CHAPITRE XXIV
Pontificat de Silvestre II.
Gerbert fut préconisé le dimanche des Rameaux, qui tombait cette année le 2 du mois d'avril . Comme il avait occupé trois sièges dont le nom commençait par R, il disait, en jouant sur cette lettre :
« Scandit ab R. Gerbertus in R.,post papa » viget R. » C'est-à-dire : « Gerbert monte de » Reims à Ravenne, puis, devenu pape, il do- » mine dans Rome. »
Il est le premier Français qui ait joui de cet honneur. Baronius l'en déclare complètement indigne ; il se plaint , en termes très-vifs , que le Saint-Siège ait été occupé par un homme qui en avait été l'ennemi le plus acharné , qui avait ^entassé contre lui les calomnies les plus horribles. Si (Herbert avait eu à répondre devant ses électeurs à des objections de cette nature , il aurait pu dire : Itejetez V ancien archevêque de Reims , nommez Silvestre IL II prit ce nom pour faire entendre qu'il marcherait sur les traces d'un pontife à qui ses vertus avaient mérité d'être placé au rang des saints. M. Gfrôrer , toujours injuste envers notre compatriote , interprète différemment sa pensée : il l'accuse de vouloir prendre auprès d'Olhon III le rôle de complaisant, que les ennemis de saint Silvestre I lui attribuent auprès de Constantin.
Silvestre II avait des projets plus élevés : il songeait à ranimer dans le clergé le véritable esprit ecclésiastique , à créer un saint empire, à faire de Home la résidence du pape et de l'empereur , la capitale du monde , à répandre la civilisation et la foi dans les contrées]orientales , enfin à délivrer le Saint-Sépulcre des mains des infidèles qui l'outrageaient. Le cœur du jeune prince f ouvert à toutes
les idées nobles, promettait au pape un puissant
concours.
Le premier acte d'Othon III envers le Saint- Siège fut une donation considérable. L'Eglise de Rome était pauvre ; elle avait eu beaucoup à souffrir de la négligence, de la dilapidation de quelques-uns de ses chefs ; d'autres , pour réparer ses pertes, avaient supposé des donations de Constantin et de Charles-le-Chauve. Othon rejeta ces décrets mensongers etluifitprésentdes huit comtés de Pisaure , Fano , Sinigaglia , Ancône , Fossabruno, Galesi, Osimo situés dans la marche d'Ancône/ Cette générosité du jeune empereur , contestée par des écrivains modernes , s explique par sa piété , par sou dévouement à son ancien maître , auquel il ne savait rien refuser.
On le voit, sur sa demande , conférer à 1 église de Reggio des possessions que lui disputait un seigneur du voisinage, gratifier l'église de Verceil du comté, de ce nom et de celui de Sainte-Agathe , faire des largesses au monastère de Saint-Pierre et de Saint-Servat à Quedlinbourg , à celui de Bobio , que dirigeait de nouveau , avec le titre d'abbé, le fidèle Pétroald. Le pape, de son côté, accordait ou confirmait des privilèges aux abbayes
de Saint-Lambert à Séven, du Saint-Sauveur et de Saint-Benoît à Léna , à l'église de Strasbourg , au monastère de Lauresham. L'importante abbaye de Fulde obtenait de Silvestre II le droit, que Gerbert archevêque de Reims avait désapprouvé , de dépendre uniquement de Rome.
Grégoire V avait laissé quelques affaires sérieuses à son successeur qui s'empressa de les terminer. Une bulle suffit pour rendre la paix à l'évêché du Puy. Etienne , nommé du vivant de son oncle , Gui , pour lui succéder , se maintenait malgré sa condamnation par le Saint-Siège. Silvestre II , en se prononçant contre lui , assura le triomphe de son compétiteur, Théotard, régulièrement élu par les clercs et le peuple.
La question de l'archevêché de Reims, qui n'était pas terminée, était bien plus délicate. Le nouveau pape allait-il rompre avec le passé , condamner Gerberl, blâmer le concile de Saint-Basle? Allait-il casser la décision de Grégoire V, porter atteinte aux jugements émanés de la chaire de saint Pierre? Silvestre II tourna la difficulté : il écrivit à son ancien rival qu'il avait été privé des fonctions épiscopales pour quelques excès , mais que Rome , dont la souveraine puissance est telle ,
que rien ne saurait lui être compare parmi les mortels, n'avait pas accepté son abdication, et, dans sa charité , elle le relevait de sa déchéance. Elle lui rendait le bâton pastoral et l'anneau avec tous les droits de l'archevêché de Reims ; elle défendait de jamais lui reprocher son abdication dans un synode ni ailleurs , d'y jamais faire allusion par des termes blessants; elle le protégeait même contre les remords de sa conscience en lui donnant une absolution complète pour le passé.
Les amis d'Arnulfe obtenaient ainsi son rétablissement sans blesser les Pères de Saint-Basle ; le Saint-Siège reconnaissait la culpabilité du prélat qu'ils avaient frappé. Toutes les susceptibilités étaient ménagées. Silvestre II réparait le mal que Gerbert avait fait à la puissance spirituelle de Rome.
Le nouveau pape n'avait eu jusqu'à ce moment qu'à confirmer les actes de son prédécesseur ; il n'en fut pas de même dans un procès entre les moines de Farfa et ceux de l'abbaye des Saints- Cosme-et-Damien de Rome , pour la possession de la Celle Miniano. Après de longs débats, Grégoire V l'avait adjugée aux moines des Sainls- Cosme-et-Damien. Lorsque ce pape fut mort, Hugues , abbé de Farfa , insista pour que le procès
fût révisé en présence de l'empereur. Pouvait-on, sans déni de justice, repousser cette demande? Les juges, après un long et sérieux examen, déclarèrent , avec l'approbation d'Othon III et de Silvestre II , que Grégoire V s'était laissd corrompre par l'argent, que les pièces fournies par les moines de Rome étaient fausses.
