COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS CONTRE LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS
Molière, à l'époque où nous sommes, en 1665. allait commencer la guerre contre les médecins. Déjà il leur avait décoché quelques traits dans le Festin de Pierre, où Sgnanarelle paraît déguisé en médecin et défend sa robe contre Don Juan par des arguments pires que des attaques. Mais ce n'était encore qu'une escarmouche. Molière se préparait à exploiter largement l'ample et riche matière de ridicules qu'il y avait de ce côté-là. Souffrant déjà, il savait mieux que personne ce qu'il fallait attendre de la Faculté et de ses représentants. Il n'est pas besoin de chercher une autre cause aux coups redoublés qu'il leur porta : l'indignation suifit, une indignation que justifiaient les nombreux scandales donnés par l'empirisme à cette époque, et que l'expérience personnelle du poète dut exciter et entretenir. De nombreux travaux d'érudition sur l'état d<la médecine au \vne siècle ont paru nouvellement : nous avons mentionné déjà l'ouvrage spécial de M. Raynaud ; il faut y joindre le Journal de la s<>/ité du Roi (1), qui abonde en curieux renseignements et en exemples singuliers. Nous ne prétendons pas résumer ici ces recherches et ces documents; nous nous bornons à dire qu'ils ont
(1) Édité par M. J.-A. Le Roy, conservateur de la bibliothèque de la ville de Versailles: Paris, 1S62.
mis en pleine lumière et la vérité et la légitimité de la satire du grand comique. Bien souvent même les tableaux réels que nous offrent les historiens font pâlir ceux qu'a tracés la comédie.
Le 15 septembre 1665, les comédiens du roi allèrent représenter à Versailles une petite pièce intitulée V Amour médecin, faite, appprise et jouée en cinq jours. Cet impromptu mettait en scène quatre docteurs dans lesquels les contemporains s'accordèrent àreconnaître les principaux médecins de la cour. « On a joué à Versailles, écrit Guy Patin, une comédie des médecins de la cour, où ils ont été traités de ridicules devant le roi, qui en a bien ri. » Lorsque la pièce fut donnée à la ville, le 22 septembre, il écrit encore : « On joue présentement l'Amour malade: tout Paris v va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guénaud, avec des masques faits tout exprès; on y ajoute Des Fougerais. • Guy Patin se trompe sur plusieurs circonstances d'un événement qu'il ne rapporte que par ouï-dire, et notamment sur les masques qu'il prête aux acteurs; mais il ne résulte pas moins de son témoignage que la curiosité publique distinguait et désignait fort clairement les personnages mis en scène. C'étaient les princes de la science, des hommes ayant une grande renommée et beaucoup de crédit, et qu'il n'était pas bon d'avoir contre soi. Les cinq médecins de la comédie de Molière s'appellent Tomes, Desfonandrès. Macroton, Bahis et Filerin; Boileau avait forgé ces noms tirés du grec. Tomes représentait probablement Daquin; Desfonandrès, c'était Des Fougerais; Macroton, c'était Guénaut, qui parlait avec une extrême lenteur; Bahis, c'était Esprit, qui bredouillait, ou peut-être Brayer; et M. Filerin, si l'on veut continuer les applications, aurait été Pierre Yvelin, le médecin de Madame.
On avait vu près du lit de mort du cardinal Mazarin, en 1661, ces médecins alors fameux : Guénaut, Valot, Brayer et Des Fougerais. « Ils alterquoient ensemble, dit leur confrère Guv Patin, et ne s'accordoient pas de l'espèce de la maladie dont le malade mouroit. Brayer dit que la rate est gâtée, Guénaut dit que c'est le foie, Valot dit que c'est le poumon et qu'il a de l'eau dans la poitrine; Des Fou-