‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 170 sur 221 · JOSEPH BÉJART · texte numérisé non relu

JOSEPH BÉJART

Nous commençons par l'aîné des Béjart. Joseph, qui fut avec sa sœur Madeleine le premier des enfants de Joseph Béjart, huissier ordinaire du roi es eaux et forêts de France, qui prit le parti de la comédie. Né, comme nous l'avons dit 11), en 1616 ou 1617, il fut un des comédiens de l'Illustre Théâtre, et prit part à toutes les pérégrinations de la troupe entre les années 1646 et 1658. On l'a vu figurer plus d'une fois dans l'histoire de ces pérégrinations; à Montpellier, aux ntats de 1654-1655, il représentait un peintre et un ivrogne dans le Ballet des Incompatibles. Nous avons parlé du Recueil des titres, qualités, blasons et armes des seigneurs barons des États de Languedoc, tenus en 1654, ouvrage de Joseph Béjart, dédié au prince de Conti et imprimé à Lyon en 1655.

Joseph Béjart n'assista qu'aux débuts de la carrière comique de ce glorieux compagnon d'aventures à qui il doit qu'on se souvienne de lui. Il ne put jouer que dans l'Étourdi et dans le Dépit amoureux. Il ne fit partie delà troupe de Monsieur que pendant quelques mois; il tomba malade le 11 mai 1659, dans une représentation de VÊtourdi donnée au Louvre, et il mourut le 21 du même mois. Les comédiens interrompirent le spectacle du 20 mai au 2 juin, à cause de la perte de ce camarade. Voici la mention qui le concerne relevée par M. Jal sur le registre de Saint-Germain l'Auxerrois : « Dudit jour (26 mai 1659; convoi de cinquante-quatre, vespres, de Joseph Beygar (sic), comédien, pris sur le quay de l'Escholle et porté en carrosse à Saint-Paul. Reçu 20 livres. >

On manque de renseignements sur le mérite de cet acteur, qui joua fort peu de temps à Paris. Il avait un défaut de prononciation : il bégayait. Pour le corriger de ce défaut, sa mère, Marie Hervé, traita, le 14 avril 1644. avec un médecin d'Angers nommé Alexandre Sorin, qui s'engageait à le guérir et qui, paraît-il, n'y réussit pas, puisque, longtemps après, Le Boulanger de Chalussav, dans Elomire Mipocondre, rappelle ce défaut : il fait dire par Elomire à Angélique :

(1 Voyez page 40.

Tes frères? qui? ce bègue et ce borgne boiteux?

Et à propos des premières représentations du Dépit amoureux à Paris, Élomire ou Molière nous montre

Son bègue dédaigneux déchirant ses poulets,

à la grande satisfaction du public parisien. Joseph Béjart jouait donc le rôle d'Éraste dans cette comédie.

MADELEINE BEJART

Madeleine Béjart était née le 8 janvier 1618. Elle avait eu, de bonne heure, le goût du théâtre. Elle avait dix-huit ans lorsqu'elle adressa à Rotrou un quatrain qui fut imprimé en tête de la tragédie de Hercule mourant, en 1686 :

Ton Hercule mourant va te rendre immortel ; Au ciel comme en la terre il publiera ta gloire, Et, laissant ici-bas un temple à sa mémoire, Son bûcher servira pour te faire un autel.

Dès l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans elle mena le train de la comédie nomade, eut beaucoup de succès en Languedoc à cause de sa beauté et de son talent, et y noua une longue liaison avec Esprit de Raymond de Moirmoiron, baron de Modène, gentilhomme ordinaire de Monsieur (Gaston d'Orléans). Elle en eut une fille, née le 3 juillet 1638 et baptisée sous le nom de Françoise.

