CHAPITRE XXIII
Voyage en Italie. — Traité du raisonnable et dn raisonner. — Gerbert archevêque de Ravenne.
L'empereur partit à la fin de l'année. Gerbert aurait préféré que l'expédition eût été ajournée jusqu'au printemps. L'affaire de l'archevêché de Reims et le mariage de Robert allaient être décidés ; il aurait donc voulu voir ce prince pendant l'hiver, se concerter avec lui pour conjurer le danger qui les menaçait l'un et l'autre. Il n'en eut pas le temps. Vers la fin de décembre [997 j, Othon se trouvait à Pavie avec le pape. Gerbert, qui accompagnait le jeune empereur, avait redoublé d'assiduité auprès de lui. Malgré la fai-
blesse de sa santé , malgré les fatigues de la route et les préoccupations bien naturelles de son esprit, il avait traité, pendant ce voyage, la question de philosophie que l'empereur lui avait recommandée , Tété précédent. Il lui remit ce travail, précédé d'une lettre des plus flatteuses pour ce prince , qu'il mettait au-dessus de tous les rois de l'univers par sa naissance , par son génie , par les forces de son empire.
Cet opuscule qui a le titre obscur « Du raisonnable et du raisonner , » roule sur une question assez puérile , que l'interprétation d'un texte de Porphyre avait suggérée et qui partageaitles beaux esprits de la cour de l'empereur. Àristote énonce, au début de ses Catégories , que la substance première est l'individu et que l'individu sert de fondement aux substances secondes, aux genres, aux espèces. Toutefois, dans son Introduction, Porphyre, dissertant sur la différence, déclare que l'attribut raisonnable , qui caractérise l'homme , peut lui-même servir de sujet et avoir pour prédicat user de la raison. Ne dit-on pas en effet que l'être raisonnable use de la raison ? Mais user de la raison est un terme moins général que raisonnable ; d'où il suit que , dans ce cas , le plus
général sert de sujet au moins général, c est-àdire au concret, au particulier, à l'individuel, ce qui contredit ouvertement les maximes d'Aristote.
La difficulté avait frappé l'empereur OthonlII, et ce fut pour la résoudre que Gerbert écrivit le petit traité qui nous a été conservé. L'auteur y déploie un luxe de méthode remarquable : il distingue le réel et le possible , le nécessaire et le contingent , les propriétés substantielles et les accidents passagers. Raisonnable est l'attribut substantiel de la nature humaine; faire usage de la raison est un acte purement accidentel. L'accident pouvant servir d'attribut à la substance, faire usage de la raison , conclut Gerbert, peut donc être attribué comme prédicat à raisonnable.
Si Gerbert espérait une récompense de ce petit traité , il ne l'attendit pas longtemps. L'archevêque de Ravenne ayant résigné ses fonctions pour se vouer à la solitude et ne songer qu'à son salut, Grégoire V nomma Gerbert au siège vacant. Il lui donna, le 28 avril, le pallium avec la promesse , après la mort de l'impératrice Adélaïde, des biens considérables que cette princesse possédait dans la province.
Gerbert avait reçu ces faveurs à Rome, ou
Crf.scentius et son antipape n'avaient pas pu se défendre malgré les fortifications de la place. Jean eut les yeux crevés ; il fut dégradé , abandonné aux outrages d'une populace cruelle. Saint Nil avait entrepris un long voyage , malgré ses quatre-vingt-huit ans, pour obtenir la grâce de ce malheureux ; il se retira profondément affligé de n'avoir pas réussi. « Dieu , dit-il au pape et à » l'empereur, n'aura pas pour vous, au grand » jour du jugement, plus de compassion que vous » n'en avez eu pour la brebis égarée. »
Crescentius eut la tête tranchée ; son corps fut suspendu par les pieds à un gibet ; on tua tous ses amis qui ne purent s'enfuir ; sa veuve , ignominieusement traitée par les soldats allemands, mourut dans la misère, sans se venger sur l'empereur, comme le dit une tradition erronée.
L'ordre était rétabli dans Rome. Le pape Grégoire y présida le concile, qu'il avait convoqué l'année précédente. On avait de bonnes nouvelles de France. Abbon avait écrit au pape que, bravant la colère du roi Robert , qui ne devait pas être bien terrible , il lui avait transmis ses ordres, sans rien ajouter, rien affaiblir, rien changer , rien oublier. Arnulfe avait recouvré la liberté, il
avait reçu le pallium dans les termes fixés par le pape ; le roi avait promis d'obéir à Grégoire, comme au bienheureux Pierre , prince des apôtres.
