CHAPITRE XVII
se rien dire, et s'examiner avec une attention qu'on ne peut se figurer; néanmoins la Molière résolut de s'éclaircir d'une aventure qui lui paraissait si surprenante : elle demanda au président avec un grand sérieux ce qui pouvait l'obliger à lui dire qu'il la connaissait; qu'elle avait pu croire au commencement que c'était une plaisanterie, mais qu'il la poussait si loin qu'elle ne la pouvait plus supporter : surtout d'où lui venait son obstination à lui soutenir qu'elle lui avait donné un rendez-vous auquel elle avait manqué. « Ah Dieu ! s'écria le président, peut-on avoir l'audace de dire à un homme qu'on ne l'a jamais vu après ce qui s'est passé entre vous et moi ! J'ai du chagrin que vous m'obligiez d'éclater et de sortir du respect que j'ai pour toutes les femmes, mais vous êtes indigne qu'on en conserve pour vous ; après m'ètre venue trouver vingt fois dans un lieu comme celui où je vous ai vue. il faut que vous soyez la dernière de toutes les créatures pour m'oser demander si je vous connais. » On peut juger que la Molière, de l'humeur dont elle est, ne fut pas insensible à ces duretés, et, crovant que c'était une insulte que le président lui voulait faire, elle dit à sa femme de chambre d'appeler ses camarades. « Vous me faites plaisir, lui dit cet amant outré, et je souhaiterais que tout Paris y fût pour rendre votre honte plus publique. — Insolent! j'aurai bientôt raison de votre extravagance. » lui dit la Molière.
Dans ce moment, une partie des comédiens entra dans la loge, où ils trouvèrent le président dans une fureur inconcevable, et la demoiselle dans une si grande colère qu'elle ne pouvait parler: elle expliqua pourtant à peu près à ses camarades ce qui l'avait obligée de les envoyer quérir, pendant que le président leur contait aussi les raisons qu'il avait d'en user avec la Molière de cette façon, leur protestant avec mille serments qu'il la connaissait pour l'avoir vue plusieurs fois dans un lieu de débauche, et que le collier qu'elle avait au cou était un présent qu'il lui avait fait. La Molière, entendant cela, voulut lui donner un soufflet; mais il la prévint et lui arracha son collier, croyant avec la dernière certitude que ce fût le même qu'il avait donnée à la Tourelle, encore que celui-là fût deux fois plus gros.
A cet affront, que la demoiselle ne crut pas devoir supporter, elle fit monter tous les gardes de la comédie; on ferma les portes et on envoya quérir un commissaire, qui conduisit le président en prison, où il fut jusqu'au lendemain, qu'il en sortit sous caution, soutenant toujours qu'il prouverait ce qui l'avait forcé à maltraiter la Molière, ne pouvant se persuader que ce ne fût pas elle qu'il avait vue chez la Ledoux.
La Molière, qui avait reçu une insulte furieuse, demandait de grandes réparations contre le président; on informa de la chose. Elle fut confrontée devant l'orfèvre, croyant que cette seule preuve détruirait l'erreur du président; mais elle fut bien autrement désolée'quand l'orfèvre assura qu'elle était la même qui avait acheté le collier avec le président. Elle était inconsolable de ce que toute son innocence ne pouvait la justifier; elle faisait faire par tout Paris des perquisitions de la Ledoux, que l'on disait être celle qui l'avait produite: mais cette femme s'était cachée à la première nouvelle qu'elle avait eue de l'affaire, et on eut beaucoup de peine à la trouver. Enfin elle fut prise, elle avoua toute l'affaire, et qu'il y avait une femme qui, par la ressemblance qu'elle avait avec la Molière, avait trompé une infinité de gens; que c'était la même qui avait produit l'erreur du président. Enfin la Tourelle fut aussi prise. La Molière en eut une joie inexprimable, espérant parla faire croire dans le monde que tous les bruits qui avaient couru d'elle avaient été causés par la ressemblance qui était entre elle et la Tourelle.
Bref, une sentence du Chcàtelet du 15 septembre 1675 condamna messire François Lescot, conseiller du roi, président au parlement de Grenoble, à faire une réparation verbale à 5llle Molière en présence de témoins et à payer 200 livres pour dommages-intérêts et dépens : et « Jeanne Ledoux et Marie Simonet, se disant femme de Hervé de La Tourelle, à être fustigées, nues, devant la porte principale du Chàtelet et devant la porte de ladite Molière; et ce t. lit. être bannies pour trois ans de la ville, prévôté et vicomte de Paris, etc. » Jeanne Ledoux subit seule ce jugement. La Tourelle avait réussi à s'évader. Il n'est personne qui ne soit frappé de l'analogie extraordinaire qui