‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Gerbert et Othric,

Il eût manqué quelque chose à la gloire de Gerbert, s'il n'eût pas eu de son vivant des envieux. Le plus célèbre et le plus dangereux fut Othric, savant saxon attaché à la cour de l'empereur Othon IL II avait d'abord enseigné dans l'école de Magdebourg , où les élèves qui accouraient pour l'entendre étaient si nombreux qu'une partie logeait chez les habitants de la ville. Othric les maintenait dans une discipline sévère. Il ne permettait dans la conversation que l'emploi du latin. Lorsqu'il administrait des corrections corporelles, c'était dans cette langue que les coupables imploraient

leur pardon. Les enfants eiix-mêmes lui disaient d'une voix pleine de larmes : Domine mi!

L'écolâtre vivait dans des rapports continuels avec son archevêque Adalbert ; ils lisaient ensemble, et le neveu de l'archevêque, le jeune Adalbert , qui devait recevoir la couronne du martyre chez les Polonais dont il fut l'apôtre , assistait à ces lectures. L'archevêque et le moine , d'un caractère vif et opiniâtre tous les deux , finirent par se brouiller. Othon, qui appréciait Othric, pria l'archevêque de le lui céder. Adalbert , inquiet de l'ambition du moine, ne se rendit qu'avec peine aux sollicitations de l'empereur. Après le départ du maître , les élèves s'éloignèrent de Magdebourg en disant ;

Sat prata biberunt.

* L'école du palais était, sous les Othon , comme autrefois sous Charlemagne, le séminaire des grands dignitaires de l'Église ; Othric aspirait à la succession de l'archevêque de Magdebourg, qui tenait un aussi h^ut rang que les archevêques de Trêves et de Mayence. On dit que l'empereur la lui avait p/omise. Othric comptait en outresur Gisiler, évêque de Mersebourg, favori d'O-

thon II, sur les habitante de la métropolè, dont ses amis entretenaient le dévouement. Tranquille pour l'avenir , il n était troublé que par les éloges qu'il entendait sans cesse prodiguer à l'écolâtre de Reims. 11 en était blessé comme d'une atteinte à sa propre gloire.* Pour apprécier ce * ri\al, dont le nom fatiguait ses oreilles , il chargea un Saxon f or t habile d'obtenir des élèves de Gerber t quelques-unes de ses divisions, surtout en philosophie.

Le messager se rendit à Reims ; il assista aux leçons; il recueillit avec adresse les divisions des genres ; mais quant à celle qui embrasse toute la philosophie en général, il se trompa gravement sur la méthode.

Gerber t avait établi que la physique est coordonnée aux mathématiques ; le Saxon la subordonna |aux mathématiques , comme l'espèce Test au genre. On ne sait s'il le fit à dessein.

Cette division fut remise à Othric- avec beaucoup d'autres. Celui-ci l'examina très-attentivement, et, heureux de l'erreur de son rival, il se mit à répéter tout haut que Gerbert n'entendait rien à la philosophie ; qu'il ignorait tout à fait en quoi consistent les choses divines' et humaines ,

connaissance sans laquelle il n'est permis à personne de se mêler de philosophie. Othric fit plus : il porta au palais la division de Gerbert ; et, là, en présence du prince, il montra Terreur à ceux qui passaient pour les plus savants.

Olhon, fort étonné de cette faute de Gerbert f désirait l'entendre et savoir comment il la justifierait, L'occasion se présenta Tannée suivante.

Des révolutions intérieures avaient affaibli Tempire de£onstantinople ; Othon, voulant en profiter pour attaquer les provinces que les Grecs possédaient au sud de la Péninsule , sé rendit en Italie , en 980. L'archevêque Adalbéron se dirigeait à la même époque, avec son secrétaire, vers la ville de Rome. Informé que la cour était à Pavie, où devait se faire la réconciliation deThéophanie avec l'impératrice douairière Adélaïde , que la haine de sa bru avait forcée, après la mort d'Othon-le-Grand [975] , de se retirer auprès de son frère Conrad , roi de Bourgogne, il se détourna de sa route pour saluer l'empereur. Othon Taccueillit avec bien- , veillance, et le conduisit avec lui , par le Pô, jusqu'à Ravenne , où il célébra les fêtes de Noël et résida jusqu'au printemps de Tannée suivante.

