CHAPITRE XIII
chaque fois qu'on a voulu faire une démonstration contre eux ou contre leur influence, on s'est servi du Tartuffe. Mais ceux que préoccupent avant tout les intérêts de la religion, et qui sont exclusivement touchés de ce qui lui peut nuire, n'embrassent pas la question dans toute son étendue. Ils ne s'inquiètent pas assez d'autres dangers non moins réels; ils sont portés à se dissimuler l'exploitation plus ou moins hypocrite de la crédulité publique, les abus qui se couvrent du nom et du crédit de la dévotion, le combat que livre sourdement à la société civile et laïque ce qui est tantôt un vice odieux, masque de tous les vices, et tantôt seulement un excès de zèle. Cette contre-partie de leurs plaintes, ces alarmes qui partent des rangs opposés, ne sont pas non plus sans fondement. C'est pourquoi, en un autre sens, l'on n'a pas tort de dire que le Tartuffe a été dans notre pays une garantie et une sauvegarde. Si les grands orateurs de l'Eglise au xvue siècle étaient dans leur droit en protestant contre le Tartuffe. Molière, placé à un autre pôle d'idées et d'intérêts, était dans le sien en le faisant jouer. C'est là une lutte qui n'est pas près de finir et qui est presque toute l'histoire et toute la vie de notre civilisation.
Molière, que ne troublèrent ni les satires personnelles ni les censures publiques, paya bientôt en plaisirs l;i dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers le roi. Le 6 octobre 1669, il donna h Chambord avec tous les ornements de la musique et de la danse, Monsieur de Pourceaugaac. « Si l'on croit, disait Diderot, qu'il v a beaucoup plus d'hommes capables de faire Pourceaugnac que le Misanthrope, on se trompe. 5 Ce qu'il y a surtout à signaler dans cette pièce pour la biographie de Molière, c'est un retour offensif contre les médecins. La consultation de la scène xi est si vraie dans son exagération, qu'on en trouve plus d'une presque aussi baroque et aussi plaisante dans le Journal de la santé du Roi. rédigé par Valot, Daquin et Fagon. On serait tenté de supposer, si la chose était possible, que les consultations données a l'auguste sujet par les princes de la science contemporaine furent communiquées, par quelque familier du château, à Molière, pour lui servir de modèle. Molière jouait
Si i VIE Dt MOLIERE
dans cette cette pièce le rôle du gentilhomme limousin : c Vous n'avez qu'à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grêle, noir... y C'est lui-même qu'il dépeint ainsi : en effet, s'il se reprenait à railler les médecins, ce n'était pas qu'il fut mieux portant; sa santé, au contraire, s'altérait de plus en plus.
Il fut pourtant encore l'àme du divertissement royal du mois de février 1670. C'est sur les indications du roi luimême qu'il composa la comédie-ballet intitulée les Amants magnifiques, qu'il ne représenta pas sur son théâtre et qui ne fut pas imprimée de son vivant.
La Grange inscrit sur son registre : c Jeudi 30 janvier la troupe est allée à Saint-Germain pour le Roi. Le retour a été le mardi 18 février. Pour lequel voyage et celui de Chambord, le Roi. l'a gratifiée de la somme de douze mille livres qui ont été partagées en douze parts, en comptant une part pour l'auteur. ■
Louis XIV, disons-nous, avait lui-même fourni le sujet de la pièce : c Deux princes rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe, où l'on doit célébrer la fête des Jeux Pythiens. régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser. »
Il fallut broder sur ce texte des scènes qui amenaient des danses, des chants, des bergeries, des apothéoses; créer une intrigue non indigne de la collaboration royale, facile à interrompre et facile à dénouer. Il fallut fournir des prétextes aux décorateurs et aux machinistes, des couplets aux musiciens, des madrigaux aux illustres danseurs.
Le roi prit-il part lui-même à la représentation?
Boileau, dans une lettre à Monchesnai sur la comédie septembre 1 707 » . dit : « Croyez-moi, monsieur, attaqiu-z nos tragédies et nos comédies puisqu'elles sont ordinairement fort vicieuses, mais n'attaquez point la tragédie et la comédie en général, puisqu'elles sont d'elles-mêmeindifférentes, comme le sonnet et les odes et qu'elles ont quelquefois rectifié l'homme, plus que les meilleures prédications; et, pour vous en donner un exemple admirable, je vous dirai qu'un grand prince qui avait dansé à plusieurs