Malgré ces promesses , il ne renonçait pas à sa cousine Berthe. On connaissait en Italie le caractère de Robert; c'était une nature molle, inerte, qu'il fallait vivement remuer. Le pape soumit sa cause au concile, qui prononça l'excommunication contre les coupables, s'ils ne se séparaient pas immédiatement et s'ils ne faisaient pas la pénitence de sept années imposée par les canons de l'Eglise. Vingt-huit noms se lisent au bas de cet acte : le premier est celui de Grégoire V , le second celui de Gerbert, archevêque de Ravenne.
Robert brava l'anathème. Ses diplômes nous montrent que deux ans plus tard , l'an mil , Berthe ne l'avait pas quitté. Des bruits populaires, recueillis dans le siècle suivant par le cardinal Pierre
Damien , répétaient que la passion du roi n'avait cédé que devant une preuve maniféste de la colère divine, lorsque Berthe eut mis au monde un enfant qui avait le cou et la tète d'une oie.
Les écrits du temps ne laissent pas entrevoir que l'archevêque de Ravenne soit intervenu officieusement dans les affaires du roi de France avec
le Saint-Siège. Ils nous le montrent employant l'activité de son esprit à d'utiles réformes. On n'a pas oublié combien il avait eu à souffrir à Bobio de la dilapidation des biens du couvent. Sur ses instances, Othon III déclara, dans une constitution générale du mois de septembre , que les concessions des biens ecclésiastiques par les évêques et les abbés , nuisant au service de Dieu et à celui de l'Etat , seraient soumises à des règles fixes , invariables. Les baux devaient expirer à la mort de l'évêque ou de l'abbé qui les aurait signés. Leur successeur rentrait immédiatement dans la franchise de tous ses droits. L'anathème était prononcé contre ceux qui refuseraient d'observer cette loi.
La suppression d'un usage ancien , qui ressemblait à la simonie, ne fait pas moins l'éloge de notre prélat. Le sous-diacre de la cathédrale métropolitaine vendait aux nouveaux évêques suffragants et peut-être aux prêtres , au moment de leur consécration, le corps du Christ, c'est-à-dire une grande hostie consacrée, dont ils se servaient pour communier pendant plusieurs jours; il vendait aussi, tous les ans, le saint-chrême aux archiprêtres. Un concile tenu à-Ravenne condamna cette coutume. Mais pour assurer un revenu aux sous-
diacres, il fut décidé que, chaque année, tous les archiprêtres leur donneraient un sou d'or , le jour de la fête de saint Vidal.
L'archevêque s'engageait, en son nom et au nom de ses successeurs, à respecter cette mesure. Les assistants firent la même promesse. Ils promirent aussi , sous peine de malédiction , de ne recevoir pour les sépultures que ce que la famille ou les amis du mort voudraient bien leur donner spontanément.
Le concile renouvela l'excommunication prononcée par les canons contre les prélats qui recevaient, sans y être autorisés > les clercs étrangers, bénissaient les églises d'un autre diocèse, conféraient les ordres à des personnes trop jeunes ou que leur conduite en rendait indignes.
La simonie était le grand mal de l'époque , celui qui déshonorait le plus la religion. Gerbert l'avait attaquée au concile de Ravenne ; on peut croire qu'il insista beaucoup auprès des évêques sufîragants de son diocèse, afin de leur faire comprendre l'excellence de leur saint ministère , les qualités, les vertus qui doivent briller dans les personnes qui en sont revêtues ; il dut leur recommander d'éviter le plus léger soupçon de
trafiquer des choses saintes ; mais je doute qu'il ait prononcé le discours imprimé sous son nom. Quatre années avant qu'il ne fût archevêque de Ravenne, Fabbé de Fleury en citait un passage, qu'il attribuait à saint Ambroise. A la fin du xi c siècle, le cardinal Humbert en copiait, sous le nom de ce Père, un fort long fragment, qui forme le seizième chapitre du premier livre de son ouvrage contre les simoniaques. En outre , la simplicité du style , les allusions à des idées qui ne régnaient ni dans l'Eglise , ni dans la société civile du dixième siècle , nous paraissent démontrer que cet opuscule n'est pas de cette époque.
