‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 14 sur 221 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Gallois leur loua ce jeu de paume moyennant un loyer annuel de 1,900 livres. C'était alors une grosse somme. Ces jeunes gens ne doutaient de rien. Ils traitèrent de plus avec un maître charpentier, nommé Claude Michault, et un menuisier, nommé Jean Duplessis, pour faire construire les loges et galeries et transformer enfin le jeu de paume en salle de spectacle.

Par acte du 31 octobre, quatre « maîtres joueurs d'instruments » furent engagés pour former l'orchestre, moyennant vingt sous par jour chacun pendant trois ans.

Puis, la salle ne pouvant être prête que vers la fin de l'année, les nouveaux comédiens partirent pour Rouen. La première chose qu'ils font en arrivant dans cette ville. de signer, par-devant maître Cave, notaire à Rouen, un acte de procuration donnant tout pouvoir à un mandataire non nommé de contraindre par toutes voies Noël Gallois, maître du jeu de paume du Mettayer ou des Mestayers, Michault, charpentier, et Duplessis, menuisier, à activer les travaux de la salle de Paris, afin qu'elle soit prête à leur retour. Gef ad • esl signé par les dix signataires du contrat du 30 juin, plus une nouvelle recrue qui signe Chaterine ou Catherine Bourgeois. Il porte la date du 3 novembre 16 i3.

La foire du Pardon ou de Saint-Romain s'ouvre le 23 octobre et se continue par delà la fête de la Toussaint. Les jeunes acteurs auraient donc établi leurs tréteaux à Rouen vers la fin de cette foire renommée. On manque d'autres renseignements sur leur séjour dans cette ville, où la présence de Corneille, alors dans toute sa gloire, devait les attirer. Le Menteur avait paru l'année pr dente; ce fait a mis aux champs l'imagination des érudits trop prompts aux conjectures. M. Ed. Fournier, dans son Corneille à la batte Saint-Roch, fait jouer le rôle de Dorante par Molière à Rouen; et d'autres après lui ont été plus affirmatifs encore sur ce point.

Des critiques plus anciens avaient déjà insisté sur l'impression que le Menteur dut produire sur le jeune Molière. « Il est impossible, dit Voltaire, que Molière ait vu cette pièce sans voir tout d'un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres et sans s'y livrer entièrement. »

M. François de Neufchâteau, dans l'Esprit du grand Corneille, a arrangé et développé la réflexion de Voltaire en une anecdote qu'il prétend avoir tirée du Bolœana, mais qui ne se trouve dans aucun des deux ouvrages que l'on connaît sous ce titre :

« Oui. mon cher Despréaux, disoit Molière à Boileau, je dois beaucoup au Menteur. Lorsqu'il parut... j'avois bien l'envie d'écrire, mais j'étois incertain de ce que j'écrirois: mes idées étoient confuses; cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causoient les honnêtes gens: la grâce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il falloit toujours choisir un héros de bon ton; le sangfroid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il falloit établir un caractère; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie : et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. Enfin, sans le Menteur, j'aurois sans doute fait quelques pièces d'intrigue, l'Etourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n'aurois-je pas fait le Misanthrope. — Embrassez-moi, dit Despréaux : voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie. »

Cette anecdote a le caractère d'une pure invention. Ne dirait-on pas, en la lisant, que Molière s'est mis à écrira - grandes comédies au lendemain de la représention du Menteur? Mieux instruits des commencements du poète comique, nous savons maintenant que c'est l'acteur qui s'éveilla en lui le premier et non pas l'acteur comique, mais l'acteur tragique. Les grands rôles de tragédie, les rôles de héros le tentèrent d'abord. Et il est probable que s'il a joué a lumen dans quelque pièce de Corneille, il a fait non pas Dorante, mais Pompée, César, Auguste. Cinna. Sans doute le Menteur fut pour lui un sujet d'admiration et d'étude, mais quand il composa le Misanthrope, la comédie de Corneille ne pouvait plus avoir sur lui cet effet d'une révélation qu'on lui attribue. Molière s'était élevé luimême, par degrés, au même niveau, et l'avait dépassé.

Tout ce qu'on peut considérer comme probable, c'est que le jeune acteur noua à cette époque quelques rela-

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