‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 115 sur 221 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sept ans, le raillant de son penchant à contredire et à engager de longues et opiniâtres discussions?

Après avoir raconté comment Psyché et l'Amour se retrouvèrent au dénouement et comment ils versèrent dans les bras l'un de l'autre des torrents de larmes, Polyphile ajoute : « Et considérez, je vous prie, ce que c'est d'aimer; le couple d'amants le mieux d'accord et le plus passionné qu'il y eût au monde employait l'occasion à verser des pleurs et à pousser des soupirs. Amants heureux, il n'y a que vous qui connaissiez le plaisir! » A cette exclamation. Polyphyle, tout transporté, laissa tomber l'écrit qu'il tenait, et Acanthe, se souvenant de quelque chose, lit un soupir. Gélaste leur dit avec un sourire moqueur : « Courage, messieurs les amants! voilà qui est bien, et vous faites votre devoir. Oh! les gens heureux et trois fois heureux que vous êtes! Moi, misérable, je ne saurais soupirer après le plaisir de verser des pleurs. »

Molière ignorant la douceur des larmes et dédaignant les soupirs des amants! Gomment supposer qu'un ami ait pu lui prêter cette insensibilité si éloignée de sa nature? On a donc commis une méprise quand on a cru apercevoir Molière sous les traits de Gélaste. Ce masque nous paraît convenir à Chapelle, insoucieux, moqueur, ennemi du pathéthique et de tout ce qui est capable d'engendrer la mélancolie, répondant plus tard à Racine, quand celuici lui demanda son avis sur la touchante Bérénice :

Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie;

partisan déclaré de la comédie, et contradicteur habituel de Boileau, avec qui en effet il aimait à avoir de longues et opiniâtres discussions.

Ainsi, des relations de Molière et de La Fontaine, il ne reste, réellement, d'autre témoignage que l'anecdote que nous avons rapportée à propos de la représentation des Fâcheux (1).

Racine, âgé de vingt-cinq ans, avait vu son premier

(1) Voy., ci-devant, page 154.

ouvrage dramatique, les Frères ennemis, représenté en 1664 sur le théâtre du Palais-Royal. Molière accueillit encore sa seconde pièce. Alexandre, qui fut jouée le 4 décembre 1668. Le 18 du même mois, à la grande suprise des comédiens du Palais-Royal, cette môme tragédie parut sur la scène de l'hôtel de Bourgogne, où l'auteur l'avait mise également en répétition.

La Grange dit à cette occasion : i La troupe fut surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la chose étoit faite de complot avec If. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées. »

Un tel procédé blessa justement Molière, qui cessa de voir Racine. Deux ans plus tard. Racine enleva à la troupe du Palais-Royal Mlle Duparc, la meilleure actrice dans le tragique, pour lui confier le rôle iVAndromaque. Malgré ces griefs, Molière continua de rendre justice à Racine. Lorsque Racine fit jouer les Plaideurs, Molière, au témoignage de Racine le fils, s'écria : « Cette comédie est excellente, et ceux qui s'en moquent mériteroient qu'on se moquât d'eux. » G. Guéret fait dire, au contraire, à l'un des interlocuteurs de la Promenade de Saint-Çloud : « Je lui ai entendu dire (à Molière) que les Plaideurs ne valoient rien. > Mais Guéret, avocat et jurisconsulte, était mal disposé lui-même pour la comédie de Racine. Racine, en sa qualité d'offenseur, aurait conservé une plus longue rancune. Son fils cite de lui, il est vrai, une noble réponse à quelque complaisant qui cherchait à lui être agréable en dénigrant le Misanthrope : « Il est impossible, dit-il. que Molière ait fait une mauvaise pièce; retournez-y et examinez-la mieux. > Mais il paraît certain que Racine se joignit aux détracteurs de l'Avare. Il reprochait à Boileau d'avoir ri seul à une des premières représentations de cette comédie, qui soulevait une certaine opposition : « Je vous estime trop, lui répliqua le satirique, pour croire que vous n'y ayez pas ri vous-même, du moins intérieurement. »

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