CHAPITRE XXII
l,o pape Grégoire Y. — Vives inquiétude* de Gerbert.
— Concile de Pavie.
Othon franchit les Alpes dans le mois de mars de Tannée 996. Il emmenait Gerbert et d'autres personnes d'un mérite distingué, son cousin lîrunon , qui était un de ses chapelains , Willigise , archevêque de Mayence , Wilderode , archevêque de Strasbourg. On apprit pendant le voyage, la mort du pape Jean XV, que le peuple et le clergé de Rome remplacèrent , sur la recommandation du roi, par son cousin Brunon, ùgé de vingt-quatre ans. Le nouveau Pontife fut intronisé sur le siège de saint Pierre , le 5 du mois de mai , sous le nom do Grégoire V. Le 21 du même mois, il plaça la
couronne impériale sur la tête d'Othon, qui fit annoncer par Gerbert à l'impératrice Adélaïde que le Seigneur avait réalisé ses vœux maternels. La concision de cette lettre s'explique par la disgrâce qui avait frappé cette princesse , à la suite des manœuvres de quelques jeunes gens maîtres de l'esprit de son petit-fils. Mathilde, abbesse de Quedlinbourg , tante du nouvel empereur, gouvernait l'Etat pendant son absence.
Othon voulait bannir de Rome Crescentius pour affermir l'autorité , pour rendre plus facile l'administration de Grégoire V. Celui-ci n'y consentit pas ; il espérait gagner par ses bienfaits ce personnage redoutable , qui lui prêta serment de fidélité.
Les Allemands reprirent le chemin de leur patrie à la fin du mois de mai ; Gerbert les suivit assez inquiet sur son avenir. Le nouveau pape, d'une piété vive, d'un caractère ferme, en choisissant saint Grégoire-le-Grand pour son modèle , avait annoncé l'intention de rétablir la discipline ecclésiastique , de rendre au Saint-Siège l'autorité qu'il avait perdue.
Cette nouvelle avait répandu la joie parmi les personnes pieuses ; Abbon était plus content que
s'il eût reçu de l'or, des diamants; il espérait avec les partisans d'Arnulfe que le moment de le rétablir sur son siège était arrivé.
Gerbert affectait l'indifférence au milieu de ces nouvelles alarmantes : il disait n'attacher de prix qu'à une amitié sincère , le plus beau présent que la divinité puisse faire aux hommes; et, comme il avait quelques vrais amis , il était tranquille pour le présent, plein d'espérance pour l'avenir. 11 ne craignait pas le retour d'Arnulfe. S'il avait lieu, il se considérerait comme délivré de Ur pour appartenir en entier à ses amis , au jeune héros qui triomphait en ce moment des Slaves.
Malgré cette résignation apparente , Gerbert , qui était menacé comme archevêque de Reims et dépouillé , par on ne sait quel individu, des biens qu'il tenait, en Allemagne, de la munificence de l'empereur, profila des succès de ce prince pour mêler à de brillantes félicitations sur son courage et sur ses victoires un appel à sa bienveillance contre ses ennemis.
Cette lettre ne produisit pas l'effet qu'en espérait le solliciteur ; de là des tourments ; il se crut abandonné , persécuté; il fit parvenir à Othon III
des plaintes qui expriment toutes les angoisses de son âme. Qu'avait-il donc lait pour être abandonné de son seigneur, qui le laisse dépouiller des témoignages de sa munificence !
Il lui pose ce dilemne : « Vous avez pu ou vous » n'avez pas pu donner ce que vous avez donné. » Si vous ne l'avez pas pu, pourquoi en avez-vous » fait semblant ? Mais si vous l'avez pu , quel est » le César inconnu el sans nom qui commande » à notre César très-connu, très-célèbre dans » le monde entier. Dans quelles ténèbres se cache » ce voleur? Qu'il paraisse, qu'il soit crucifié, » afin qu'il soit permis à notre César de comman- » der librement ! » Il ajoutait avec tristesse : « Bien des gens ont pensé que je pouvais être » fort utile à cause de votre bienveillance pour » moi. Il me faut aujourd'hui avoir pour protec- » teurs ceux qu'autrefois je me suis chargé de dé- » fendre. Je dois en croire mes ennemis plus que . » mes amis , car mes amis assuraient que mes » affaires étaient en bon état , que tout prospérait; » mes ennemis , inspires par un esprit prophé- » tique ou fanatique, prédiraient que ni offices » ni bénéfices ne me serviraient de rien , que de » doux commencements auraient une frn amère.
