe trahissait les serments qu'il avait prêtés. Alors il l'abandonna lui et ses traîtres , non pas qu'il eût ni l'espoir ni la promesse de le remplacer sur son siège , comme le prétendent ses ennemis ; mais il était effrayé des machinations monstrueuses du diable , qui se cachait sous la figure d'un homme; il ne voulait pas encourir les menaces du prophète contre ceux qui favorisent les impies.
Les lois de l'Eglise étaient appliquées depuis longtemps à Arnulfe, les délais canoniques étaient passés, il ne restait plus , conformément aux décisions des conciles d'Afrique , qu'à éloigner le coupable comme séditieux et rebelle par l'autorité judiciaire du prince. 11 fut de nouveau circonvenu par ses frères les évêques , par les grands du royaume ; il fut sollicité de se charger du soin d'un peuple tourmenté, déchiré. Il refusa longtemps et ne finit par accepter qu'à regret, parce
qu'il prévoyait tous les tourments que lui préparait l'avenir. Tel est l'exposé sincère de sa conduite , telle est la pureté de son innocence, lu netteté de sa conscience, qu'il plaçait sous les yeux du Seigneur et de sés pontifes.
On l'accuse d'avoir livré son seigneur, de l'avoir confiné dans une prison , de lui avoir enlevé son épouse, d'avoir envahi son siège.
Comment appeler son seigneur celui dont il n'a jamais été le serviteur , celui auquel il n'a jamais prêté aucune espèce de serment? S'il la servi quelque temps, c'était pour exécuter les ordres de son père Adalbéron , qui lui avait ordonné de ne pas s'éloigner de Reims avant de connaître les actes et les mœurs de son pontife. Puis est venue la prise de la ville , où il a perdu tout ce qu'il possédait. Il s'est alors séparé du traître ; il n'a donc pas épié sa conduite , il n'a pas pu le livrer , puisqu'il ignorait sa résidence ; il ne l'a pas mis en prison , puisque , en présence de témoins honorables , il a prié le roi de ne pas le retenir un seul instant en captivité , a cause de lui. Si les Pères du synode sont favorables à Gerbert , que lui fait Arnulfe? s'ils sont contre lui, que lui importe qu'Arnulfeouun autre soiléveque de Reims?
11 est ridicule de l'accuser d'avoir ravi 1 épouse d'Arnulfe, d'avoir envahi son siège. Etait-elle l'épouse du traître celle que, en échange d'une dot spirituelle, il a dépouillée des bénéfices qu'elle possédait , il a livrée aux satellites de Simon ? 1 Et si elle le fut, n'avait-elle pas cessé de l'être depuis qu'il l'avait laissé polluer , violer par des brigands ? Comment donc lui ravir une épouse ou qu'il n'a jamais eue ou qu'il a perdue par le crime? Quant à son archevêché habité par une population nombreuse, comment aurait-il pu s'en emparer lui étranger, inconnu, sans ressources?
On objectera peut-être que cette affaire importante a été traitée sans le concours du Siège apostolique. Mais le Saint-Siège a été prévenu de tous les actes; on a attendu sa sentence pendant dix-huit mois. Quand les hommeé ne se décident pas , on a recours aux paroles plus puissantes du Fils de Dieu. Que dit l'Ecriture sainte? « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez- le. » Le Fils de Dieu veut que le frère qui pèche , et qui , averti devant témoin et devant l'Eglise, ne se corrige pas, soit tenu pour un païen et un publicain.
i C'est-à-dire des simoniaques.
Arnulfe, inutilement pressé par les lettres, par les messagers des évôques de se disculper, n'a pourtant pas été tenu pour un païetl et un publicain par respect pour le Saint-Siège , pour le sacerdoce et parce qu'il s'est déclaré coupable. Si les évôques l'eussent absous , quand il se condamnait lui-môme , ils auraient encouru la peine de son crime. Après la déposition d'Arnulfe , les évôques lui ont imposé l'épiscopat à lui , Gerbert, malgré sa résistance , malgré son effroi des maux qu'il a soufferts et qu'il souffre encore. S'il s'est fait quelque chose de contraire aux lois , il faut l'attribuer à la nécessité. C'est perdre la patrie, c'est consommer sa ruine que de s'attacher stricte toent au droit en temps de troubles.