Le reproche de vénalité adressé i\ la mémoire vénérée de ce pontife, cousin de l'empereur, est trop grave pour qu'il ait été prononcé à la légère : on l'aura rendu, comme c'est l'habitude , responsable d'une faute commise à son insu , par ses ministres. Gfrorer aime mieux trouver dans ce jugement une preuve de la haine de Gerbert et d'Othon contre un prince qui se serait opposé à leurs folles idées de reconstruire l'empire romain.
Ce projet datait de plusieurs années t Othon III, dont l'enfance avait été troublée par la révolte des grands, avait été élevé sous les yeux d'une mère ambitieuse, qui ne comprenait la royauté qu'entourée d'une étiquette sévère, inves^ tie du pouvoir absolu qu'elle avait à Constantinople. L'empereur est le maître de ses sujets sans •distinction de rang ni de naissance ; il n'a pas d'égal dans ce monde ; Dieu seyl , qui lui a conféré
le droit de régner, est son supérieur et son juge.
Ces principes , que l'Eglise a longtemps puisés dans les livres saints, ne pouvaient pas être combattus par Jean de Calabre , évêque de Plaisance , par l'abbé Bernward , par Gerbert qui avaient dirigé l'enfance et la jeunesse de l'empereur. Othon III joignait beaucoup de piété à l'amour des grandes choses, à la bravoure de ses ancêtres ; la voix de sa mère, colle des prêtres, étaient pour lui la voix du ciel : il suivit leurs inspirations.
Le 22 avril 998, après avoir reçu la lettre dans laquelle Gerbert exaltait sa puissance au-dessus de celle des empereurs grecs et romains , le jeune prince avait donné un diplôme dont le sceau représente d'un côté son buste avec l'inscription : Othon, Empereur auguste , de l'autre, sa tôle Goudronnée de lauriers, un bouclier, une pique surmontée d'un fanon avec la légende : Restauration de V Empire Romain. Dans une charte de Tan 4001 , Othon se dit : Romain , Saxon et Italien , par la grâce de Dieu, Empereur Auguste de l'univers.
C'est dans l'espace de ces trois années, surtout sous le pontificat de Silvestre II, que ces changements s'étaient opérés. Othon nous dit lui-
mémo qu'un jour il était sorti do Rome avec le marquis Hugues pour rétablir la République , et qu'il avait traité des affaires de l'Empire avec le vénérable pape et les grands officiers de la couronne. On peut croire que l'on arrêta dans ces conférences l'organisation nouvelle. Ce qui donne le plus grand intérêt aux deux fragments de cette constitution , trouvés l'un par Mabillon , l'autre par M. Perlz, c'est moins la reproduction d'un vain cérémonial des hauts dignitaires emprunté a Constantinople et au code théodosien , que le dessein de faire vivre l'empereur et le pape dans la ville de Rome , de combiner l'alliance des deux pouvoirs rivaux, de prévenir ces luttes passionnées qui devaient troubler le moyen-âge et qui ne sont pas terminées de nos jours. La mort prématurée d'Othon III anéantit cette tentative de conciliation.
Rien ne manquait à la pompe de la nouvelle cour; le César était entouré dans son palais, sur le mont Aventin, du Protospataire, de l'Hyparque , du Protovesliaire, du Comte du sacré palais. Il avait aussi un Archilogothète , un Logolhète, un Maître de la milice impériale, un Préfet de la Qotte, etc., etc.
A côté d'eux se trouvaient sept juges palatins, qui consacraient le César et choisissaient le pape d'accord avec le clergé de Rome. Les deux premiers sont le Primicerius et le Secundicerius : ils se tiennent à la droite et à la gauche du César ; ils gouvernent avec lui ; le César ne peut prendre sans eux aucune décision importante. Ces deux magistrats occupent aussi le premier rang dans l'Eglise. Dans les processions, ils mènent le pape par la main ; ils ont le pas sur les grands et les éveques. Le trésorier, Arcarius, est le troisième juge. 11 est chargé des impôts. Le quatrième, Sacellarius , paie l'armée, distribue les aumônes aux pauvres, le samedi , et surveille l'emploi des revenus. Le Protoscrinarius ou chancelier est le cinquième; piris viennent le premier défenseur, prtmus Defensor, dont l'action s'étend sur la justice, et Y Adminiculator auquel sont confiés les intérêts des orphelins , des veuves , des malheureux.
L'administration tout entière était donc entre les mains de ces juges, qui appartenaient exclusivement au clergé. Le mérite et la vertu, sans égard à la naissance , suffisaient pour arriver n ces postes, On n'exigeait d'autre condition que de
n'être ni esclave ni pauvre , parce que la bassesse de l'origine ou la misère aurait pu étouffer le sentiment du devoir,
A la réception d'un juge , l'empereur lui faisait jurer d'être incorruptible; agraffant ensuite un manteau sur son épaule droite , et lui remettant un exemplaire des lois de Justinien, il lui disait : « Juge Rome , la cité de Léon et le monde entier d'après celte loi. « Qui ne reconnaît dans cette recommandation la pensée de l'Eglise de substituer la raison écrite aux coutumes grossières des Barbares , où la force et le hasard décidaient souvent les questions les plus difficiles ? •
La prépondérance de l'élément ecclésiastique, en général plus instruit, plus moral, qui se recrute dans toutes les classes de la société , prouve que cette constitution est l'œuvre d'un esprit distingué, qui doit sa fortune à son mérite personnel. Gerbert en est donc l'auteur. Il proclame que le gouvernement du monde appartient au plus digne, qu'il doit s'exercer dans l'intérêt commun, se préoccuper du sort des faibles , de ceux qui souffrent. La création d'un ministère des pauvres convient à l'homme qui distribue pendant son pontificat d'abondantes aumônos. Cette charité n'ex-
cuse-t-ellê pas bien des fautes que l'ambition lui fit commettre?