« Ce sont là des choses bien dures , il est vrai, » pour moi qui en ai fait l'expérience plus que » je ne l'aurais voulu, mais elles conviennent » peu à la majesté impériale. Pendant trois gé- » nérations, j'ose le dire, j'ai gardé la fidélité la » plus pure à vous , à votre père , à votre aïeul , » au milieu des ennemis, au milieu des armes. » J'ai exposé pour vous ma personne, quelque » faible qu'elle soit, au courroux des rois, aux fu- » reurs insensées des peuples. J'ai été inébran- » lable au milieu de toutes les épreuves que j'ai » subies, dans des lieux impraticables et desdé- » serts , à l'attaque ou à la poursuite des ban- » dits, mourant de faim et de soif, tourmenté par » la violence du froid et de la chaleur. J'aimais » mieux mourir que de ne pas voir sur le trône » le fils, alors captif, de César! Je l'ai vu et je » me suis réjoui; et plaise à Dieu qu'il me soit » permis de m'en réjouir jusqu'à la fin et d'à- » chever en paix mes jours auprès de vous ! »
Cette lettre émut 0 thon III. Ce prince, âgé d'environ dix-huit ans , avait l'esprit curieux ; il aimait la gloire. Le souvenir des conversations de sa mère, qui lui avait souvent parlé de la cour de Constantinople, de l'autorité des empereurs
grecs, de leur magnificence , se mêlant à ce qu'il avait lu dans l'histoire sur Auguste, Constantin, Charlemagne , il voulut faire revivre ces grands siècles. Gerbert était l'homme le plus capable de l'aider à réaliser ses projets ; il lui demanda des leçons pour cultiver son esprit, des conseils pour diriger ses Etats. Sa lettre pleine d'une bienveillance affectueuse est d'un style qui montre l'opportunité du choix d'un professeur éclairé. Gerbert, heureux de cette distinction éclatante, vit la fortune lui ouvrir de nouveau les bras ; il répondit par des protestations de dévouement, par des éloges emphatiques , où Ton dirait qu'il a voulu rivaliser de mauvais goût avec son disciple impérial. On ne connaît pas la nature de ces leçons , qui consistèrent sans doute en entretiens, en discussions , que ne suspendaient pas les préparatifs des expéditions militaires.
L'an 997 , dans les plus fortes chaleurs de l'été, tandis que l'on se disposait à marcher contre les Sarmates , l'empereur cita quelques passages d'Aristote et d'autres philosophes de l'antiquité dont il demanda l'explication aux savants de sa cour. Il y avait des maîtres distingués , des évêques fort instruits ; pas un seul ne fut en état de répondre.
Le prince, trouvant cette ignorance indigne du sacré palais, donna l'ordre à Gerbert de discuter les diverses opinions émises sur remploi du raisonnent et de la raison. Gerbert, qui était malade, fut obligé d'ajourner ce travail aux premiers mois de l'année suivante.
Cette indisposition était peut-être aggravée par la nouvelle que Grégoire V, après avoir affaibli la puissance de Crescentius , rétabli l'ordre dans la ville , avait convoqué un concile à Pavie, afin de régler la question de l'archevêché de Reims et le divorce du roi de France, Il avait sommé les évêques " du royaume de s'y rendre, avec menace de les interdire , s'ils ne se soumettaient pas aux décisions d'une assemblée qu'il présiderait en personne.
Robert pria l'abbé de Fleury d'aller adoucir le Saint-Père. Le pape n'était plus à Rome quand Abbony arriva. Ils se rencontrèrent sur la frontière du duché de Spolète. Grégoire, qui connaissait de réputation l'abbé, l'accueillit avec distinction et après huit jours d'entretien sur la philosophie , la morale et les affaires de l'Eglise , il le renvoya dans sa patrie avec une réponse peu conforme aux désirs du roi. Il exigeait son divorce et le rétablissement d'Arnulfe.
Si l'abbé de Fleury avait échoué dans une négociation qui répugnait trop à son caractère et à ses propres idées pour qu'il l'eût vivement soutenue , son voyage n'avait pas été inutile aux intérêts du monastère. Il rapportait une foule de privilèges. Deux lui étaient singulièrement agréables : 1 evêque d'Orléans ne pourrait jamais entrer dans son couvent sans y être invité par l'abbé; jamais Fleury-sur-Loire ne serait soumis à l'interdit, lors même que la France tout entière aurait été frappée de cette peine.
Le pape apprit la révolte de Rome peu de temps après le départ de l'abbé. Crescentius avait pro- ' filé du mécontentement que les réformes avaient causé parmi le peuple pour reprendre le pouvoir. C'était un acte insensé. Rome pouvait-elle résister avec ses seules forces aux armées de l'Allemagne ? Crescentius espérait-il que le roi Robert lui viendrait en aide ou que les empereurs de Constantinople , Basile II et Constantin IX, se déclareraient en sa faveur?
Grégoire V, loin de se laisser effrayer par le soulèvement de Rome, se montra inébranlable dans sa volonté d'attaquer les abus , qui désho- < uoraient l'Eglise , et il se rendit au concile de Pa-
vie. On n'y vit pas un seul évêque de France ; ceux qui avaient pris part aux actes de Sainl-Basle s'étaient contentés d'envoyer leur justification par un laïque. Le pape fit suspendre de leurs fonctions épiscopales A' celin , qui avait trahi Arnulfe , et les prélats qui l'avaient déposé. 11 somma ceux qui avaient béni le mariage de Robert avec sa cousine, de comparaître, l'année suivante, dans un concile à Rome, sous peine d'excommunication. Il adressa la même sommation à Gisiler, qui s'était fait transférer, contrairement aux canons de l'évêché de Mersebourg à l'archevêché de Magdebourg; enfin il excommunia Crescentius.
Crescenlius, de son côté, déposa Grégoire V, qu'il remplaça par Jean , évoque de Plaisance , calabrais d'origine , l'un des deux messagers envoyés à Conslanlinople pour demander la main d'une princesse grecque. Jean , qui passait par Rome avec des ambassadeurs de la cour d'orient, s'était laissé tenter par l'éclat de la tiare; il l'avait achetée malgré les prières, les menaces prophétiques de saint Nil , qui vivait en reclus à Grotta- Ferrata.
La rébellion de Jean était atteinte indirectement par le concile de Pavie ; Grégoire V , con-
vaincu que l'antipape n'échapperait pas à la colère divine, se contenta, par un bref à l'archevêque de Ravenne , de réunir à cette métropole leveché de Plaisance , qui en avait été détaché en faveur de Jean , sur les instances de l'impératrice Théophanie ; puis il appela les Allemands.