‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Etat des études en France avant renseignement de

Gerbert.

• Les opinions les plus contradictoires ont été émises sur la culture des esprits à cette époque. Pour les uns, elle était nulle: ils désignent ce siè-

— iode par le nom de siècle de fer. D'autres , au contraire, ont relevé, dans les écrits des Bénédictins, les indications favorables qui s'y trouvent; ils ont fait la nomenclature de tous les hommes cités par les moines comme savants , de tous les couvents désignés comme ayant des écoles , et ils ont conclu que le x e siècle , comparé au xm e et au xiv e , était un âge d'or. Le savant auteur des Actes de l'Ordre de S* Benoît nous dit de son coté avec plus de justice : « Il y eut assurément bien des choses » dignes de blâme , mais l'abandon ne fut pas tel » qu'il ne restât rien de la sainteté ou du savoir » des âges antérieurs. »

Il faut d'abord convenir que l'ignorance y a été grande et fort répandue. L'élan imprimé aux études par Charlemagne se ralentit après la mort dé ce prince. A la fin du ix e siècle, l'on considérait comme une chose fabuleuse de parcourir le cercle du trivium et du quadrivium , qui embrassaient , le premier, la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le second, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. La tradition littéraire ne disparaît pourtant pas en entier; transmise, comme le flambeau sacré, d'Eginhard à Loup de Ferrières, h Aimon , de ceux-ci à Heiric, leur dis-

ciple, elle passe à Hucbald, à Remi, ses élèves. Remi, nous dit la biographie de saint Odon, ? aviva les éludes; elles semblaient renaître a sa voix. Les auditeurs affluaient à ses leçons à Saint- Germain d'Auxerre, à Reims, à Paris, où il tenait une école publique , considérée par quelques-uns comme le berceau de l'Université. Le traité de Remi sur le trivium et le quadrivium, ses commentaires sur Donat, Priscien, MartianusCa-* pella et sur les livres saints , nous expliquent la nature de son enseignement : il était h la fois religieux et profane , et tombait souvent dans la puérilité.

Les hommes sortis de son école ne continuèrent pas son œuvre. Deux choses y contribuèrent : les malheurs du temps , la nouvelle direction que donnèrent aux esprits les réformateurs de la vie religieuse.

Remi est mort dans les premières années de ce dixième siècle, peint sous des couleurs si sombres par les chroniqueurs, les hagiographes et les actes des conciles. Les Barbares portent partout la désolation et la mort; le royaume se couvre de châteaux forts occupés par une race sans foi, sans humanité; les hommes vivent dans la société

comme les poissons dans Veau , les plus forts dévorent les faibles. Le clergé est ignorant et dissolu; les abbés ne savent pas lire; les prêtres ne comprennent pas le latin de leurs prières ; les laïques ignorent l'Oraison dominicale, le Symbole des Apôtres. Il n'y a partout que ténèbres, corruption et misère.

Au milieu de ce chaos , la plupart des hommes se livraient aux jouissances les plus grossières ; quelques-uns s'efforçaient de purifier leur âme pour paraître devant Dieu au jour terrible du jugement dernier, que Ton croyait proche: personne ne songeait à s'instruire. A quoi bon cullivérson esprit? Pourquoi transcrire des livres qui allaient périr dans la conflagration universelle ? Comment surtout se préoccuper des auteurs profanes, qui étaient les organes du diable ?

On rencontre partout ces idées, qui se trouvent surtout dans la vie de Jean de Vendières , l'un des personnages les plus remarquables du siècle. Jean reçut les premières leçons non pas d'un précepteur, comme c'était la coutume dans les familles riches, mais d'un maître du voisinage, qui tenait une de ces écoles appelées triviales ouprivatœ. Il fut ensuite envoyé à Metz, et enfin au

couvent de Saint-Mihiel , près de Verdun. Son père le recommanda chaudement à un disciple de Remi, Hildebolde, qui passait pour très-capable; et afin de l'intéresser aux progrès de son enfant, il le combla de cadeaux; mais, soit incurie, soit dédain, Hildebolde négligea son'élève.

Jean , qui était sorti de Saint-Mihiel à la mort de son père, pour régler les affaires de sa famille , reprit ses éludes avec le diacre Bernère : c'était un homme d'un grand savoir, disait-on; il ne lui enseigna que les premières parties de Donat , c'est-à-dire les éléments de la langue latine , et le fit passer à la lecture des livres saints.

