‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 168 sur 221 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

De 1659 à 1673, Molière changea une fois seulement de salle de spectacle. Ce fut deux ans après son retour que ce déplacement eut lieu : au commencement de l'année 1661, il passa de la salle du Petit-Bourbon à celle du Palais- Royal. La première de ces deux scènes ne vit naître que les Précieuses ridicules et le Cocu imaginaire. Tout le reste de ses comédies, depuis Boa Garcie de Navarre jusqu'au Malade imaginaire, a été joué au Palais-Royal. On peut donc dire absolument que ce fut sur ce théâtre, construit par Richelieu et situé à l'angle de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré (1), que défilèrent, sans interruption, les hautes et puissantes créations de Molière.

La salle du Palais-Royal, suivant un calcul de M. Taschereau (2), pouvait contenir un millier de personnes. Voici quelles étaient les places et quel était le prix de chaque catégorie :

Billet de théâtre 5 livres 10 sous.

Billet de loge 5 livres 10 sous.

(1) On a récemment posé au coin de la place du Palais-Royal une plaque portant cette inscription : « Ici s'élevait la salle de spectacle du Palais-Cardinal, inaugurée en 1641, occupée par la troupe de Molière de 1661 à 1673 et par l'Académie royale de musique depuis 1673 jusqu'à l'incendie de 1763. »

(2) Histoire de la troupe de Molière, journal l'Ordre, 12 mars 1850.

Amphithéâtre 3 livres.

Loges hautes 1 livre 10 sous.

Loges du troisième rang 1 livre.

Parterre 15 sous.

Ces prix étaient, du reste, à peu près les mêmes qu'à l'hôtel de Bourgogne. Dans une affiche rimée, annonçant la représentation de YAmarillis de Rotrou par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne à la fin de 1652, on lit ces vers :

Venez en foule, apportez tous, Dans le parterre quinze sous, Cent dix sous dans les galeries.

110 sous ne laissaient pas que d'être un prix assez élevé pour une place de théâtre, puisqu'ils représentaient alors vingt francs de notre monnaie actuelle.

De plus, on jouait quelquefois au double, autrement à V extraordinaire. Dans ces représentations l'on doublait le prix de certaines places. Le prix des places de théâtre et des premières loges restait le même, 5 livres 10 sous. Mais la place d'amphithéâtre était portée de trois livres à 5 livres 10 sous; les loges hautes, de 30 sous par personne à 3 livres; les loges du troisième rang, de 1 livre à 2 livres; et le parterre, de 15 sous à 30 sous. Tout cela était déjà loin, comme on le voit, des usages constatés par une ordonnance de police de l'an 1609, qui, « sur la plainte que les comédiens exigent du peuple des sommes excessives, leur défend de prendre plus de 5 sous au parterre et 10 sous aux loges et galeries , sauf les cas où, ayant à représenter des actes pour lesquels il conviendroit de faire plus de frais, il y seroit pourvu exceptionnellement sur leur requête. »

Au Petit-Bourbon, les recettes ne s'élevèrent jamais à plus de 1,400 livres; ce chiffre fut seulement atteint le mardi 2 décembre 1659, à la seconde représentation des Précieuses ridicules, jouées à l'extraordinaire, après une interdiction de 14 jours. Au Palais-Royal, les recettes montèrent souvent à un chiffre bien plus élevé. Ainsi elles montèrent, le jour de la première représentation du Tar-

tuffe (reprise du 5 février 1669). à 2.860 livres; le jour de la cinquième représentation, à 2,320 livres; le jour de la neuvième, à 2,278 livres, La première représentation du Malade imaginaire produisit 1.992 livres. Malgré la différence de la dimension des théâtres île théâtre actuel contient 1,650 places), si l'on tient compte de la valeur relative de l'argent, la Comédie française ne fait pas davantage aujourd'hui dans ses grands jours, puisque ses plus fortes chambrées ne dépassent guère 6.000 francs.

On jouait trois fois par semaine, le dimanche, le mardi et le vendredi, quand on était en possession des jours ordinaires, comme le fut la troupe de Monsieur à partir du mois de juillet 1659. Le théâtre était, en outre, souvent fermé, soit que les comédiens fussent appelés pour contribuer aux fêtes principes, à Versailles, à Saint-Germain. à Fontainebleau, à Ghambord. à Chantilly, soit que des causes très diverses et très fréquentes les obligeassent à interrompre leurs représentations.

Les heures pendant lesquelles le spectacle avait lieu changèrent peu à peu dans le courant du xvne siècle. Elles tendaient à descendre en quelque sorte dans la soirée. Cette ordonnance de police de 1609, que nous venons de mentionner, fait très expresse défense aux comédiens depuis le jour de la Saint-Martin jusqu'au 14 février, de jouer passé quatre heures et demie au plus tard : « auxquels, pour cet effet, enjoignons de commencer précisément avec telles personnes qu'il y aura, â deux heures après midi, et de finir à ladite heure, quatre heures et demie, et que la porte soit ouverte à une heure précise. ■ Dans le roman d' Arthémise et Polianthe, par Boursault, roman imprimé en 1670, on voit que le spectacle commençait à trois heures et finissait à sept heures. La tirade d'Éraste, dans les Fâcheux, indique clairement qu'on allait dîner en sortant de la comédie. Le récit de la mort de Molière, par Grimarest, nous apprend que la représentation du Malade imaginaire commençait à quatre heures et finissait vers neuf heures. Quelle que fût l'heure et quelle que fût la saison, qu'il fit jour ou qu'il fit nuit. on jouait toujours aux chandelles.