Les mêmes doutes ne sont pas soulevés contre le traité de l'Eucharistie. Le style, la forme du raisonnement , les comparaisons prises dans les mathématiques confirment le témoignage d'un manuscrit du xi e siècle , qui l'attribue à Gerbert. Il serait difficile de dire à quelle occasion il composa cet opuscule , qui se divise en dix chapitres. Dans les huit premiers , il prouve, par l'Ecriture sainte et par les Pères , que le corps de Jésus- Christ, que l'on reçoit à l'autel, est celui qui est né de la Vierge Marie; en outre, il cherche à concilieràceltedoctrineRaban Maur et Ratramne,
qui rayaient combattue. Les textes sont habilement choisis , les explications sont ingénieuses. L'auteur prend dans la nature, dans l'arithmétique, dans la logique des comparaisons, des divisions pour rendre sa pensée plus intelligible sur cette question délicate. Il réfute, dans les deux derniers chapitres, les inepties de ceux qui, soutenant le slercoranisme , font ignorer à Dieu la physique. Il montre que le passage de l'Evangile, sur lequel ils appuient leur erreur , s'applique uniquement aux aliments matériels et ne peut s'entendre de la nourriture céleste des âmes.
Au milieu de ces travaux , afin de réformer, d'instruire son clergé , afin de combattre les novateurs, Gerbert se délassait par la culture de la poésie. On pourrait placer à celte époque une épigramme en douze vers héroïques , pour un buste ou pour un portrait de Boëce. Un écrivain moderne pense môme que le dessin d'une clepsydre , que l'on voyait à Ravenne , au milieu du xvn e siècle , était de notre archevêque.
La santé de Gerbert, qui était altérée depuis quelque temps, éprouva, cette année, de rudes atteintes. Une pleurésie fatiguait sa poitrine; il avait des bourdonnements aux oreilles, ses yeux pleu-
raient , tout son corps était comme piqué par des aiguillons. Il avait passé une année entière étendu sur son lit ; il commençait à peine à se relever de ses souffrances, qui, revenant tous les deux jours , l'empêchaient de recouvrer des forces , lorsque l'impératrice Adélaïde le pria de venir la trouver, sans doute aux environs de Ravenne , et d'excommunier un chevalier du voisinage. Le récit de la conduite criminelle de cet homme arracha tant de larmes à Gerbert , qui avait été déjà forcé de lui interdire l'entrée de l'église , qu'il en perdit presque la vue. Il s'excusa de la manière la plus touchante de ne pouvoir, à cause de sa santé, se rendre auprès de l'impératrice. Il promit de s'occuper du chevalier et de ses complices ; mais avant de priver les coupables de la communion 7 de les éloigner du mystère par lequel on vit de la vie véritable , il voulut les engager à rentrer dans les voies de la justice ; ils se convertiraient peut-être.
Précaution pleine à la fois de sagesse et de charité !
La vieillesse avançait avec son cortège d'infirmités. Gerbert , dont les années semblaient comptées, ne songeait qu'à terminer saintement sa vie,
quand la Providence lui ménagea de nouveaux honneurs pour le soumettre à de nouvelles épreuves. Le pape Grégoire V, à qui sa jeunesse , sa santé promettaient une longue carrière, mourut à l'âge de vingt-sept ans, le 18 février 999. Ses restes furent déposés dans la crypte de la basilique du Vatican. Une inscription , gravée sur la tombe , rappelle sans ostentation son origine, la beauté de ses traits, les vertus qui ornèrent son âme. Elle exprime l'espérance que Grégoire V est assis dans le séjour des justes f à côté du saint Pontife dont il avait pris le nom et qu'il avait essayé de faire revivre par ses actes .
Le silence de Thietmar ne permet pas de douter que la mort du pape ne fût naturelle. Quelques années plus tard, on accusa les Romains de l'avoir assassiné. Cette accusation, qui n'est pas prouvée , a quelque chose de plausible, parce que son origine, ses réformes, le supplice de Crescentius l'avaient rendu odieux au peuple. Il était réservé à la haine aveugle de M. G frôrer de rejeter ce crime sur Gerbert, qu'il appelle le Serpent de Ravenne, et d'indiquer , à l'appui de ses assertions si graves , des textes qui ne laissent rien soupçonner de semblable.
L'eippereur Othon , plus juste appréciateur du mérite réel et des qualités de Gerbert , qui d'ailleurs avait lui-môme l'adresse de les faire valoir, le désigna au choix du peuple et du clergé pour remplir la place vacante. Des moines ignorants et crédules attribuèrent, dans les siècles suivants , cette élévation à des sortilèges diaboliques; les auteurs contemporains y virent une récompense du savoir de .Gerbert, de son dévouement à la fa- -, mille de Saxe. t ^;; K )