Madeleine eut avec son frère Joseph la principale initiative dans la fondation de l'Illustre Théâtre, qui ne craignit pas d'entrer en lutte avec l'hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais. Nous avons raconté dans la vie de Molière comment le jeune Poquelin s'enrôla dans la troupe, et comment sa destinée fut à jamais fixée par cette résolution. En même temps que le baron de Modène quittait Paris pour suivre à Rome son nouveau maître Henri de Guise, et prendre part à tous les événements romanesques de la révolution de Naples, Molière, Madeleine Béjart et ses frères, rebutés à Paris, troussaient bagages pour la

province et commençaient cette existence de comédiens de campagne qu'ils menèrent pendant treize ans.

Madeleine Béjart, femme de tête et entendue aux affaires, paraît avoir été associée à Molière pour la direction de la troupe pendant cet espace de temps.

Après le retour de la troupe à Paris, elle ne figure plus que comme simple sociétaire; toutefois, c'est chez Madeleine Béjart que les sociétaires élisent domicile pour la pension constituée au profit de Louis Béjart en 1670. Elle conservait donc toujours une supériorité dans la troupe, en sa qualité de fondatrice et de doyenne.

Madeleine Béjart eut la réputation d'une des meilleures actrices de son temps, dans le tragique et le comique : elle jouait avec un égal succès Dorine, du Tartuffe, et Jocaste, de la Thébaïde de Racine. Elle était rousse, si Ton en croit Le Boulanger de Chalussay, qui fait dire à Élomire :

Mais le mesme refus de la brune et la blonde Me jeta sur la rousse...

Elle se mêlait un peu de composition, puisque la pièce de Don Quichotte ou les enchantements de Merlin est indiquée sur le registre de La Grange comme ayant été « arrangée par Mlle Béjart ».

Elle mourut au commencement de 1672. un an jour pour jour avant la mort de Molière. Robinet, dans sa lettre du 20 février, où il rend compte de la représention de la Comtesse d'Escarbagnas, à Saint-Germain-en-Laye, s'exprime ainsi :

Mais j'ai mal dit. mes chers lecteurs, Disant qu'avec tous les acteurs Qui composent sa compagnie 11 (Molière^ jouoit à sa comédie.

Hélasl ce monstre si camard Qui nous perce tous de son dard, Gloton. depuis mainte semaine, Par une avanie inhumaine, Tenoit une actrice au collet, Laquelle d'un rôle follet

Ou d'un sérieux tout de même S'acquittoit avec gloire extrême...

C'est mademoiselle Béjart Qui, toute flatterie à part. Faisoit très bien son personnage.

Et que ladite anthropophage Occit de son trait meurtrier, A la fin, mercredi dernier; Ayant paru bonne chrétienne Autant que bonne comédienne Et rempli, ce dit-on, des mieux Ce rôle des plus sérieux Que, bien ou mal. tout mortel joue Quand la Parque lui fait la moue.

On lit sur les registres de la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois :

« Le vendredi 19 février 1672. le corps de feue damoiselle Marie-Madeleine Béjart. comédienne de la troupe du roi, pris hier dans la place du Palais-Royal, et porté en convoi en cette église par permission de monseigneur l'archevêque, a été porté en carrosse en l'église de Saint-Paul. Signé Cardé, exécuteur testamentaire, et de Voulges.» et sur ceux de la paroisse Saint-Paul :

« Le 17 février 1672, demoiselle Magdelaine Béjart est décédée paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. de laquelle le corps a été apporté à l'église Saint-Paul, et ensuite inhumé sous les charniers de ladite église, le 19 dudit mois. Signé Béjart-l'Éguisé, J.-B.-P. Molière. >

Le testament de Madeleine Béjart, en date du 2 janvier 1672, institue Armande Béjart sa légataire universelle après prélèvement des legs particuliers, et Madeleine Esprit Poquelin de Molière, sa nièce, par substitution. — Pierre Mignard. peintre du roi, est chargé de placer kjs deniers comptants.

L'inventaire de Madeleine Béjart, du 12 mars 1672, dressé devant Me Mouille, notaire, contient le pouvoir donné par Molière à sa femme Armande pour accepter le legs fait à elle par sa sœur. Cette procuration, annexée à l'inventaire même, est signée : J.-B.-P. Molière (1).

(1) Vovez Recherches sur Molière, par E. Soulié, p. 247,

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