CHAPITRE XII
gérais dit que c'est un abcès du mésentère... Ne voilà pas des habiles gens? » Guénout eut le dessus, et emporta le malade. On raconte qu'étant un jour engagé dans un embarras de voitures, un charretier le reconnut et s'écria : c Laissons passer M. le docteur, c'est lui qui nous a fait la grâce de nous délivrer du cardinal! »
La scène de Molière n'est-elle pas. après cela, pleinement justifiée? On sait, en outre, la spirituelle réponse qu'aurait faite Louis XIV aux plaintes qui lui étaient adressées : c Les médecins font assez souvent pleurer, dit-il, pour qu'ils fassent rire quelquefois. »
C'est peu après cette première satire contre l'art de guérir que Molière éprouva un accès de maladie aiguë. Nous en sommes informés par le successeur de Loret, Charles Robinet, qui constate le rétablissement du comédien, dans sa lettre du 21 février 1666.
Epuisé par les veilles, les passions, les chagrins, Molière était attaqué, en elTet, aux sources vives de l'existence. Ces accès, qui mettaient ses jours en danger, se renouvelleront désormais par intervalles. « Avec une dose ordinaire de faiblesse, dit M. Bazin, il aurait demandé à tous les traitements une guérison peut-être impossible. Ferme et emporté comme il était, il aima mieux nier d'une manière absolue le pouvoir de la science et suivre sa route. Il y avait donc dans son fait. à. l'égard de la médecine, quelque chose de pareil à la révolte du pécheur incorrigible contre le ciel, une vraie bravade d'incrédulité. » Avec moins de courage et de dévouement à son art. ajouterons-nous, il aurait pu de ce moment renoncer au théâtre, s'épargner des fatigues accablantes, se soigner et prolonger ses jours menacés. Il n'en fit rien, il demeura dans l'ardente mêlée, résistant avec une obstination invincible au mal, qui voulait le dompter, et raillant ceux qui prétendaient le guérir. Au lieu de chercher le repos, il hâta et multiplia ses créations à mesure que le danger augmentait. Comment n'admireraiton pas cet âpre entêtement à poursuivre sa tâche, lorsqu'on songe de combien de chefs-d'œuvre nous aurions été privés si Molière s'était laissé abattre par les premières atteintes du mal? Ce mal se révélait par une toux fréquente : il en sut tirer pour ses rôles des effets plaisants. Il se fait dire
à lui-même par Frosine, dans V Avare, que sa fluxion ne lui sied pas mal et qu'il a bonne grâce à tousser.
Oui. c'est lui. je le viens de connoître à sa toux,
dit Le Boulanger de Chalussay. La toux de Molière resta longtemps après lui une tradition et un jeu de théâtre.