‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 107 sur 221 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

il aurait la vie sauve. Les assaillants le percèrent de cent coups d'épée, et chacun d'eux, en entrant, lui donnait le sien. Ils cherchaient les comédiens pour leur faire éprouver le même traitement. Béjart jeune, qui était habillé en vieillard pour la pièce qu'on allait jouer, se présenta sur le théâtre : « Hé! messieurs, leur dit-il, épargnez au moins un pauvre vieillard de soixante-quinze ans. qui n'a plus que quelques jours à vivre! » La présence d'esprit de cet acteur calma les furieux. Molière, intervenant à son tour, leur parla aussi très vivement sur l'ordre du roi, de sorte que, réfléchissant aux dangers de leur conduite, ils se retirèrent.

Le bruit et les cris avaient causé une alarme terrible dans la troupe; les femmes croyaient être mortes. Chacun cherchait à se sauver, surtout Hubert et sa femme, qui avaient fait un trou dans le mur du Palais-Royal. Le mari voulut passer le premier, mais comme l'ouverture n'était pas assez large, il ne passa que la tète et les épaules, jamais le reste ne put suivre. 11 criait comme un forcené. Ce n'est qu'après que le tumulte fut apaisé qu'on le tira de cette ridicule position.

A la suite de cette scène, les comédiens étaient assez disposés à renoncer à la défense qu'ils avaient obtenue. Mais Molière fut d'avis que. puisque la démarche avait eu lieu, il fallait aller jusqu'au bout et faire exécuter l'ordre royal. Plainte fut portée par lui à Sa Majesté. Les gardes furent rassemblés, afin qu'on pût reconnaître et punir les coupables. Molière prononça, devant les compagnies, une harangue fort adroite : il leur expliqua qu'il n'avait voulu qu'empêcher un grand nombre d'intrus de se glisser dans la salle sous leur nom. et il lit appel à leur amour-propre et à leur dignité de gentilshommes. Il paraît que ce discours, joint aux mesures qui furent sans doute prises par les chefs de corps, prévint momentanément au moins de nouveaux troubles.

M. Campardon, dans ses Documents inédit» sur J.-B. Poquelin Molière, a reproduit un certain nombre de rapports et procès-verbaux relatifs à des tumultes semblables, les uns antérieurs, les autres postérieurs à la date où nous sommes. Le samedi 25 février 1662, le portier Germain

est attaqué par cinq quidams qui veulent entrer au théâtre. C'était jour de comédie italienne; mais les comédiens français se joignirent aux Italiens pour demander la punition des perturbateurs. Ces quidams, à ce que dirent les témoins interrogés, étaient des hommes de chambre de MM. de Béthune et de Roquelaure. Deux coups de feu tirés on ne sait par qui avaient tué ou blessé deux des assaillants et dégagé le portier, près de succomber sous leurs coups.

Ce même Germain ou Saint-Germain avait reçu l'année précédente quelque forte estocade, car La Grange inscrit sur son registre, à la date du 20 mars 1661 : « Donné à Saint-Germain, portier, pour sa blessure, 55 livres. »

Louis Béjart. l'Eguisé, qui était lui-même assez belliqueux, dépose une plainte le 23 août 1668 contre un particulier qui lavait menacé de son épée : « Étant dans la rue Saint-Honoré au coin de la rue Jean-Saint-Denis avec- Pierre Loriol, écuyer... parlant au nommé Decazes, un des grands mousquetaires, et à son camarade, un autre particulier, grand de taille, vêtu d'un habit de camelot gris-blanc doublé de rouge, le serait venu accoster, et entendant le plaignant parler de ce qui s'étoit pass.: dimanche dernier à la comédie touchant le meurtre commis contre le portier et l'insulte faite à tous les comédiens, auroit dit que la chose ne s'étoit pas passée de la façon qu'il en parloit, qu'il en avoit menti; ce que ne pouvant être entendu par lui plaignant, il auroit mis l'épée à la main, et, sans les autres qui étoient avec le plaignant qui l'auroient emmené, il y seroit arrivé plus grand désordre. »

Probablement, nous avons ici la date exacte de la bagarre racontée par Grimarest : août 1668; le meurtre commis contre le portier et l'insulte faite à tous les comédiens s'appliquent parfaitement à son récit. Il y a une interruption du 12 au 19. et du 19 au 26 signalée sur le registre de La Grange.

(Quatre ans plus tard, le dimanche 9 octobre 1672. il y eut un grand vacarme au partprre; on jouait la Comtesse d'Escarbagnas et l'Amour médecin. Pendant que Molière était en scène dans cette dernière pièce, il fut lancé sur le théâtre des pierres et le gros bout d'une pipe à fumer.

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