Jean voulut se vouer à la vie religieuse. On ne connaissait pas en deçà des Alpes un seul monastère où la discipline fût observée. Il visita Rome, les couvents du mont Gargano, du mont Cassin , de Naples. L'Italie était comme la France ; il repassa les Alpes.

Jean songeait à se retirer dans une solitude, lorsque l'évêque de Metz lui abandonna les ruines de Gorâa. Elles devinrent l'asile d'une foule d'hommes renommés par leurs vertus et leur savoir. On y voyait , à côté du supérieur Einold , qui ne le cédait à personne dans la connaissance

divines el humaines, Anfcléc , rhéteur, architecte , agriculteur, Blidulfe, l'un des derniers survivants de l'école de Remi , le diacre Bernère , que nous connaissons déjà , le breton André , trèsversé dans les études libérales , le clerc Bernacer, l'un des plus habiles copistes du temps et calculateur fort distingué.

Il eût été assurément fort difficile de trouver, dans le reste de l'Europe , une réunion d'hommes d'un esprit aussi cultivé , si l'on pouvait s'en rapporter à l'appréciation du biographe. La crainte des j ugements de Dieu les avait tellement détachés des choses de ce monde , que toute leur ambition était d'oublier ce qu'ils avaient appris , de se livrer à des pratiques religieuses. Les livres saints et quelques-uns de ceux qui traitaient des sujets de piété étaient les seuls que l'on trouvât à Gorzia ; encore étaient-ils en fort petit nombre ; l'abandon des études môme sacrées en avait fait négliger la transcription.

Jean voulut expliquer l'Introduction de Porphyre, afin de mieux comprendre un traité sur la Trinité. Einold l'en détourna. C'était, disait-il , de lectures sacrées qu'il devait plutôt s'occuper. Il y trouverait assez et plus de science qu'il n'en

fallait, et, ce qui valait beaucoup mieux, des sujets d'édification. Jean suivit ce conseil; il se livra tout entier à l'Ecriture sainte, aux Pères qui ont écrit sur la vie monastique.

L'école de Gorzia fut fréquentée par une foule de jeunes gens , dont plusieurs, devenus évôques ou abbés, propagèrent ces idées dans les établissements confiés à leurs soins. Abbon de Fleury se plaignait de l'oubli dans lequel étaient les lettres pendant son enfance , et du prix exagéré qu'exigeaient pour les enseigner des maîtres avares, qui en savaient quelque chose.

L'espèce d'horreur que l'antiquité profane inspirait à Einold était partagée par le fondateur de la célèbre Congrégation de Cluny, qui s'étendit en France , en Allemagne , en Angleterre , en Espagne et en Italie. Toutefois saint Odon , issu d'une famille noble , avait étudié à Tours la grammaire de Donat, et avait traversé l'immense océan de Priscien, dont l'autorité était irréfragable pour les questions de grammaire et de poésie. A Paris , il avait suivi les cours de Remi , qui lui avait fait lire la dialectique de saint Augustin, le traité de Martianus Capella sur les sept arts libé-

Di

raux. Avec une telle instruction et sa naissance, le njonde promettait de grands avantages à saint Odon ; il y renonça pour s enfermer dans le monastère de la Baume en Bourgogne, où il emporta cent volumes. Les désordres qui régnaient dans les cloîtres l'indignèrent, aussi voulut-il, quand il fut abbé de Cluny, rétablir la règle de Saint-Benoit dans sa simplicité primitive, qui consistait à purifier les mœurs , à inspirer le goût de la pénitence, l'amour de Dieu , ne cultiver l'esprit que dans la mesure nécessaire pour lire et méditer les livres saints.

Le salut est Tunique affaire du chrétien ; tout tend vers ce but dans la Congrégation de Cluny. On y prépare les enfants donnés au monastère sous le titre d'oblats , et ceux qui viennent du dehors pour assister aux classes que Ton appelle extérieures. Celte séparation était conforme aux prescriptions d'Aix-la-Chapelle , 81 7 , qui ne permettait pas de réunir les élèves internes aux externes. Ils étaient également isolés du reste de la communauté. Outre deux moines d'une conduite irréprochable , qui ne les perdaient de vue ni la nuit ni le jour, le grand prieur, le doyen, le prieur

du cloître, le surveillant, le professeur, écolâtre ou scolastique 1 , le chantre, le bibliothécaire, l'aumônier , Tinfirmier s'occupaient d'eux , si bien , comme le dit Udalrich , que les fils des rois ne recevaient pas dans leurs palais autant de soin que les enfants des pauvres dans l'ordre de Cluny .