Il termine son discours par ces mots : a Je reviens » à moi , très-révérends Pères , à moi qui me suis » exposé à une mort furieuse et à tous ses tourments , » pour sauver un peuple qui allait périr , et pour » secourir la chose publique. Ici> une misère af- » freuse s'empare à main armée des magasins et » de3 boutiques; là, le glaive au dehors ella frayeur » au-dedans me font des jours et des nuits sans » sommeil. Afin d'apaiser tant de maux , on n'es- » père qu'en votre autorité seule , qu'on regarde
» comme assez puissante pour venir au secours » non-seulement de l'Eglise de Reims , mais de » toute l'Eglise des Gaules désolée et presque » réduite à rien. Nous attendons ce bienfait de la » divinité propice , et nous la prions en commun » de nous l'accorder. »
Gerbert après avoir lu ce discours le remit au légat, qui sortit de l'église avec les membres du concile et le comte Godefroi pour délibérer.
Bientôt après Gerbert fut appelé ; on lui interdit , au nom du pape , le corps et le sang de Jésus-Christ ainsi que les fonctions épiscopales. Il se récria qpntre cette décision : ilinvoqua les décrets de l'Eglise, il n'avait pas refusé de paraître devant un synode ; il n'avait été convaincu d'aucun crime pour être traité avec celte rigueur. L'archevêque de Trêves le supplia d'éviter tout scandale , de se soumettre aux ordres du pape , de s'abstenir uniquement de dire la messe jusqu'au prochain concile, qui devait se tenir à Reims dans un mois. Gerbert y consentit.
Les évêques étant rentrés dans le lieu des séances, Haimon de Verdun déclara que, en l'absence de l'une des parties, le synode ajournait la décision, afin que l'accusateur et l'accusé pussent compa-
railre devant les juges. On approuva cetle mesure. Les évèques se séparèrent après être convenus de se réunir de nouveau dans le monastère de Saint- Remi, le huitième jour qui .suivrait la fete de saint Jean-Baptiste. Le légat en prévint les rois de France.
Léon avait l'espoir de régler , sans trop de difficulté, cette affaire, lorsque le jour de la Pentecôte , on lui remit les actes du concile de Saint- Basle rédigés par Gerbert. Cette lecture lui causa une telle indignation , qu'il parla de s'éloigner sur-le-champ, de revenir à Rome, de porter au Saint-Père ce libelle plein d'injures et de blasphèmes. Il ne fut retenu que par la promesse formelle des rois, que l'on se conformerait dans ce procès aux canons de l'Eglise. Léon consentit alors à se rendre à Reims; mais pour ne pas laisser sans réponse les violentes attaques dirigées contre le Saint-Siège par l'évêque d'Orléans, il adressa à Hugues et à Robert une lettre pleine de vigueur.
On y lisait entre autres choses : « L'église du » bienheureux apôtre Pierre est le fondement de » toutes les églises ; et vos antechrists prétendent » qu'il n'y a dans Rome qu'une statue de mar- » bre, que c'est un temple d'idoles!... jamais,
» non jamais un chrétien n'entendra de sang » froid cette injure faite à Pierre, bien plus au
» Christ lui-môme Eh quoi ! parce que les
» vicaires de Pierre et ses disciples ne veulent » avoir pour maîtres ni Platon , ni Virgile , ni » Térence, ni personne de ce troupeau de phi- » losophes , qui nous ont donné des descriptions » de la nature en volant orgueilleusement dans » les airs comme les oiseaux , en s'enfonçant dans » les profondeurs de la mer, comme les poissons , » en marchant sur la terre comme les betes , vous » dites qu'ils ne méritent même pas d'être por- » tiers?... Princes, sachez que ceux qui ont parlé » de la sorte ont menti ! Car Pierre n'a rien connu » de tout cela , et il est devenu le portier du ciel . . . » Ses vicaires , ses disciples ont été formés par » la science évangélique, et non par la vaine » pompe des discours... Dieu n'a pas choisi pour » ses apôtres des orateurs , des philosophes , mais » des gens illettrés et grossiers. . . Les faux éveques » répètent les paroles des scribes et des phari- » siens au Christ : « c'est un idiot , un homme » sans lettres. »
Léon était embarrassé pour défendre quelques papes dont la conduite avait été un objet de scan-
dale ; il élude la difficulté en montrant qu'il est défendu d'insulter la mémoire des morts, de tourner en dérision Rome , la mère des fidèles ; si Cham a été maudit à jamais pour s'être moqué de la nudité de son père au lieu de la couvrir, que ne méritent pas ceux qui , loin de couvrir les fautes de leurs pères spirituels , calomnient leurs actes et entraînent dans leur sens des gens de leur espèce ? Les pères ont toujours condamné cette conduite. Mais qu'importe à Àrnoul , à on ne sait quel apostat son fils, qui ont osé écrire contre Rome des choses que les hérétiques ariens euxmêmes ne se sont jamais permises. Si Rome a quelquefois chancelé, saint Pierre l'a soutenue, car cet apôtre a reçu la mission de soutenir ses frères. Il nie que les Eglises d'Orient , d'Afrique et d'Espagne se soient séparées de Rome. Le Saint- Père, dont la voix est toujours docilement écoutée, veille sur l'héritage du Christ; malgré la tyrannie de Crescentius, il s'est occupé, dès qu'il l'a pu, des affaires de l'archevêché de Reims.