Le luxe de la mise en scène fit, depuis l'installation de

la troupe à Paris jusqu'à la mort de Molière, des progrès considérables. Les frais ordinaires de chaque soirée, pendant l'année théâtrale 1660-1661, n'étaient que de 42 livres 19 sous. Pendant l'année 1662-1663, ces frais montent par jour à 73 livres 4 sous. Ils vont augmentant encore suivant les circonstances et selon le genre des pièces que l'on joue. Ainsi, les frais ordinaires de Psyché atteignent par jour à 351 livres. Les frais journaliers du Malade imagiginaire, à cause de la musique, de la danse, etc., sont de 250 livres.

Parmi les frais journaliers, à partir de 1662, on remarque une charité de 1 livre portée régulièrement à la dépense. Nous voyons, à la date du 17 juin 1663, une somme de 25 livres inscrite comme donnée aux capucins. Était-ce une charité? Etait-ce une rétribution? Les capucins remplissaient dans les théâtres (1) l'office des pompiers actuels; ils étaient là pour éteindre les commencements d'incendie, s'il s'en manifestait. Aussi les faisait-on venir surtout lorsque la mise en scène comportait quelques jets de flamme, quelques feux d'artifice. Pendant les quinze représentations du Festin de Pierre, les capucins sont mandés régulièrement, à cause de l'abîme où tombe Don Juan et des < grands feux qui en sortent ».

Ils ont le premier soir, 15 février, 30 sous; le 20,

7 livres; le 24, 5 livres 3 sous; le 27, 3 livres 7 sous; le

8 mars. 30 sous; le 10, 3 livres 5 sous; le 13, 30 sous; le 15, 19 sous; le 17. 35 sous: le 20, 30 sous.

On ne voit plus par la suite de semblables mentions sur le registre de La Grange. Mais les charités continuaient toujours, et les capucins n'en étaient plus seuls l'objet. Les pères cordeliers en réclamèrent une part par la lettre suivante (1696) : « Messieurs, les pères cordeliers vous supplient très humblement d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité. Il n'y a point de communauté à Paris qui en ait plus besoin, eu égard à leur nombre et à l'extrême pauvreté de leur maison, qui le plus souvent manque de

(1) Et ailleurs. On se rappelle la lettre de Mme de Sévigné du 20 février 1671 ; « Des capucins, pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent le feu, etc. »

APPENDICE i 349

pain. L'honneur qu'ils ont d'être vos voisins (2) leur fait espérer que vous leur accorderez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront pour la prospérité de votre chère compagnie. >

Les grands augustins adressèrent aux comédiens une requête analogue :

« A messieurs de l'illustre compagnie de la comédie du roi.

« Les religieux augustins réformés du faubourg Saint- Germain vous supplient très humblement de leur faire part des aumônes et charités que vous distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette ville de Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront Dieu pour vous.

« F.-A. Mâché, prieur.

« F. -Joseph Richard, procureur. »

Cordeliers, récollets, carmes déchaussés, petits augustins, grands augustins, touchent régulièrement, chaque communauté 3 livres par mois. Tous les dimanches, 18 sous sont inscrits pour les chandelles des religieux (capucins).

Les charités furent prélevées bénévolement jusqu'en 1699. Alors seulement elles devinrent obligatoires : une ordonnance du 25 février porte que le roi, « voulant contribuer au soulagement des pauvres, dont l'Hôpital général est surchargé, a cru devoir leur donner quelque part aux profits considérables qui reviennent des opéras de musique et comédies qui se jouent à Paris par sa permission ». C'est là l'origine du droit des pauvres qui se perçoit aujourd'hui sur tous les théâtres de France.

Les sociétaires, après le prélèvement des frais ordinaires et extraordinaires, se partageaient chaque soir le produit de la recette, lorsqu'il y avait surplus. Corneille, au dénoùment de V Illusion comique, nous montre les comédiens qui, la toile baissée, c paroissent avec leur portier, comptent de l'argent sur une table et en prennent chacun leur part ». Il est peu probable qu'au temps de Molière

(2) Ils avaient leur couvent dans la rue qui est aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine.

la répartition des bénéfices se fît immédiatement; mais elle avait toujours lieu suivant la même règle. Il est facile de se rendre compte de ce que gagnait un acteur de la troupe de Molière. La Grange a consigné sur son registre le chiffre des sommes qu'il a touchées chaque année.

Total de ce que j'ai receu depuis que je suis comédien à Paris, 25 avril 1659, jusqu'à la mort de M. de Molière, 17 février 1673, et reste de ladite année :

Jusques au 12 mars 1660 2.995 livres 10 sous.

Jusques au 1er avril 1661 2.477 — 6 —

Jusques au 26 mars 1662 4.310 — 9 —

Jusques au 12 mars 1663. ..... 3.117 — 12 —

Jusques au 28 mars 1664 4.534 — 4 —

Jusques au 20 mars 1665 3.011 — 11 —

Jusques au 11 avril 1666 2.243 — 5 —

Jusques au 29 mars 1667 3.352 — 11 —

Jusques au 17 mars 1668 2.608 — 13 —

Jusques au 9 avril 1669 5.477 — 9 —

Jusques au 23 mars 1670 4.034 — 11 —

Jusques au 17 mars 1671 4.689 — » —

Jusques au 5 avril 1672 4.233 — » —

Jusques au 21 mars 1673 4,585 — 13 —

Page 1