L'empereur, imbu des nouveaux principes, rompit avec le passé : l'étiquette tint à distance les seigneurs, qui se pressaient autrefois autour de sa personne ; il mangeait seul dans les grandes cérémonies , en public , à une table demi-circulaire placée sur une haute estrade. On l'abordait avec les signes extérieurs du plus profond respect.
Ces innovations blessèrent les Allemands; elles ne furent pas bien accueillies par les Romains , dont le prince était jaloux de se concilier l'amitié. Il les comblait de faveurs ; il les menait avec lui dans ses voyages, à travers les provinces de l'empire, comme pour leur montrer l'étendue des contrées soumises à leur domination. Les Romains restaient insensibles aux caresses de l'étranger.
La rénovation de l'empire se liait dans l'esprit de Silvestre et d'Othon ù l'idée de protéger ses frontières contre les invasions des Barbares du nord et de l'est de l'Europe , par la création de royaumes alliés, qui recevraient la civilisation avec la doctrine de l'Evangile.
L'Allemagne devait y trouver la sécurité, l'Eglise de Rome la cause d'une puissante influence , le
point de départ de nouvelles conquêtes pacifiques. Il fallait procéder avec une prudente énergie. La Pologne, dont le duc Boleslas Chrobry avait commencé la conquête de la Prusse , la Hongrie , la Bohême avaient déjà reçu des missionnaires 1 , qui avaient fondé quelques évêchés. Les chefs traitaient avec assez de bienveillance les messagers de la bonne nouvelle; le peuple, excité par ses prêtres idolâtres , les repoussait avec fureur. Adalbert , ami d'Olhon III, chassé deux fois de Prague, avait été martyrisé chez les Prussiens. Boleslas Chrobry avait acheté ses restes pour les déposer dans la ville de Gnesne , qui possédait un évêché.
Le duc de Hongrie , Waïc , fils de Geiza et de Gisèle , sœur du duc de Bavière , avait adopté la foi de sa mère qu'il propageait parmi ses sujets avec l'ardeur d'un néophyte. Il avait pris au hap-
1 Les femmes ont joué un grand rôle dans la convers sion des peuples barbares du nord et de Test de l'Europe au x fi siècle. Voir les livres 53 et 56 de l'Hist* ecclés. de Fleury. La princesse grecque, qui a épousé le russe Wladimir, s'appelle Anne et non pas Hélène; clic était mariée en 988, à ce prince qui est mort Tan 1015, et par conséquent elle n'a pas été demandée en mariage par Othon III, en 995. Voir Karamsin.
terne le nom d'Etienne, le premier marlyr chrétien .
Il fallait cultiver ces heureuses semences de ravenir. Les Allemands , tidMes à la pensée politique de Charlemagne et des deux premiers 0 thon, voulaient que la religion établît des liens de vasseiage entre leur patrie et les nouveaux chrétiens. Silvestre voulait l'indépendance pour les Etals conquis à la foi; ils devaient avoir leur métropole avec sa juridiction ecclésiastique, et ne relever que du Saint-Siège pour la religion. L'empereur adopta cette idée, qui ne tarda pas à se réaliser.
La mort de Mathilde, tante d'Othon III, abbesse de Quedlinbourg et gouvernante du royaume d'Allemagne , celle de la vieille impératrice Adélaide rappelaient au delà des Alpes l'empereur, v dont le climat d'Italie avaient d'ailleurs affaibli * la santé. Il ne se sépara pas sans regret de son ami Silvestre , auquel il disait : « Mon corps s'éloigne , mon âme reste avec vous. » 'Il lui laissait pour le protéger le fidèle Hugues, comte de Toscane , gouverneur de Spolète et de Camérino, avec la mission spéciale de lui faire rendre tous les honneurs qui étaient dus par les huit comtés, donnés récemment au Saint-Siège.
Othon quitta l'Italie vers les premiers jours de
Tan mil; et Ton ne voit pas que cette date fatale inspinlt alors à personne la terreur, singulièrement exagérée depuis par des moinesïgnorants, 11 était, à la fin du mois de janvier, à Ratisbonne , d'où il alla honorer à Gnesne les reliques de son ami , saint Adalbert. Le duc Boleslas fit un si brillant accueil au pèlerin , qu'il en reçut son propre diadème avec le titre de roi. L'empereur le déclara son frère, son coopératetir dans V empire , Vami et rallié du peuple rotnain; il le dégagea des liens de vaaselage quile rattachaienf à l'Allemagne; enfin il établit dans la ville de Gnesne un archevêché , qui eut sous sa juridiction les évêchés de Cracovie , de Colberch et de Breslau. La nouvelle métropole releva du Saint-Siège , h qui le roi paya une rente annuelle.
L'abbé Fleury juge irrégulières ces mesures prises sans l'autorisation des évêques diocésains et de Pancien métropolitain de Mersebourg. Elles mécontentèrent le clergé d'Allemagne. Mais Othon s'était concerté avec le pape, qui avait converti, avant ce voyage, l'évêché de Gnesne en archevêché. Silvestre II avait même préparé une couronne pour Boleslas, quand une vision céleste la lui fit donner h Etienne, duc de Hongrie.
Ce prince venait d'envoyer à Rome le mis* sionnaire Astricus ou Anastase pour prier le sou-: verain Pontife de bénir la Hongrie , de la recer voir comme un don fait h saint Pierre , d'élever au rang de métropole l'église de Gran, de confira mer la fondation de quelques abbayes, enfin de le nommer roi.