Olhric s'y trouvait ; les rivaux étaient en présence. C'était le moment de les mettre aux prises , car jamais on ne rencontrerait un tel auditoire ni des juges plus compétents. Outre les savants du palais, l'arrivée de l'empereur avait attiré à Ravenne une foule de personnages distingués, de clercs fort instruits. Les uns y venaient dans l'espoir d'obtenir des faveurs, d'autres s'attendaient à quelque grande lutte philosophique. Le bruit s'en était répandu. Toutefois , bien des gens , surtout parmi les Allemands , doutaient fort que personne eût l'audace de se mesurer avec Olhric.

L'empereur gardait , en public , le silence sur ses projets. 11 voulait lancer à l'improviste le Saxon contre l'Aquitain , peut-être afin que celui-ci, surpris par l'attaque, développât dans sa défense toute la vivacité , toutes les ressources de son esprit ; peut-être aussi n'eût-il pas été fâché de la victoire d'Othric. Il l'engageait, en secret, à presser vivement son adversaire , à lui proposer beaucoup de questions sans en résoudre aucune.

Un jour , Othon , suivi de la foule des grands et des savants réunis à Ravenne, monte sur son trône. En quelques mots, il fait ressortir les avantages de la science, des discussions philosophiques,

puis il ordonne de produire la division de Gerbert; l'assemblée décidera s'il faut l'accepter ou la corriger,

Othric s'avance , la présente à l'empereur , et déclare que c'est ainsi que Gerbert l'a disposée , qu'elle a été recueillie par ses auditeurs. Olhon la fait lire à haute voix et la remet à Gerbert, qui l'examine avec attention , en approuve une partie, rejette l'autre , et affirme que ce n'est pas ainsi qu'il l'a établie.

Alors s'engage entre les deux rivaux une longue ^ et vive dispute, mêlée de part et d'autre d'observations ironiques et mordantes.

Il résulte du résumé très-incomplet que nous en donne Richer, que Gerbert avait adopté en partie les divisions d'Aristote , qu'il connaissait par les traductions et les commentaires de Porphyre, de Boëce et de Victorinus, tandis qu'Othric n'était point de l'école péripatéticienne.

Dans ce siècle, que l'on croit en général si } étranger aux choses de l'esprit , la dispute, captiva l'attention de cet illustre auditoire une journée presque tout entière. L'empereur la fit cesser à l'entrée de la nuit. »

Gerbert reçut, après cette conférence , de beaux "

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présents; et, couvert de gloire, il revint en France avec son archevêque. Othric fut moins heureux : Adalbert, archevêque deMagdebourg, mourut le 20 juin de l'année suivante [981], disant à ceux qui l'entouraient que Dieu ne laisserait pas Othric occuper son siège. Le clergé, les fidèles du diocèse , qui avaieftt des pensées bien différentes, envoyèrent à l'empereur des moines , des chevaliers, pour le prier d'approuver leur candidat. Les députés confièrent leur mission à Tévêque Gisiler, qui fit de grandes promesses. Les amis d'Othric ne doutaient pas du succès, quand ils apprirent que l'évêque, s'étant jeté aux pieds de son maître , avait obtenu pour lui-même le siège vacant, La cour vénale de Rome , ajoute Thietmar, confirma celte translation , contraire aux lois de l'Église. r

Othric ne survécut pas longtemps à cette mésaventure. Il tomba malade à Bénévent, où il mourut peu de jours après , en exprimant de vifs regrets, d'avoir jamais quitté son monastère. « C'était l'homme le plus disert de son temps, « un vrai Cicéron , dont la mémoire brille encore dans la Saxe, » dit un de ses contemporains plus jeune de quelques années. 11 n'a laissé, d'après

Thietniar, personne qui légale en savoir et en éloquence.

Gerbert avait repris ses travaux dans le monas- , tère de Reims. 11 menait une vie calme et studieuse, entouré de considération, lorsque l'empereur lui donna l'abbaye de Bobio, Tune des plus riches de l'Italie. Avant de le suivre sur les nouveaux théâtres où la Providence l'appellera , et pour mieux apprécier les résultats qu'il obtint comme professeur et comme bibliophile, nousréunirons en quelques pages des faits qui sont disséminés dans toute sa vie; nous* dirons quels hommes se sont formés à son école , quels livres il a recueillis dans sa bibliothèque et conservés peut-être aux âges suivants.

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