« Revenons maintenant à votre synode que » vous louez, que vous vénérez, mais que toutes » le$ personnes qui en entendent parler blâment » et condamnent. Quel homme de bien pourrait
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» apprendre, sans en être indigné, qu'un arche- » vêque arrêté par trahison, affaibli par une » longue captivité , abandonné de tous , a été » traîné, chargé de fers, dans un synode par une » multitude de soldats, qui vociféraient, et qu'il » a été condamné sur la déposition d'un seul té- » moin ? Qui donc , entendant un tel récit , ne » maudit pas votre synode?... S'il est défendu de » se contenter d'un seul témoin quand il s'agit » <Tun laïque, quel qu'il soit, combien ne l'est-il » pas davantage quand il est question d'un arche- » vêque ? Et quand vous dites qu'il s'est accusé » lui-même, qu'il a confessé sa faute, voyez si » l'on pouvait recevoir sa confession. Vous racon- » tez dans votre libelle que vous lui disiez : de- » mande pardon afin que l'on épargne ta vie.
» Aveu fut-il jamais plus inutile? C'est comme » si vous eussiez dit : si lu n'avoues pas tout ce » que nous voulons, tu es mort. Voilà comment » l'archevêque Arnulfe, arrêté, comme le patriar- » che Joseph , comme lui jeté dans la citerne, a » nié sous la crainte de la mort ? »
Nous ne savons pas si l'évêque d'Orléans ou quelqu'un de ses amis répondit à cette lettre de l'abbé de Saint-Boniface, L'histoire de cette épo-
que est si obscure , que les chroniqueurs ne sonl pas d'accord sur le lieu où se tint le second concile. Ce fut à Reims, d'après le continuateur d'Aimoin ; à Senlis , d'après Richer, qui assure que Robert devait y défendre lui-même son mariage avec Berthe. Parmi les écrivains modernes , quelques-uns veulent que le synode se soit réuni à Couci, parce que nous possédons un discours prononcé en faveur de Gerbert in concilio Causeio; J léfelé rejette cette interprétation pour en admettre une qui n'est pas plus probable ; enfin il y en a qui prétendent qu'il n'y eutpas une seconde assemblée des évêques.
S'il nous est permis de hasarder nos conjectures dans ce grave débat, nous dirons que le synode se tint à Reims : Les Pères l'avaient décidé ; on ne connaît pas d'obstacle qui ait pu empêcher cette réunion ; l'abbé de Fleury nous paraît y faire allusion , dans une de ses lettres au légat et nous avons le discours qui fut prononcé pour justifier les actes de Saint-Basle. On y reconnaît le style et l'esprit de Gerbert.
Les évêques de France sont heureux d'être présidés par le légat Léon , qui est animé , comme eux, de l'amour de la justice et de la vérité. Il sait,
comme eux , que cacher un péché ce n'est pas le détruire, que refuser de le juger ce n'est pas l'amoindrir aux yeux de la divine majesté. Dès lors qu'y avait-il de mieux à faire que de priver de toute autorité Arnulfe , qui était tombé dans l'abîme, condamné par sa propre bouche, condamné par les conciles d'Afrique , Arnulfe , qui était une cause de ruine pour le peuple, de troubles pour l'Etat?
« Mais il fallait, dit-on, l'autorité du Saint- Siège , la présence du légat ; il fallait qu Arnulfe fût d'abord rétabli dans son église. »
Il faut donc , au nom de l'autorité , laisser périr une multitude innombrable de personnes, si un Romain refuse de se rendre à des prières , à des sollicitations ; si , sur son refus , un homme capable refuse d'agir? Et pour aller à Rome, que de difficultés! les dangers de la route, le manque de ressources, l'absence d'un messager intelligent ! Si l'on arrive, on n'aura d'accès auprès du Saint- Siège que si on l'obtient, à prix d'argent, de Crescenlius , ce membre du diable. Malgré ces difficultés, les évôques se sont tellement conformés aux lois sacrées , que le Siège apostolique n'a pas pu et ne peut pas, ni ajouter, ni changer quelque
chose d'honnête et d'utile au procès d'Arnulfe. L'orateur prouve que le synode de Saint-Basle a suivi la procédure du synode d'Afrique , approuvée par Rome contre Cresconius.