Silvestre accepta l'offrande du royaume ; il en laissa l'administration à Etienne et à ses succesr seurs, à la condition qu'ils seraient reconnus par le pape , qu'ils rempliraient auprès de lui les devoirs des vassaux. Il le créa roi et lui fit remettre une couronne , qui porte l'image du Christ entouré des douze apôtres , dont les noms sont écrits en caractères lombards. Cette couronne , réunie à une autre qu'un des prédécesseurs du prince avait reçue de Constantinople , est consi« dérée comme le palladium de la Hongrie , et comme indispensable pour conférer le droit de gouverner. Le pape investit en outre Etienne et ses successeurs du titre de légat apostolique dans leurs Etats ; il leur permit de se faire précéder d'une croix , présent du Saint-Siège , de fonder des abbayes, des évêchés, de leur assigner des limites convenables.
Tandis que Silvestre étendait le domaine de la foi et de la civilisation dans les contrées du nordest de l'Europe , ses regards se tournaient avec douleur sur la terre sainte occupée par les infidèles. C'était une pieuse coutume, qui remontait aux premiers âges du christianisme, de visiter les lieux sanctifiés par la présence et par les miracles du Sauveur. Ce pèlerinage si difficile l'était devenu davantage par l'intolérance des possesseurs du pays, dont le fanatisme éclata, vers cette époque, d'une manière plus brutale. Silvestre profita de l'indignation causée par cette nouvelle pour implorer le secours des armes et la charité de la chrétienté sous la forme d'une lettre de l'Eglise de Jérusalem à celle de Rome. La ville , ancien séjour des patriarches et des prophètes, patrie temporelle du Christ , rappelait sa splendeur passée , suppliait du fond de sa misère l'Eglise universelle de venir à son aide : « A l'œu- » vre ! soldat du Christ , prends le drapeau , com- » bats ! et si si tu ne peux le faire par les armes , » viens à notre secours par tes conseils, par ton » argent. Qu'est-ce donc que tu donnes et à qui » le donnes-tu? De ton abondance tu donnes peu » de choses à Celui qui t'a donné gratuitement
» tout ce que tu possèdes ; et il no le reçoit pas » gratuitement, il multiplie cette offrande : il In » récompense dans l'avennv »
Une expédition navale des Pisans sur les cotes de la Syrie répondit peut-être à cette prédication prématurée des croisades : il fallut encore près d'un siècle avant que l'Europe s'émût au récit des souffrances de ses frères d'Orient.
Quelques écrivains modernes attribuent, cette même année, à Silvestre II une bulle afin d'introduire dans toutes les églises la fête des morts, récemment instituée par saint Odilon, abbé de Cluny. La bulle n'est pas citée, personne ne l'a vue, elles contemporains gardent le silence sur la part que prit notre pape i\ la propagation de cette fête touchante. Us lui prêtent pas non pins l'institution du jubilé; ils ne parlent pas des lois pleines de sagesse qu'il aurait données à la ville d'Orviéto 1 .
Ce que l'on ne peut pas contester, c'est que
1 On sait, par les inscriptions du Musée chrétien de Saint-Jean-de-Latran, établi par M. le chevalier de Rossi, que le culte des saints et les prières pour les morts remontent aux premiers siècles de l'Eglise. Voir aussi Rom a Sotterranea cristiana, du même auteur.
l'élévation de Gerbert ne lui fit oublier ni les études ni les livres auxquels il devait sa fortune. Il envoyait quelques volumes à son maître Raymond, abbé d'Aurillac; il expliquait la construction d'une sphère, pour observer les astres, à Constantin, abbé de Micy, qu'il appelait son frère. Le scolastique Adalbolde, tout en s'excusant d'une manière enjouée auprès du Pape philosophe de le troubler dans ses graves et nombreuses occupations, lui exposait sur la géométrie des difficultés que celui-ci se plaisait à résoudre.
Ces réminiscences du passé pleines de charme faisaient diversion aux nouvelles affligeantes qui lui venaient de France. Le vénérable Siguin, archevêque de Sens, était mort. Le comte Frotmond, qui voulait pour son fils le siège vacant , repoussait Leuthéric choisi pour remplacer le prélat décédé. Le comte ne céda qu'après uneJongue résistance ; Leuthéric, ancien élève de Gerbert, fut obligé de faire deux fois le voyage de Rome.
Vers la môme époque, Ascelin, évêque de Laon, était dénoncé pour une nouvelle trahison. 11 avait arrêté et chargé de fers des soldats du roi , auxquels il devait livrer les tours de sa métropole ; Arnulfe , archevêque de Reims^ne devait
qu'au hasard d'avoir évité le même sort. Silves- Ire II somma le coupable de comparaître à Rome ,
dans la semaine sainte , pour expliquer sa conduite. Il reprochait à Ascelin de n'avoir pas , malgré son titre de pontife , les mœurs d'un homme ; sa perfidie , sa cruauté le ravalaient au rang des frètes. Il lui déclarait que ni la longueur, ni les dangers de la route ne pourraient excuser son absence. S'il était malade , il devait le faire constater par des témoins dignes de foi; s'il ne se justifiait pas des accusations qui lui étaient intentées , il faudrait qu'il se soumît à la décision des juges.
L'histoire ne dit pas comment se termina cette affaire. Ascelin prolongea sa vie jusque vers l'an 1050, sans renoncer à ses pratiques criminelles; il est connu sous le nom de Velulus traditor : le vieux traître. Il fut précédé de trois ans dans la tQmbe par Arnulf e , qui , depuis sa réinstallation sur le siège de Reims , avait donné , d'après son épitaphe, l'exemple de toutes les vertus chrétiennes.
