CHAPITRE II
Gerbert dans la Marche d'Espagne. — Chrétiens et
Musulmans.
Jeune, 1 ame ouverte k toutes les illusions de l'espérance , Gerbert suivit avec bonheur le comte au delà des Pyrénées; il ne quittait pas la France. La Marche d'Espagne , que les armes de Charte-
magne avaient enlevée aux infidèles, se composait du comte de Barcelone auquel se rattachaient ceux de Girone, de Bésalu, d'Urgel et ] de Ribagorça. Elle avait été réunie à la Scptimanie par le traité de Worms [859] <. Les relations des deux provinces , entretenues par la similitude des idiomes, par la communauté des intérêts politiques, Tétaient aussi par les intérêts religieux : depuis la ruine et l'occupation de Tarragone par les Musulmans, les évêques de la Marche relevaient de l'église métropolitaine de 1 Narbonne. La Marche d'Espagne devait à sa po- ' sition géographique et au caractère de ses princes une paix profonde, dont elle jouissait depuis près de quatre-vingts ans. Elle paraissait oubliée du 1 monde. Les écrivains arabes ne prononcent pas le nom des seigneurs qui la gouvernent; les chrétiens n'en parlent que pour mentionner leurmort, l'avènement de leur successeur. Les comtes fondent des monastères , enrichissent des églises, entreprennent des pèlerinages. S'il s'élève quelque
1 Elle ne fut détachée de la France que par une transaction de Louis IX avec Jacques 1 er , roi d'Aragon , Fan
difficulté , c'est au sujet des prétentions d'un évôque , de la création d'un nouvel évfiché , de la rente d'une église ou des contestations de deux abbayes qui se disputent des terres. La décision des conciles de Barcelone, une charte du roi,
suffisent pour pacifier les esprits.
Ces circonstances heureuses expliquent aisément le maintien des études épiscopales et monastiques , que pouvaient favoriser aussi, par des voies secrètes et ignorées, les écrits des Arabes de la Péninsule.
On croit lire un des contes de l'Orient au récit des merveilles opérées par Abderrahman III et par son fils Al-Hakem, qui régnèrent pendant plus d'un demi-siècle [912-976]. Par leurs soins, une * f bibliothèque de six cent mille volumes, achetés v j ou copiés à grands frais en Afrique, en Asie, en J V Europe , est réunie dans un palais à Cordoue. Un catalogue en quarante-quatre volumes facilite les rechérehes. Les personnages les plus influents et les plus riches du khalifat suivent l'exemple des chefs; partout s'entassent des livres, s'élèvent des établissements scientifiques; de tous les Etats de l'Islamisme accourent des savants qui se livrent aux méditations de la science , des maîtres qui la
popularisent par leur enseignement. C'est ainsi que , sur les frontières de la Marche , Sarragosse deviendra un centre d'activité intellectuelle, un foyer de lumières , et que Ton verra , dans le siècle suivant, se former ou naître dans son sein trois hommes d'un rare mérite : Avempace (Ibn- Badja), Ibn-Tofaïl, et le juif Avicebron (Salomon lbn-Gebirol) , qui exerça par ses écrits uno grande influence sur l'Europe entière , depuis le xm c siècle.
Mais sous Abderrahman et Al-Hakem le mouvement intellectuel se concentrait dans les pays soumis à leur domination ; il avait un caractère essentiellement religieux. Leurs établissements étaient placés à côté des mosquées; les infidèles n'y étaient pas admis. On considérait , plusieurs années après la mort de ces princes , comme un signe de décadence qu'un mozarabe assistât aux leçons qu'on y donnait. Abderrahman et Al-Hakem ne l'auraient point permis. Le premier prit le surnom de défenseur de la foi , le second fit arracher toutes les vignes , pour empêcher que la loi de Mahomet ne f At violée. Les haines de race et de religion avaient creusé un abîme entre les Musulmans et les Espagnols. Les longues et sanglantes guerres
d'Àbderrahman contre les rois de Caslille et de Léon, sa cruauté envers les captifs, surtout envers les ecclésiastiques, le martyre du jeune Pélage , qui avait refusé d'assouvir la passion brutale de ce prince, avaient ajouté à l'horreur que sa foi inspirait aux chrétiens. Si la nécessité forçait les rois du nord de la Péninsule à entretenir avec les khalifes de Cordoue des relations auxquelles des circonstances particulières prêtaient un air chevaleresque 1 , elles étaient personnelles. Pour leurs sujets , les habitants du sud n'étaient que les envahisseurs de la patrie , les ennemis de Dieu. Ils ne comprenaient pas leur langue; le bien d'origine musulmane eût été pour eux l'œuvre du diable.