On objecte qu'il fallait rendre à Arnulfe son église , ses amis avant de l'appeler en jugement. Comment le faire comparaître , s'il eût été soutenu par des gens armés? N'était-ce pas donner des forces à l'insurrection contre les rois et recommencer l'oppression des gens de bien?
« Mais si l'on eût exigé des otages , si on l'eût enchaîné par des serments solennels? » — Où trouver des serments plus forts , des otages plus précieux que ceux que l'on avait obtenus? Les
et Jean ont approuvé des actes analogues à ceux du synode de Saint-Basle.
« Arnulfe ne pouvait pas être condamné sans la présence "d'un légat du Saint-Siège. »
Pourquoi donc Lazare, pourquoi Paul et Con~ tumeliosus , pourquoi Ebbon , archevêque de Reims , l'ont-ils élé ? Etait-ce plus permis pour les premiers que pour le second ?
« Mais Arnulfe est retenu captif, privé de tout pouvoir. » — L'archimandrite Eutychès , déposé
dans un synode , fut exilé par l'ordre de l'empereur; le grand pape Léon ordonna qu'il fût conduit dans les lieux les plus éloignés , afin que la contagion de ses mauvais exemples ne se communiquât point aux autres. C'est donc avec justice que Ton retient celui qui médite encore la mort de sa patrie , celui qui par des émissaires excite ses satellites à ne pas suspendre leurs actes criminels.
Ainsi les droits du Saint-Siège , ceux de l'Eglise ont été respectés à Saint-Basle; bien plus, on n'a rien fait sans la présence d'un légat du Siège apostolique. L'orateur affirme que Siguin, archevêque de Sens, était revêtu de ces fonctions; que, loin d'opprimer Arnulfe, on a toléré, pendant dixhuit mois, les guerres, les séditions qu'il a suscitées dans le royaume, tandis que les conciles d'Afrique retranchent le coupable de la communion, s'il ne comparaît pas deux mois après qu'il a été cité , et qu'ils déclarent qu'il ne faut pas entendre sa justification, s'il a laissé une année entière s'écouler.
« 0 foi chrétienne ! continue l'évêque , ô re- » ligion chrétienne! qui sera jamais trouvé cou- » pable , si le perfide , qui a trahi la patrie , est
» déclaré innocent! Que les lois se taisent, que » les droits des souverains se taisenl , s'il n'esl » permis de frapper en justice que celui que le » tyran Crescentius aura permis , à prix d'argent , » de punir ou d'absoùdre ! Que celui qui aura » trahi sa patrie soit récompensé , que celui qui » l'aura sauvée soit chassé, exilé! Mais ce n'est » pas ainsi que parle le Saint-Esprit par la bouche » de David et des prophètes... ; il dit : A chacun » suivant sesœuvres, et ailleurs : Malheur àcenx » qui font du bien le mal et du mal le bien, en » changeant la lumière en ténèbres et les ténè- » bres en lumière. Si donc les décrets des bien- » heureux pontifes Grégoire , Léon, Zozime, si » les conciles d'Afrique ont quelque valeur, il » faut blâmer complètement, il faut mépriser ceux » qui prétendent que la déposition d'Arnulfe est » ifrégulière , ceux qui nous accusent auprès du » Saint-Siège de l'avoir déposé parce qu'il en ap- » pelait de son innocence à la décision du Saint- » Siège. »
« Et maintenant nous recourons à toi , abbé » Léon, qui remplaces dans ce synode le seigneur » pape Jean ; si ton cœur n'est pas insensible aux » émotions de la charité, nous t'engageons à
» imposer le silence , par l'autorité apostolique , » aux perturbateurs de la paix. Car ce n'est ni » le zèle de Dieu ni l'afiection pour Arnulfe qui » les pousse; ils savent que c'est le jugement de » Dieu , celui de l'Eglise universelle qui l'a dé- » pouillé des fonctions de l'épiscopat ; mais c'est » par amour de la nouveauté, du changement » qu'ils animent contre nous l'Eglise sainte et » apostolique, afin de pécher impunément, si » personne n'ose les contredire. Ta sainteté con- » naît toute la haine que cette conduite engendre « contre Rome. Car le bon sens du peuple n'est >» pas tellement affaibli, qu'il ne comprenne quel- » quefois où est la justice et l'équité. L'opposition » inconsidérée de quelques évêques attire le mé- » pris sur la dignité épiscopale. Que par loi le » successeur du B. Pierre se joigne à nous , que » par toi soit réparé le filet déjà déchiré de l'E- » glise, afin que lorsque tu seras rentré dans » Rome , après avoir mené cette affaire à une » heureuse fin, tu sois rappelé par tes espérances, » par les vœux , par les désirs de tous les évêques » des Gaules ! »
Ce discours oppose aux défenseurs d'Arnulfe le nouvel argument, tout-à-fail inattendu, que
Siguin était légat du pape. Comment ne l'a-t-on pas fait valoir à Saint-Basle , àMouzon? Et si cette assertion est vraie, d'où vient la colère de Rome? L'explication de cette énigme devait se trouver dans la réponse de l'abbé de Saint-Boniface , qui n'est pas arrivée jusqu'à nous. On peut croire qu'elle fut vive, s'il y est fait allusion dans une lettre ofi Abbon lui dit que sa parole douce comme du miel, dans les entreliens intimes, était, en public , le vrai tonnerre du Saint-Esprit , qui était descendu en langue de feu sur les apôtres, le glaive flamboyant aiguisé dans le temple pour exterminer les méchants.