La surveillance de la discipline , des intérêts spirituels de l'Eglise n'était pas seule à préoccuper l'esprit de Silvestre ; l'administration de ses biens temporels lui causait bien des soucis, Godefroi do
Di
Vitcrbe, parlant de la donation de Constantin, dit que plusieurs estimaient que l'Eglise avait été plus sainte pendant les trois premiers siècles, mais que depuis elle était plus heureuse. Je laisse à d'autres à juger si cette pensée est chrétienne ou même si elle est vraie ; ce qu'il faut avouer, c'est que Silvestre eut beaucoup à souffrir du soulèvement de ses sujets. Car si le petit peuple des villes et les serfs des campagnes se prêtaient au gouvernement des clercs , les bourgeois et les grands tenanciers le détestaient , ce qui amena bien des troubles et des abus difficiles à déraciner.
A la fin du x c siècle , les possessions de l'église de Rome , sans compter les bénéfices dispersés dans l'Europe chrétienne , s'étendaient en Italie, a l'ouest, depuis Terracine jusqu'à la Toscane; Orviéto lui appartenait. Elles comprenaient , A l'est, une partie de la Roraagne et de la Marche d'Ancône ; le pape conférait lui-môme les bénéfices , comme on le voit par le diplôme qu'il accorda, pour la ville et le comté de Terracine , à Darférius et à sa famille. Rien n'était donné par privilège, à titre gratuit; il exigeait outre une redevance annuelle, déterminée par la charte de concession , le service militaire , quand le bénéfice
le comportait. Silvestre était doux et bienveillant ; il devait se préoccuper du sort de ses sujets. JN T ous n'avons malheureusement pas de diplôme qui confirme notre opinion; ceux qu'il a pu donner se sont perdus pendant le moyen âge. La créa- ~i tion des archives pour conserver les bulles et les lettres du Saint-Siège date de la fin du xu c siècle , sous le pontificat d'Innocent III. Mais si les inlentions du pape étaient excellentes, ses agents ne s'y conformaient pas toujours ; de là des troubles.
Nous savons que les huit comtés donnés au Saint-Siège devaient être maintenus dans la fidélité par le comte Hugues de Toscane ; ils ne bougèrent pas. Mais la ville de Césène se révolta; le pape se mit à la tête d'une armée pour la faire rentrer dans le devoir.
Rome, qui rêvait sans cesse la liberté, avait aussi dans son sein un parti puissant contre le Saint-Siège. Des malfaiteurs ayant enlevé pendant la nuit, à la fin du mois de mai, les ornements de la porte du môle Adrien ou château de l'Archange Saint-Michel , Silvestre H menaça d'excommunication les auteurs et les complices de ce sacrilège, si les objets volés n'étaient pas restitués avant la fête des saints Apôtres. 11 n e-
tait plus dans Rome à cette époque; il avait été obligé de s'enfuir dans les premiers jours du mois de juin. Une lettre en prévint immédiatement l'empereur, qui aurait pu se laisser tromper par des rapports infidèles.
Silvestre célébrait le senvice divin , lorsque des personnes, qui refusaient de lui rien donner, excitèrent dans l'église une sédition contre celles qui, lui offrant de petits cadeaux, soutenaient que nui ne pouvait se soustraire à ce devoir. Les plaintes d'une pauvre femme contre son juge aigrirent davantage les mécontents; on prétendit qu elle insultait le comte; les épées furent dégainées dans le lieu saint. Le pape sortit de la ville au milieu des vociférations d'un peuple furieux et armé. Les deux premières stations, où il avait espéré s'arrêter, avaient été détruites; on avait même saisi ses revenus de la Sabine.
La présence d'Othon dans la capitale de la chrétienté, au commencement du mois de novembre, calma momentanément les esprits [1000].
11 était plus difficile de terminer une contestalion entre Willigise, archevêque de Mayence > et Bernward, évêque de Hildesheim, pour la possession du couvent de femmes de Granders-
heim, situé sur la limite des deux diocèses. Ce monastère , sur lequel les poésies de la religieuse Hrosvita ont attiré l'attention, il y a quelques années , avait toujours dépendu de Hildesheim, Il avait pour abbesse une tante de l'empereur Olhon 111. Sophie, sœur de ce prince, y avait pris le voile ; elle avait voulu le recevoir de la main de l'archevêque de Mayence ; elle voulait maintenant que le même prélat fit la consécration d'une chapelle nouvellement bâtie dans le couvent , qu'elle dirigeait pendant nne maladie de sa tante. Bernward s'y opposa. Ce prélat s'était attiré la haine de Sophie par des observations sur sa conduite désordonnée , blâmable chez tous les fidèles et surtout chez une religieuse.
Sophie sollicita l'appui de Willigise , qui le lui accorda. Il était jaloux du crédit de Bernward à la cour; il devait l'Être de l'élévation de Gerbert, des changements introduits dans la constitution de l'empire. La lutte s'engagea donc à la fois contre le Saint-Siège et contre l'éveché de Hildesheim.
Willigise donnait un mauvais exemple en soutenant une religieuse qui voulait se soustraire à l'autorité de son pasteur légitime; tous les
prélats étaient intéressés h ne pas tolérer cette infraction à la loi; cependant, la plupart d'entr'eux, en Allemagne , se déclarèrent pour l'archevêque. Preuve manifeste que des motifs étrangers à la juridiction d'une église se cachaient sous cetle querelle. Willigise affirma que ce monastère était dans son diocèse, qu'il le prouverait par témoins, et il se montra disposé à défendre ses droits par la violence.
