CHAPITRE XVII
parfaitement; elle y avait un certain habit de magicienne et quantité de cheveux épars qui lui donnaient un grand agrément.
Un jour que la Tourelle avait donné un rendez-vous au président chez la Ledoux. elle y manqua; son amant, après l'avoir longtemps attendue, voulut aller à la comédie, et toutes les raisons delà Ledoux ne purent l'en empêcher. Il fut donc à l'hôtel de Guénégaud, et la première personne qu'il aperçut sur le théâtre fut la Molière. Il se détermina d'abord à y monter, contre les défenses qu'il croyait qu'elle lui en avait faites ; mais il crut qu'un petit emportement de passion ne lui déplairait pas. Il y monta dans le dessein de lui marquer le chagrin qu'il avait de ne l'avoir pas vue l'après-dinée. D'abord qu'il fut sur le théâtre il ne put lui parler, à cause d'un nombre infini déjeunes gens qui l'entouraient; il se contentait de lui sourire toutes les fois qu'elle tournait la tête de son côté, et de lui dire, quand elle passait dans une aile de décoration où il s'était mis exprès : « Vous n'avez jamais été si belle! Si je n'étais pas amoureux, je le deviendrais aujourd'hui. » La Molière ne faisait aucune réllexion à ce qu'il lui disait; elle croyait que c'était un homme qui la trouvait à son gré, et qui était bien aise de le lui faire connaître. Pour le président, il était hors de mesure de voir avec quelle négligence elle recevait ses douceurs; la pièce lui semblait donc d'une longueur insupportable; dans l'envie qu'il avait de savoir sa destinée, il fut l'attendre à la porte de la loge où elle se déshabillait, et y entra avec elle lorsque la comédie fut finie.
La Molière est fort impérieuse, et la liberté du président lui parut trop grande pour un homme qu'elle n'avait jamais vu. Ce n'est pas qu'il ne soit permis d'entrer dans les loges des comédiennes, mais il faut du moins que ce soient gens qu'elles connaissent: c'est pourquoi la Molière, qui n'avait jamais vu son visage, fut surprise de sa hardiesse, et pour l'en punir elle résolut de ne rien répondre à tout ce qu'il lui dirait. Il crut d'abord qu'elle n'osait parler en la présence de la femme de chambre qui la déshabillait; ce fut un nouvel obstacle pour le président que cette fille; et comme il n'osait témoigner son inquiétude devant elle, il faisait signe à la Molière de la renvoyer et qu'il avait
quelque chose à lui dire. La Molière n'avait garde de répondre à des signes qu'elle n'entendait pas. Mais notre amant, qui croyait être assez d'intelligence avec elle pour qu'elle dût comprendre cette façon de s'exprimer, toute muette qu'elle était, prenait pour des marques de colère le refus qu'elle faisait d'y répondre ; et l'envie qu'il avait d'apprendre ce qui lui causait cette froideur l'obligea de s'approcher et de lui demander ce qui l'avait empêché d'avoir le bonheur de la voir l'après-dînée.
La demoiselle lui demanda d'un ton fort haut ce qu'il disait ; il lui demanda d'un ton encore plus bas si l'on osait dire devant cette fille ce que l'on pensait. La Molière, étonnée de ce discours, lui répondit d'une voix encore plus élevée : « Je ne crois pas avoir rien d'assez mystérieux avec vous, monsieur, pour devoir prendre ces sortes de précautions, et vous pourriez avec moi vous expliquer devant toute la terre. » L'aigreur avec laquelle elle acheva ces mots fit entièrement perdre patience au président, qui lui dit : « J'approuverais votre procédé si j'avais fait quelque action qui dût vous déplaire depuis que je vous connais; mais je n'ai rien à me reprocher, et quand vous manquez au rendez-vous que vous m'avez donné et que je viens tout inquiet vous trouver, craignant qu'il ne vous soit arrivé quelque accident, vous me traitez comme le plus criminel de tous les hommes. »
Il serait impossible de bien représenter l'étonnement de la Molière. Plus elle considérait le président, moins elle se souvenait de lui avoir parlé, et comme il avait la mine d'un honnête homme, L'émotion avec laquelle il continuait de lui faire des reproches lui marquant que ce n'était ni jeu d'esprit ni gageure, augmentait si fort sa surprise qu'elle ne savait que croire de ce qu'elle voyait. Le président, de son côté, ne pouvait comprendre d'où venait le silence de la Molière, c Enfin, lui dit-il. donnez-moi une bonne ou une mauvaise raison qui justifie un procédé pareil au vôtre, i II cessa de parler pour entendre la réponse de la Molière, mais elle n'était pas encore revenue de son étonnement. Le président, de son côté, était dans la dernière consternation.
C'était une chose plaisante de les voir se regarder sans