On les confiait plus spécialement au scolastique choisi , après de mûres réflexions , par le supérieur- Ses fonctions étaient pénibles et délicates. Le scolastique ne devait jamais être seul avec un enfant; jamais il ne devait lui parler en particulier. Un flambeau éclairait toute la nuit le dortoir des élèves. Si un enfant avait besoin de sortir, le maître ne devait jamais l'accompagner sans avoir de lumière, ni sans prendre avec lui une autre personne. Le silence était rigoureusement prescrit hors du temps consacré aux récréations. Des abus trop fréquents , même dans les cloîtres , rendaient ces précautions indispensables. Le x° siècle se ressentait encore des goûts corrompus des Grecs et

1 Le mot scolastique a , dans les lettres de Gerbert , tantôt la signification de maître , tantôt celle d'élève. Il désignait aussi le chef principal de ceux qui professaient les lettres dans une ville.

des Romains , chez lesquels l'usage du pensionnat n'avait pas .été possible.

La discipline des classes dans Tordre de Cluny devait être celle de tous les monastères. Des censeurs , circatores , en surveillaient de près l'observation. Plus d'un maître devait ressembler à ce Notker de Saint-Gall , à la fois docteur, peintre et médecin, que sa sévérité avait fait surnommer Grain de Poivre. Les élèves que le sentiment du devoir n'excitait pas au travail étaient chargés de liens , frappés de verges. On faisait quelquefois un tel usage de ces corrections que les externes , fuyant l'école, se cachaient dans les bois. A Saint- Gall , ils mirent le feu au monastère pour se garantir du fouet dont ils étaient menacés pour quelques fautes qu'ils avaient commises, le jour de la fête de saint Marc. Les moines étaient furieux. Il y en eut qui proposèrent de détruire les écoles. Il eût paru plus simple de mçdifier la discipline.

Les études avaient un caractère essentiellement pratique. Les plus complètes se bornaient à la lecture > à l'écriture, au chant, aux éléments du calcul , à la grammaire de Donat. Pour diminuer les difficultés que présentait çette grammaire , le célèbre évêque de Vérone , Rathier , . composa un

petit traité avec le litre significatif Spera dorsum, gare le fouet. Ce livre, qui n'eut pas de vogue , n'est pas arrivé jusqu'à nous. Donat, Priscien et Alexandre de Ville-Dieu ont régné jusqu'au xvi° siècle.

Au x% rien de profane ne devait pénétrer dans l'enceinte du monastère ; les poètes payens en étaient sévèrement exclus. Saint Odon avait été prévenu des dangers que cachaient ces auteurs d une lecture si attrayante. Il se plaisait aux beaux versée Virgile, lorsque, dans une vision , il aperçut un vase aux formes admirables, dont l'intérieur était plein de serpents. Ils s'élancèrent sur ïui, l'entourèrent de toutes parts, sans le mordre. Odon s'éveilla; il comprit que les serpents étaient la doctrine des poètes. Virgile , que, moins d'un siècle auparavant, le prêtre de Mayence , Probus , plaçait dans le ciel avec Cicéron , fut donc banni des monastères soumis à la règle de Cluny . A la fin du x e siècle , saint Mayeul maintenait cette proscription. « Il ne voulait » ni entendre ni laisser lire les mensonges des » anciens philosophes et de Virgile... Que les » poètes sacrés vous suffisent , disait-il à ses dis- » ciples, vous n'avez pas besoin de vous souiller

» de la faconde pleine de luxure de Virgile. » Le légat du Saint-Siège, l'abbé Léon, parlera avec le même mépris de Platon , de Virgile , de Térence , de tout le troupeau de philosophes parmi lesquels Jésus-Christ s'était gardé de prendre ses apôtres. Ces idées étaient celles de tous les hommes qui s'étaient mis à la tête de la réforme religieuse.

11 ne faut donc pas se laisser tromper par les mots que l'on rencontre dans les écrits du x c siècle, ni croire aisément aux maîtres versés dans la connaissance des lettres divines et humaines, aux riches bibliothèques que possédaient les monastères. Si l'on examine de près les choses , on voit bien vite qu'il n'y a que du vide sous ces mots pompçux , et que Ton peut appliquer à la France ce que disait de l'Ecosse le biographe de saint Cadroé : « Il y a des milliers de pédagogues et très-peu de Pères, » c'est-à-dire de gens instruits.