Quel fut le résultat du concile de Reims? Hugues de Fleury , qui renvoie pour les détails aux actes , qui sont perdus , des pontifes de Reims ou de Rome , affirme le premier , à la fin du xi e siècle, qu'Ara ulfe fut rétabli avec honneur sur son siège, que Gerbert se repentit de sa conduite. Les chroniqueurs ont répété sa phrase ; Baronius et ses nombreux copistes l'admettent sans hésiter, en exaltant la piété de Hugues Capet. Ce qui est certain, c'est qu'il n'existe aucune trace du repentir de Gerbert, qui continue à se dire archevêque de Reims, et que le prisonnier ne recouvra sa liberté
que plus d'une année après la mort de Hugues , comme cela ressort de l'ensemble des faits : Erluin, évêque de Cambrai , allait à Rome , en 996 , pour se faire consacrer par le pape , parce qu'il n'y avait point d'archevêque à Reims, L'année suivante , Abbon de Fleury, envoyé à Rome par le roi Robert pour gagner le pape , qui menaçait de l'excommunier à cause de son mariage avec Berthe, recevait du souverain Pontife la mission d'exiger la liberté d'ArnuIfe, son rétablissement sur le siège de Reims. La môme année Grégoire V, au concile de Pavie, suspendait de leurs fonctions les évêques qui avaient déposé Arnulfe.
Le synode présidé par le légat n'avait donc rien terminé , ou du moins le pape Jean XV n'avait pas donné de suite aux mesures provoquées par son légat. Gerbert reprit le chemin de l'Allemagne ; il y trouva des sympathies auprès de quelques évôques et môme à la cour. Le jeune prince 0 thon III lui donna une résidence agréable, autant qu'on en peut juger par la correspondance de Gerbert , qui devient fort obscure pendant près de trois années.
Il ne faut pas s'étonner si Jean XV ne se hâtait point de prendre une décision dans l'affaire de
Reims : des motifs politiques et personnels empêchaient les rois de France de consentir au rétablissement d'Arnulfe , et la prudence du Saint- Siège l'empêchait de brusquer les choses, de courir le risque d'un schisme. En outre Othon III témoignait de la bienveillance à Gerbert , et le pape avait besoin de ce prince , qu'il pressait de traverser les Alpes, en faisant briller à ses yeux la couronne impériale avec le titre de défenseur de la sainte Eglise romaine.
Le Saint-Siège qui avait eu tant à souffrir do
la déplorable influence deThéodoraet de Marozia, n'était pas moins à plaindre sous la tyrannie de Crescentius, qui disposait de tout dans la ville de Rome. L'argent ouvrait l'accès auprès du souverain pontife; l'argent obtenait toutes les dispenses, effaçait tous les crimes; trafic honteux qui rendait le successeur de saint Pierre méprisable dans la chrétienté. Car des gens fort honnêtes , comme Abbon, faisaient remonter jusqu'à lui la responsabilité de ces actes de simonie , dont Baronius a tâché inutilement de décharger sa mémoire.
Il fallait une réforme : le jeune roi, élevé dans les sentiments d'une piété austère par l'abbé Rernward , était flatté de l'exécuter ; il tenait aussi
à placer sur sa tête la couronne de Charlemagne et cTOthon-le-Grand , au moment où deux ambassadeurs, Jean, évêque de Plaisance, et Bernward, évêque de Wurtzbourg , demandaient pour lui a Conslantinople la main d'une princesse grecque