‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 158 sur 221 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

de ce nom multipliait autour d'elle les périls , en aiguisant la malignité et en redoublant le scandale.

Il est une étrange aventure qui se passa deux années après la mort de Molière, et qui mérite d'être rapportée ici. Le libelle de la Fameuse Comédienne l'a racontée; et les registres du parlement en ont confirmé les singuliers détails. Nous reproduirons le récit original, quoique le libelliste fasse tout son possible pour présenter au désavantage de « la Molière » des faits qui ne sauraient, en somme, tourner qu'à sa justification. Aussi effacerons-nous deux ou trois traits qui ne témoignent que de l'hostilité aveugle de l'écrivain :

Il arriva dans ce même temps une aventure à la Molière quiaugmentaextremementsonorgueil.il y avait une créature à Paris, appelée la Tourelle, qui lui ressemblait si parfaitement qu'il était malaisé de ne pas s'y méprendre; ce qui lui donna la pensée de profiter de cette ressemblance, de se faire passer pour la Molière, et d'essayer par là si sa fortune n'augmenterait point. La chose lui réussit si bien, pendant quelques mois, que tout le monde y était trompé.

Un président de Grenoble, nommé Lescot, qui était devenu amoureux de la Molière en la voyant sur le théâtre cherchait dans tout Paris quelqu'un qui lui en pût donner connaissance. Il allait souvent chez une femme nommée la Ledoux, dont le métier ordinaire était de faire plaisir au public; il lui témoigna qu'il souhaiterait connaître la Molière, et que la dépense ne lui coûterait rien. La Ledoux se souvint que la Tourelle pourrait admirablement faire ce personnage; c'est pourquoi elle dit au président qu'elle ne la connaissait point, mais qu'elle savait une personne qui la gouvernait absolument, qu'elle la ferait pressentir sur ce chapitre, et que dans quelques jours elle lui en dirait des nouvelles. Le président la conjura de ne rien oublier pour le rendre heureux, et qu'elle devrait être sûre de sa reconnaissance.

Du moment qu'il fut sorti, elle envoya chercher la Tourelle, à qui elle dit qu'elle avait trouvé une bonne dupe, qu'il en fallait profiter, qu'elle se tînt prête pour le jour qu'elle l'enverrait quérir, et qu'elle se préparât à bien

contrefaire la Molière. Le lendemain, le président revint for; empressé pour savoir le succès de la négociation. La Le loux lui dit que cela n'allait pas si vite, qu'on lui avait seiiement promis d'en parler à la Molière, et qu'il fallait se donner un peu de patience. Le président la conjura de no îveau d'y donner tous ses soins, et venait tous les jours saroir s'il y avait lieu d'espérer.

Enfin, quand la Ledoux eut pris le temps qu'il fallait pour faire valoir ses peines, elle dit au président avec beaucoup de joie qu'elle avait surmonté les obstacles qui s'étaient opposés à sa passion, et qu'elle avait parole de la Molière pour venir chez elle le lendemain; l'amoureux président lui promit de se souvenir toute sa vie du service qu'elle lui rendait; il prit l'heure du rendez-vous, où il se trouva longtemps avant la demoiselle, qui vint avec un habit fort négligé, comme une personne qui appréhendait d'être connue; elle affecta la toux éternelle de la Molière, ses airs importants, ne parlant que de vapeurs, et joua si bien son rôle qu'un homme plus connaisseur y eût été trompé. Elle lui fit valoir l'obligation qu'il lui avait d'être venue dans ces sortes de lieux dont le nom seul lui faisait horreur. Le président lui dit qu'elle n'avait qu'à prescrire la reconnaissance, et que tout ce qu'il avait au monde était en son pouvoir; la Tourelle fit fort l'opulente, et après s'être longtemps défendue, elle lui dit qu'elle voulait bien prendre un présent de lui, pourvu qu'il ne fût que d'une fort petite conséquence; qu'elle ne voulait qu'un collier pour sa fille, qui était en religion. Aussitôt notre amoureux la mena sur le quai des Orfèvres où il la pria de le choisir tel qu'il lui plairait; elle lui dit qu'elle n'en voulait un que d'un prix fort médiocre.

Ces manières magnifiques furent un nouveau charme pour notre amant; il continua de la voir au même endroit et elle lui recommandait de ne lui point parler sur le théâtre, parce que ce serait le moyen de la perdre entièrement, et que ses camarades, qui avaient une extrême jalousie contre elle, seraient ravies d'avoir une occasion de parler. Il lui obéissait, et se contentait d'aller admirer la Molière, croyant que ce fût elle : il l'admirait alors avec justice dans le rôle de Circé, qu'elle jouait et dont elle s'acquittait

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