Bernward porta l'affaire à Rome , où il fut accueilli avec respect par le pape et par l'empereur. Willigise, de son côté, se fit adjuger le monastère, le 28 novembre [1000], dans un synode de quelques évêques à Gandersheim.
C'était manquer d'égards envers le Saint-Siège, qui devait s'occuper de ce procès dans un concile convoqué pour le 5 du mois de janvier de l'année suivante , au parloir de l'église de Saint-Sébastien. Silveslre II, accompagné de l'empereur, présida celte assemblée , composée de quatre éveques allemands, de vingt éveques romains et de quelques autres toscans et lombards. Bernward ayant exposé les faits dans un discours étudié, le pape demanda l'avis du concile sur le synode de Gandersheim.
Dans une délibération secrète, à laquelle ne prirent point part les Allemands, les prélats italiens déclarèrent ce synode schismalique. — Le pape interrogea les Pères sur la conduite qu'il devait tenir envers les récalcitrants. — Ils lui conseillèrent d'adresser des reproches à l'archevêque , de convoquer à Palitho, en Allemagne , le xi des calendes de juillet [21 juin] , un synode des évêques de Saxe , que présiderait , en qualité de légat du Saint-Siège, Frédéric, cardinal-prêtre, d'origine saxonne. La chose fut convenue.
Quelques jours après, une révolte éclatait à Tibur, puis à Rome, sans motifs plausibles. Tibur massacra son gouverneur, ami d'Othon III, chassa ce prince et soutint contre lui un 'siège opiniâtre. Silvestre II, Bermvard et Romuald, intervinrent pour ramener la paix. L'empereur se contenta, sur leurs instances, de détruire une partie des murs de la ville et d'exiger des otages pour garantir la fidélité des habitants.
Les Romains, irrités de la douceur avec laquelle on avait traité leurs éternels rivaux, se laissèrent entraîner à prendre les armes par un de leurs compatriotes, l'ambitieux Grégoire. Les portes de la ville furent fermées; les rues se couvrirent de bar-
ricades; la cour fut assiégée dans le palais du mont Aven tin. Toutes les communications avec le dehors étant interrompues , les assiégés, menacés par la famine , s'apprêtaient à tenter une sortie vigoureuse, lorsque les prières de Bernward, soutenues par Tapproche de Henri de Bavière avec une armée, calmèrent les esprits. Othon pardonna aux rebelles, auxquels il adressa ces paroles touchantes: « N'etes-vous pas mes Romains? Par » amour pour vous , j'ai renoncé à mes Saxons , à » tous mes Allemands > à mon sang ! Je vous ai » menés dans les parties éloignées de notre empire, » où vos pères n'avaient jamais pénétré quand le » monde leur était soumis. Je l'ai fait pour porter » votre nom et votre gloire jusqu'aux extrémités » du globe. Je vous ai adoptés pour mes enfants : » la préférence que je vous ai donnée a excilé » contre moi la haine de tous mes sujets, et voilà » que vou^avez repoussé votre père! »
Après ces mois empreints d'une profonde tristesse, Othon s'éloigna de Rome avec le pape. Ils se dirigèrent vers le nord, donnant, confirmant l'un et l'autre dés privilèges aux églises, aux monastères, afin de se rendre le ciel favorable. L'empereur, dont l'imagination ardente était frappée
par le souvenir des menaces de saint Nil , par les exhortations r du sévère Romuald, se livrait aux pratiques de la piété la plus exagérée; il songeait, dit-on, à renoncer à la couronne pour s'enfermer dans un cloître. Les nouvelles qui lui vinrent d'Allemagne pouvaient le confirmer dans la pensée de fouler aux pieds les choses de ce monde.
Le légat Frédéric avait été reçu assez bien au delà des Alpes par l'archevêque de Hambourg, Liévizo, Italien d'origine, et par plusieurs évêques; mais quand il parut, le 22 juin, au concile de Palitho, où Willigise et Bernward s'étaient rendus avec des gens armés, il fut accueilli par des cris, par des injures. Le silence s'étant rétabli, Frédéric adressa quelques paroles pleines de douceur à l'assemblée pour l'engager au calme, à l'amour de la paix, et il présenta une lettre du souverain Pontife à l'archevêque de Mayence. Willigise refusa de la loucher et même de la regarder. Le légat la fit lire à haute voix.
Cette lettre contenait des reproches pour le prélat rebelle et l'avertissait de se soumettre aux décisions de l'Eglise. Willigise se tournant avec vivacité vers l'archevêque de Hambourg , lui demanda ce qu'il devait faire. — « Puisque la partie
» lésée dans ses droits a fait appel à notre seigneur » le pape et ù. César, je trouve juste, répondit » Liévizo, que lu t'expliquesdevantlereprésentant » de Rome. » 11 avait à peine achevé que les portes s ouvrirent, la salle fut envahie par une foule de gens armés, presque tous vassaux de l'archevêque de Mayence. Ils criaient avec fureur : « Mort a » Bernward! au cardinal Frédéric! » Le légat resta impassible dans ce tumulte; on était enfin parvenu à le calmer , lorsque Willigise sortit avec ses adhérents, sans vouloir écouter le vicaire du pape, qui le suivit hors de la salle et le somma, au nom de la chaire de saint Pierre , d'assister à la séance du lendemain. Gn apprit, le jour suivant, que Willigise avait quitté Palitho pendant la nuit. Le cardinal légat lui écrivit qu'en vertu du pouvoir des princes des apôtres-, saint Pierre, saint Paul et de leur successeur Silvestre II , il était suspendu de ses fonctions jusqu'à ce qu'il eût comparu devant le Saint-Siège.