Les disciples du Christ et de Mahomet vivaient dans un tel isolement, que les écrivains espagnols du x e siècle paraissent ignorer les travaux de ces deux règnes ; l'ambassadeur d'Othon-le- Grand , Jean de Vendières , qui passa plus de deux années aux portes de Cordoue, ne parla
i Sanche, roi de téon, va se faire soigner d'une liydropisie, à Cordoue, en 957 ; en 959 , Abderrahman lui donne une armée pour chasser l'usurpateur Ordono.
pas à son retour do la magnificence d'Abdherrahman ; son biographe n'y fait pas l'allusion la plus légère. Gerbert lui-môme, que la passion de s'instruire avait entraîné loin de son pays , Gerbert, qui habitait sur la frontière du khalifat et qui devait accueillir avec avidité des nouvelles de celte nature , les ignore ; on n'en découvre pas la moindre trace dans ses écrits,
Borel confia le jeune moine à l'évêque de Yich, Halton , sous lequel il fit de grands progrès , même en mathématiques. A cette ligne se réduisent tous les renseignements que nous possédons sur son séjour au delà des Pyrénées. On voit par sa correspondance qu'il se concilia l'estime des princes de la Marche d'Espagne , qu'il se lia d'amitié avec Bonifilius et Guarinus , qui devinrent , celui-là éveque de Girone, celui-ci abbé du riche monastère de Cusan , au pied du mont Canigou, dans le territoire de Conflans. Nous ne savons pas si ces deux personnages furent ses maîtres ou ses condisciples. Il résulte de quelques mots épars dans Florez et dans Baluze , recueillis par Budinger, qu'ils étaient savants et pieux. Gerbert demandera plus tard à Lupitus de Barcelone sa traduction d'un traité d'astronomie,
écrit sans doute en arabe; il réclamera le livre de la multiplication et de la division des nombres de Joseph ; mais on ne doit pas en conclure qu'ils ont été ses amis ou qu'il en a reçu des leçons.
Le voile épais qui couvre cette époque de sa vie , ses connaissances fort exagérées en mathématiques et en astronomie, permirent, près d'un siècle après sa mort, à Bennon , cardinal de l'antipape Guibert , ennemi du Saint-Siège , de profiter d'un mot échappé à l'ignorance d'Adhémar de Chabannais, qui avait dit que Gerbert était allé à Cordoue , pour affirmer qu'il avait appris dans cette ville les sciences et la magie. Des moines crédules , avides du merveilleux , accréditèrent ces bruits, y ajoutèrent de nouvelles fables, que le moyen âge accueillit sans hésiter ; les temps modernes en ont admis une partie. Mais ces récits mensongers ne sont-ils pas complètement réfutés par la faveur constante dont Gerbert a joui auprès des évéques et des princes chrétiens du x c siècle, par le silence absolu de tous ses contemporains , dont quelques-uns l'ont attaqué avec acharnement, par son aveu indirect qu'il ne comprend pas l'arabe? Il faut donc reconnaître que Gerbert n'a visité ni Séville ni Cordoue , que ses maîtres
étaient chrétiens , que les auteurs placés entre ses mains étaient ceux que Ton étudiait en France avant les guerres civiles, entre autres le rhéteur Victorinus, Martianus Capella, et surtout Boëce , dont Cassiodore fait un si pompeux éloge. C'est chez lui qu'il puisa ces notions scientifiques tant admirées par le xi e siècle, qui lui donna les titres flatteurs de philosophe, de savant, de nouveau Boëce.