‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 116 sur 221 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

C'est sur le théâtre de Molière que trouva asile le grand Corneille à son déclin. Corneille et Molière s'étaient vus. pendant un moment, en antagonisme; leurs ennemis avaient essayé de les animer l'un contre l'autre. D'Aubignac, dans un de ses libelles, disait que l'auteur du Ciel était jaloux des succès de Molière, et que le grand homme avait monté une cabale contre l'École des Femmes. « Il se ronge de chagrin quand un seul poème occupe Paris durant plusieurs mois, et l'École des Maris et celle des Femmes sont les trophées de Miltiade qui empêchèrent Thémistocle de dormir. » Ces efforts de la malveillance n'obtinrent pas le succès qu'on se proposait. Les meilleurs rapports s'établirent entre Corneille et Molière. La troupe du Palais-Royal joua Attila en 1667; elle représenta la tragédie de Tite et Bérénice en même temps que la Bérénice de Racine se donnait à l'hôtel de Bourgogne. Molière payait ces pièces au vieux Corneille deux mille livres, ce qui était alors un prix élevé. Nous les verrons bientôt devenir collaborateurs : c'est Molière qui fournira à Corneille l'occasion d'écrire ses derniers beaux vers, les scènes amoureuses de la comédie-ballet de Psyché.

Le peintre Mignard fut l'un des plus fidèles amis de Molière. Ils s'étaient rencontrés à Avignon en 1657. lorsque Mignard revenait d'Italie,- ils restèrent étroitement liés. Molière composa le poème sur la Gloire du dôme du Val-de-Grâce, à la louange de son ami, et il lui rendit un signalé service en justifiant aux yeux de Colbert l'humeur indépendante et un peu sauvage du peintre :

Les grand? hommes, Colbert, sont mauvais courtisans, etc.

Catherine Mignard, qui devint par la suite comtesse de Feuquières, fut marraine du troisième et dernier enfant du poète. On doit à, Mignard plusieurs des portraits qui ont perpétué les traits de l'auteur comique.

Les relations de Molière avec le musicien Lulli furent moins étroites et finirent par s'altérer tout à fait. Ce fut Lulli qui composa la musique de la plupart des ballets et des divertissements intercalés dans les pièces de

Molière. Ils se trouvèrent presque toujours associés pour les plaisirs du roi, et il ne semble pas que Lulli eut jamais à se plaindre de Molière, qui ne lui marchandait pas les éloges. On voit même que ce dernier prêta à l'autre, le 14 décembre 1670, une somme de onze mille livres, moyennant une constitution de rente de cinq cent cinquante livres, somme que Lulli employa à bâtir la maison qui fait l'angle de la rue Sainte-Anne et de la rue Xeuve-des-Petits-Champs. Lorsque, deux ans plus tard, le Florentin obtint le privilège de l'Académie royale de musique, son premier soin fut de solliciter une ordonnance (signée le 14 avril 1672) qui portait défense aux autres théâtres d'employer dans leurs représentations plus de six chanteurs et de douze violons. Cette ordonnance n'était pas faite pour être agréable à Molière , qui demanda à un autre compositeur que Lulli, à Marc-Antoine Charpentier, la musique du Malade imaginaire.

L'abbé Le Vayer. fils de La Mothe Le Vayer, avait un attachement singulier pour Molière, dont il était le partisan et l'admirateur. C'est à l'occasion de la mort de cet ami, en 1664, que Molière écrivit le sonnet et la lettre touchante qui figurent dans ses œuvres :

Aux larmes, Le Vayer. laisse tes yeux ouverts : Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; Et lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, La Sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.

On se propose à tort cent prétextes divers

Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime;

L'effort en est barbare aux yeux de l'univers,

Et c'est brutalité plus que vertu suprême.

On sait bien que les pleurs ne ramèneront pas Ce cher fils que t'enlève un imprévu trépas: Mais la perte, par là, n'en est pas moins cruelle.

8( - vertus de chacun le faisoient révérer:

Il avoit le cœur grand, l'esprit beau, l'âme belle;

Et ce sont des sujets à toujours le pleurer.

Vous voyez bien, monsieur, que je m'écarte fort du chemin

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