Bernward, qui comptait sur l'effet de celte interdiction, voulut rentrer dansGandersheim; mais la princesse Sophie , soutenue par les vassaux de l'archevêque et par ceux de l'abbaye , s'arma pour le repousser. Les éveques allemands, affligés de
ces désordres, se réunirent à Francfort, le 20 du mois d'août, pour y mettre un terme. Ils décidèrent, en l'absence de Bernward qui était malade , que la question serait jugée à Fritzlar , Tannée suivante, huit jours après la Pentecôte, et qu'en attendant, les deux prélats s'abstiendraient de prendre possession de l'abbaye de Gandersheim. Ni l'empereur ni le pape ne devait voir la fin de ce procès, qui se termina Tan 1007, après leur mort , par la renonciation formelle de l'archevêque k ses prétendus droits.
Frédéric vint raconter la conduite de Willigisé au pape et à l'empereur, qui apprirent , vers la môme époque, le soulèvement de Bénévent et de . Rome. Othon III indigné fit ordonner aux évoques allemands de venir en Italie, avec des troupes, avant les fêtes de Noël. Un concile trancherait les difficultés de Gandersheim; puis on marcherait contre les ennemis de l'empire.
Le concile fut ouvert à Todi, deux jours après la fête de la naissance du Christ, le 27 décembre. Il ne s'y présenta que trois prélats allemands. La nouvelle que l'archevêque de Cologne et quelques-uns de ses confrères seraient arrivés le 0 janvier, fit ajourner la session. Le 15, on les at-
tendait encore. Ce môme jour, le moine Thangmar, ami de l'évêque de Hildesheim, prit congé d'Othon III , dont les forces étaient épuisées par une fièvre lente et continue. Ce prince était tombé dans un profond découragement. Il vpyait s'évanouir, comme un songe , ses magnifiques projets. Rome lui fermait ses portes ; les ducs , les comtes allemands tramaient contre lui une conspiration qui était approuvée parles évêques !
La présence de Tarchevôque de Cologne , de l'évoque de Constance et de quelques seigneurs laïques, avec une armée nombreuse, le ranima. Il descendit vers le sud. La maladie- le força de s'aliter à peu de distance de Rome , au pied du mont Soracte, à Paterno. Il y mourut le 25 janvier de Tan 1002 ; il n'avait pas atteint sa vingtdeuxième année. Le nom de Silveslre ne se lit point parmi ceux des personnes qui entouraient le prince dans ses derniers moments; nous ne pouvons pas douter qu'il ne fût auprès de son lit; c'est de sa main que le mourant dut recevoir le saint Viatique au milieu des prières des évêques et des seigneurs qui fondaient en larmes.
Les étrangers inspiraient une telle horreur aux populations de l'Italie, qu'il fallut cacher la mort
de l'empereur. On réunit à la hâte les soldats dispersés dans les places fortes et l'on se dirigea rapidement vers les Alpes. La vérité transpira. Les Italiens attaquèrent le cortège funèbre , qui atteignit Vérone, après sept journées d'une marche pénible , interrompue sans cesse par des combats. Les restes du dernier représentant direct de la maison de Saxe furent reçus en Allemagne, au milieu des larmes du peuple , et déposés à Aixla-Chapelle dans le chœur de l'église de Sainte- Marie.
Silvestre avait perdu Tune de ses affections lesplus chères, son soutien le plus ferme. Il avait survécu à trois générations de celle héroïque famille qui l'avait comblé de bienfaits ; son ami
gues de Toscane était mort; des troubles, des guerres civiles menaçaient l'Allemagne et l'Italie; toutes ses espérances d'un saint empire gouverné par l'empereur et le pape , étaient dissipées ; il ne lui restait plus qu'à mourir. Sa vie se prolongea pendant dix-huit mois à peine. Il les passa dans la ville de Rome, qu'il administra si sagement, que les habitants se montrèrent dociles à la voix d'un pape âgé, créature des Allemands qu'ils détestaient.
Les rares documents de l'époque nous représentent Silvestre II octroyant, confirmant des privilèges à divers monastères , répondant aux questions délicates, aux cas do conscience sur lesquels on l'interrogeait. Il portait dans ses relations un grand esprit de douceur acquis par la dure expérience des affaires ; il savait compatir aux faiblesses de la nature humaine en condamnant ses erreurs.
Il écrivit avec modestie à un abbé qui lui faisait l'aveu de s'être élevé par la simonie , qu'il avait laissé en France les, livres où cette question est traitée d'une manière spéciale. Mais il l'engageait, d'après la pénitence imposée à un évêque dans un cas analogue , à se considérer comme suspendu de son office pendant deux ans. Il lui ordonnait de jeûner deux jours par semaine, de s'abstenir de vin et de tout aliment cuit , de ne manger qu'après avoir lu en entier le psautier du jour. Si , pendant la pénitence, il ne pouvait confier à personne la direction du monastère , il devait rester chargé de tout ce lourd fardeau.
Saint Odilon , abbé de Cluny , lui posa un autre cas de conscience : un évêque, ayant renoncé à la vie active , avait conféré les ordres ecclésiastiques
depuis qu'il s'était retiré dans le cloître. Quelques personnes , même parmi celles qu'il avait ordonnées, doutaient de la validité du sacrement. Que fallait-il faire ? — Le pape convenait que l'ancien évêque avait dépassé ses pouvoirs; mais comme il n'avait agi que du consentement des éveques, avec l'autorisation de l'abbé et non par orgueil ni par mépris de l'autorité catholique , il confirmait ses actes en lui défendant de. les renouveler. Quant aux clercs qui refusaient de se croire ordonnés , ils pouvaient reprendre le grade qu'ils avaient au* paravant.
