‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 16 sur 221 · CHAPITRE II W · texte numérisé non relu

CHAPITRE II W

premier des divers patrons sous lesquels elle se plaça avant de devenir la troupe du roi. Elle fut sans doute maigrement entretenue par ce prince, et ce titre honorable ne lui fut pas d'une grande utilité.

Un acte notarié du 28 juin contient l'engagement d'un danseur nommé Daniel Mallet, demeurant habituellement à Rouen. Il entre dans la troupe de l'Illustre Théâtre moyennant trente-cinq sous par jour, jouant ou ne jouant pas. et quarante, c'est-à-dire cinq sous de plus, les jours où il jouera. Les comédiens énumérés dans l'acte sont : Jean-Baptiste Poquelin. dit Molière. Germain Clerin. Nicolas Desfontaines. Georges Pinel et Madeleine Malingre. C'est la première fois que le nom de Molière apparaît. La signature est « de Molière » ; on ne connaît point d'antre pièce signée ainsi, sans les initiales J.-B.-P., et avec la particule. On peut remarquer l'absence de tous les Béjart.

L'acte d'engagement du danseur porte le nom d'un nouveau sociétaire, le poète Nicolas Desfontaines, qui, parait-il, s'était enrôlé dans la jeune troupe. Les historiens du Thrnt,-» François citent au moins onze pièces de ce poète antérieures à 1645; il put accroître le répertoire du nouveau théâtre II donna en 1644, d'après les frères Parfait : Perside ou la suite d'Ibrahim Bossa, tragicomédie, et Saint Alexis ou l'illustre Olympie, tragédie. L'année suivante, deux pièces également : le Martyre de saint Eustache, tragédie, et l'Illustre Comédien ou le Martyre de saini . tragédie (antérieure d'un an à

la célèbre tragédie de Rotrou). Cet écrivain obscur est un de ceux qui, dans les titres de leurs ouvrages, abusèrent davantage du mot illustre. L'Illustre Théâtre était donc bien fait pour lui, et les quatre pièces que nous venons de citer furent, selon toute apparence, représentées par Molière et ses compagnons.

Deux autres actes, l'un du 1er juillet 1644. l'autre du 9 septembre, signalent l'engagement de deux nouveaux acteurs, l'un nommé Philippe Millot. l'autre Pierre Dubois, « maître brodeur ». D'autre part, Nicolas Bonnenfant, le clerc de procureur, s'est déjà retiré de la troupe.

L'acte du 9 septembre est relatif à un prêt de onze cents livres fait par messire Louis Baulot, prêt destine

tant à payer des pièces achetées aux auteurs, notamment le Scévole de Pierre du Ryer. la Mort de Crispe, de Tristan l'Hermite. qu'à acquitter le loyer de la salle. Quinze ans plus tard, la troupe, établie au Petit-Bourbon, jouait encore les deux tragédies mentionnées dans l'acte de 1644, ainsi qu'on le voit par le registre de La Grange à la date des 5, 7, 18 juin, 15 juillet, 7, 9 octobre 1659.

Voici donc sept pièces que nous savons ou pouvons croire représentées par la jeune troupe : la Mort de Sénèque, de Tristan, la Mort de Crispe^ du même, le Scévole, de du Ryer, les quatre pièces de Nicolas Desfontaines très probablement. — Ajoutons-y un Artaxeree du poète Magnon, imprimé en 1645, et portant expressément qu'il a été représenté sur {'Illustre Théâtre. En tout huit pièces; c'est un aperçu du répertoire des compagnons de Molière. Ce sont, comme vous voyez, toutes grandes tragédies. La tragédie était alors en plus grand honneur que la comédie. Pierre Corneille avait fait paraître tous ses chefs-d'œuvre : le Cid, Hor Polyeuete, la

Mort de Pompée. Ces grandes œuvres dominaient l'esprit public. L^s poètes do second ordre renchérissaient tant qu'ils pouvaient sur l'emphase cornélienne. Ces rôles du s, que se partageaient Joseph 1: innain Clerin

et Molière, étaient des rôles pompeux, solennels, boursouflés. Molière s'efforçait d'y plier sa nature en dépit d'elle-même. Pour dompter la volubilité de sa parole, si contraire à la déclamation des tirades ampoulées, il lit de tels efforts qu'il lui en resta une sorte de hoquet qu'il garda jusqu'à la fin de ses jours. On aurait droit de tnner que le futur auteur de Sganarelleel du Médecin malgré lui eût été entraîné d'abord si loin de son génie véritable, si l'on ne savait combien c'est là une méprise fréquente et commune. Bien difficilement il renonça à son illusion, et ce n'est qu'à force de chutes, de tentatives douloureuses, de rebuts et d'insuccès qu'il fut contraint d'arracher le laurier tragique de son front, et qu'il consentit à entrer dans la voie où la gloire l'attendait.

Le nouveau théâtre, cependant, se débattait contre la fortune ennemie ; il demeura au Jeu de paume desMestayers jusqu'à la fin de l'année 1644. Est-ce à l'année 1644 ou

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