Les bibliothèques tant prônées ne renferment, sauf de rares exceptions , que l'Ecriture sainte , quelques-uns de ses commentateurs , les morales de saint Grégoire , la vie des Pères du désert , en tout quinze ou vingt volumes. Quelquefois des bibliothèques sont communes à plusieurs monas-

lires; il est expressément défendu k l'abbé de les prêter à d'autres. Les livres sont si rares qu'on les enchaîne; on menace des peines éternelles ceux que le démon pousserait à les dérober.

Ces précautions n'étaient pas prises pour les auteurs profanes. Que devenaient donc ces poètes, ces philosophes si durement traités par l'Eglise? Peut-être un moine infidèle à sa règle se cachaitil pour en lire quelques pages; mais la plus grande partie moisissait dans des greniers ou dans des caves; heureux ceux qui par cet oubli échappaient à de barbares mutilations , à l'emploi des usages les plus vils 1 !

Si l'on s'en rapporte au biographe de Brunon, archevêque de Cologne , frère d'Othon-le-Grand , ce prélat aurait fait un excellent accueil à ces proscrits. Il avait, nous dit-il , une instruction solide : des maîtres venus de Grèce lui avaient appris la langue d'Homère ; il lisait tous les auteurs comiques et tragiques , grecs et latins ; sa bibliothèque le suivait à la cour et a l'armée.

1 M. J.-W Le Clerc trarait, il y a trente ans , dans ses leçons â la Sorbonne, un tableau plein d'intérêt du sort des livres anciens dans les monastères au moyen âge.

Ce qui nous porte à douter de l'exactitude de ce récit , c'est que parmi les jeunes gens élevés sous les yeux du prince , dans son propre palais , pour être ensuite promus aux abbayes, aux évêchés, on n'en rencontre pas un seul qui possède une véritable instruction littéraire. Rathier de Vérone , qui donna des leçons à Brunon et qui porta une activité fiévreuse dans la réforme du clergé, ne parle pas une seule fois des auteurs profanes , quoique , dit-on , il les connût fort bien. Leur culte ne fut pas rétabli par le moine Gunzon qui , sur les vives instances de l'empereur Othon-le-Grand, vint d'Italie avec une bibliothèque de près de cent volumes. Dans une diatribe des plus violentes contre le scolastique du monastère de Saint-Gall , qui lui avait reproché une faute de grammaire dans la conversation , il cite pour se justifier vingt auteurs différents. Il s'appuie sur l'autorité d'Homère , auquel il emprunte trois mots qu'il transcrit en caractères latins. Malgré cet appareil d'érudition, le moine italien ne forma pas de disciples en deçà des Alpes. Son nom ne se trouve dans aucun écrivain de l'époque; il n'est connu que par sa lettre.

Si l'antiquité latine était ainsi négligée, on

croira sans peine que très-peu de personnes savaient même lire le grec. On raconte dans la vie del'évêque de Toul, saint Gérard, qu'il avait établi dans sa métropole des prêtres grecs, qui célébraient l'office divin dans leur langue mater-

nelle , et Ton a voulu en conclure qu'elle était étudiée à Toul. Mais il y avait aussi des prêtres qui le célébraient en écossais; est-ce à dire que l'on y apprenait cette langue? Ceux qui avancent que Théophanie , bru d'Othon-le-Grand et fille d'un empereur de Constanlinople, avait introduit l'usage du grec à la cour, ne citent pas un seul fait à l'appui de cette assertion. Le grec n'était donc pas connu en Occident au x e siècle ; il semble que les démarcations géographiques avaient tracé des limites profondes que les esprits ne franchissaient pas.

Ainsi s'était affaibli et allait se perdant tous les jours le souvenir des études littéraires. Des gens pieux, égarés par la passion, avaient arrêté l'esprit humain dans son essor. Des légendes, des fables ridicules suffisaient à son activité ; l'anthropomorphisme détruisait l'idée de Dieu. L'ignorance et à sa suite la corruption des mœurs , la brutalité avaient envahi la société chrétienne

et dénaturaient la religion dans son essence. Il fallait, pour arrêter le mal , épurer les consciences en les éclairant , rendre aux esprits l'énergie par l'exercice , par des études sérieuses , leur inspirer le goût des jouissances délicates par une culture libérale; il fallait faire connaître le passé pour préparer le vaste champ de l'avenir. Ce fut l'œuvre de Gerbert, qui trouva de puissants soutiens dans les princes de la famille de Saxe et dans Adalbéron , archevêque de Reims,

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