Ces lettres sont placées après la mort d'Othon III, sans qu'on puisse leur assigner une date certaine. Le 5 décembre de l'an 1002, il présida un concile à Latran pour régler une contestation sur l'abbaye de Saint-Pierre de Pérouse, L'évéque Conon réclamait la possession de ce monastère , d'où il avait chassé l'abbé. L'examen des titres prouva qu'il appartenait au Saint-Siège.
Adhémar de Chabanais rapporte à la même année un fait qui ne se trouve dans aucun écrivain du temps. D'après ce moine, Gui, comte de Limoges , cité à Rome pour avoir mis en prison Gri-
moard, évrque d'Angoulemc , fut condamné par les juges à ùive écartelé. 11 ajoute que le coupable, confié à la garde de levêque jusqu'au moment du supplice, qui devait Être dans trois Jours , s'enfuit en secret avec son surveillant. Celle sentence cruelle est invraisemblable. Si elle a été prononcée par les juges , Silvestre II , loin d'y prendre part, a dû favoriser l'évasion du comte de Limoges.
Nous n'avons pas de détails sur les derniers jours du pape ; ils durent s'écouler dans les bonnes œuvres et la prière. Il mourut le 12 du mois de ^ mai de l'année 1005 , après avoir gouverné l 'église pendant quatre ans trois mois et trois jours. Son corps fut revêtu des ornements pontificaux et déposé , à droite, sous le portique de la basilique de Saint-Jean-de-Latran 1 . Six ou sept années après
l Voir Johannes Diacon. sur la restauration de cette basilique par Sergius III et sur les tombes des souverains pontifes qu'elle renfermait. Mabill. Musœum liai. t. N, p. 568. II y avait à Rome , à la fin du x° siècle , soixante monastères , vingt de femmes , quarante d'hommes , et soixante congrégations de chanoines. Ann. Bened. t. IV, p. 90.
sa mort, Sergius IV, son troisième successeur, fit graver , sur la table de marbre blanc qui recouvrait son tombeau , l'inscription suivante , que nous avons copiée nous-même , parce qu'elle est rapportée inexactement par les écrivains qui ont eu l'occasion de la citer 1 :
t ISTE LOCV S MVNDI SILVESTRI MEMBRA SEPVLTI JL
VENTVRO DOMINO CONFERET AD SONITVM JL QVEM DEDERAT MVNDO CELEBRE DOCTISSIMA VIRGO JL
ATQ.. CAPVT MVNDI CVLMINA ROMULEA JL PRIMVM GERBERTVS MER VIT FRANCIGENA SEDE jl
REMENSIS POPVLI METROPOLIM PATRLE JL INDE RAVENNATIS MERVIT CONSCENDERE SVMMVM JL
jECCLESLE REGIMEN NOBILE SITQ POTENS JL POST ANNVM ROMAM MVTATO NOMINE SVMPSIT JL
VT TOTO PASTOR FIERET ORBE NOWS JL CVI NIMIVM PLACVIT SOCIALI MENTE FIDÈLIS jl
OBTVLIT HOC CESAR TERTIVS OTTO SIBI JL TEMPVS VTERQ. COMIT CLARA VIRTVTE SOPHLE x
GAVDET ET OMNE SECLVM FRANGITVROMNE REVM jl CLAVIGERI INSTAR ERAT CAELORVM SEDE POTITVS JL
TERNA SVFFECTUS CVI VICE PASTOR ERAT JL ISTE VICEM PETRI POSTQVAM SVSCEPIT ABEGIT jl
LVSTRALIS SPATIO SECVLA MORTE SVl JL
1 Les caractères en sont très-beaux ; l'hexamètre et le pentamètre se trouvent sur la même ligne; ils sont séparés par une espèce de fer de lance.
OBRIGVIT MVNDVS DISCVSSA PACE TRIVMPHVS JL iECCLESI^E NUTANS DEDIDICIT REQVIEM jl
SERGIVS HVNC LOCVLVM MITI PIETATE SACERDOS X SVCCESSOR Q SVVS COMPSIT AMORE SVI »=i>
aVISQVIS AD HVNC TVMVLVM DE VEXA LVMÏNA VERTIS x OMNIPOTEMS DOMINE DIG MISERERE SVI jl
OBIIT ANNO DOMINICE INCARNATIONIS • M- • III JL JNDIC- I- M» MAI • D- XII-
f Ce lieu où soni ensevelis les restes de GERBERT les rendra au Seigneur, quand le son de la trompette annoncera sa venue.
La Vierge qui favorise les arts, et Rome, la tête du monde, l'avaient rendu célèbre dans l'Univers.
Gerbert, originaire de France, mérita d'abord le siège de Reims , métropole de sa patrie, !
Puis, il mérita de gouverner l'importante et noble église de Ravenne, et il devint 2 puissant.
Un an plus tard, il prit, en changeant de nom, le siège de Rome pour devenir le pasteur de l'Univers.
Le césar Othon III, auquel il fut toujours fidèle et dévoué, lui offrit cette église.
Ils illustrent l'un et l'autre leur temps par l'éclat de leur sagesse ; le siècle se réjouit ; le crime est écrasé.
Il était comme le portier des cieux celui qui occupait son siège , après avoir trois fois changé de place.
1 (sic}.
2 Le texte porte sù; nous traduisons comme s'il y avait fit.
Il remplissait depuis un lustre les fonctions de Pierre, lorsque la mort vint le frapper.
Le monde fut* glacé d'effroi, la paix disparut; l'Eglise triomphante chancela ; elle oublia le repos.
Le pontife Sergius, son successeur, ému d'un tendre sentiment de piété, a élevé ce tombé&u à son ami.
Qui que tu sois qui tournes tes regards vers cette tombe , dis : Seigneur tout-puissant , ayez pitié de lui.
Il mourut l'an de l'Incarnation du Seigneur HIII, indict 1 , le XII e jour du mois de mai.