MADEMOISELLE HERVE (GENEVIEVE BEJART
Geneviève Béjart, sœur de Madeleine, était, selon toute vraisemblance, née le 2 juillet 1624 (1). On la nommait Mlle Hervé, du nom de sa mère Marie Hervé. Geneviève Béjart se maria deux fois: elle épousa, le jeudi 27 novembre 1664, Léonard de Loménie, qualifié quelquefois sr de la Ville-Aubrun. Elle se remaria le lundi 19 septembre 1672, à l'âge de quarante-huit ans (l'acte de mariage ne lui en donne que quarante), avec Jean-Baptiste Aubry, âgé de trente-six ans, paveur ordinaire des bâtiments du roi. Aubry composa une tragédie de Démétrius jouée le 10 juin 1689 et non imprimée. Nous lui avons vu prendre une part principale aux démarches qui suivirent la mort de son illustre beau-frère.
Geneviève Béjart fut une des signataires de l'acte de société de l'Illustre Théâtre, du 30 juin 1643. Elle partagea depuis lors les destinées de la troupe, tant en province qu'à Paris. Lorsqu'après la mort de Molière la troupe du Palais-Royal fut réunie à celle du Marais, Geneviève (Mlle Hervé-Aubry) figure dans la nouvelle troupe pour une demi-part. Elle mourut deux ans après. La Grange inscrit sur son registre : « Le troisiesme de juillet 1675. Mlle Aubry mourut; l'on ne joua point le vendredi cinquiesme. » Le registre mortuaire de Saint-Sulpice contient l'acte que voici :
« Le quatrième jour de juillet 1675 a estéfaict le convoi, service et enterrement de Geneviesve Béjart, âgée de quarante-quatre ans (2», femme de Aubry, paveur ordinaire du roy et l'un des entrepreneurs du pavé de Paris, morte le 3e du présent mois, rue de Seyne, à l'hostel d'Arras, et ont assisté audict enterrement Jean-Baptiste Aubry, son mary, et Louis Béjart Lesguizé, lieutenant au régiment de la Ferté, son frère, et plusieurs autres amis de la delFuncte. Signe : Aubry. »
Geneviève Béjart est peu connue comme actrice : on ne peut dire quels rôles lui étaient attribués, ni si elle avait de la beauté ou du talent.
(1) Voyez p. 36.
i Elle avait cinquante et un ans, si, comme on peut le conjecturer, elle était née en 1624.
LOUIS BÉJART, DIT l'eGUISE.
Borgne et boiteux, telles auraient été, suivant Le Boulanger de Chalussay, les infirmités de Louis Béjart, frère cad°et des précédents. Boiteux, il l'était devenu certainement à la suite d'un accident dont les détails nous sont connus. Borgne, on peut douter qu'il le fût, car il n'y a que cette satire beaucoup plus violente que véridique qui lui ait reproché cette disgrâce.
Louis Béjart était né le 4 décembre 1630; il n'avait que treize ans lorsque fut fondé l'Illustre Théâtre. On ne sait à quel moment précis il fut incorporé dans la troupe formée par ses frères et sœurs. Sociétaire de la troupe de Monsieur, il joua avec succès, disent les frères Parfait, dans le comique les pères et les seconds valets, et dans le tragique les troisièmes et quatrièmes rôles.
Il avait de la bravoure et du sang-froid. On en a vu une preuve dans le récit de l'invasion du théâtre du Palais-Royal par les soldats de la Maison du roi (1). Ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'accident qui le rendit boiteux. Se trouvant sur la place du Palais-Royal, il aperçut deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il voulut les séparer, et en rabattant avec son arme celle d'un des adversaires, il en fut blessé au pied si grièvement qu'il ne put complètement se guérir (2). Il avait été blessé assez souvent pour en garder des traces. M. Campardon a publié une plainte de Louis Béjart, à la date du 31 mai 1661, contre un nommé Gêné, autrement dit Grand-Maison, qui lui avait fait, d'un coup d'épée, une large blessure à la cuisse droite, qu'il avait déjà blessée (3). Lorsqu'en 1668 Molière donna VAvare, il fit dire à Harpagon, parlant du valet de son lils : « Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. » Louis jouait ce personnage de Laflèche. Grâce à cette précaution, l'infirmité de l'acteur devint,
(1) Voyez page 229.
(2) Histoire du Théâtre français, tome XI, p. 305.
(3) Nouvelles pièces sur Molière et sur quelques comédiens de sa troupe, p. i"8.
pour ainsi dire, une partie du rôle; tous ceux qui jouaient ce même personnage boitèrent comme Béjart. Bien plus, à, en croire Cizeron-Rival, ils boitèrent, par esprit d'imitation, dans tous les autres rôles qui appartenaient à ce comédien.
Béjart l'Éguisé, à Pâques de l'année 1670, prit sa retraite. « Le sieur Béjart, par délibération de toute la troupe a été mis, dit La Grange, à la pension de 1,000 livres, et est sorti de la troupe. Cette pension a été la première établie à l'exemple de celle qu'on donne aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. > Il mourut le 29 septembre 1678.
Voici la mention relevée par M. Jal sur le registre de Saint-Sulpice : « Le quatorze octobre, Louis Béjart, sr de Léguisé, officier au régiment de la Ferté, âgé d'environ quarante-cinq ans (1), mort le 13, rue Guénégaud, au logis du sr Mécard, marchand chandelier, et ont assisté au dict enterrement Jean-Baptiste Aubry et Isaac-François Guérin. beaux-frères du deffunct. Signé: Aubrt, Glérin. »
Nous avons déjà vu Louis Béjart prendre cette qualité de lieutenant au régiment de la Ferté dans l'acte mortuaire de sa sœur Geneviève, en 1675. On ignore quand ni comment il avait pu acquérir ce titre.
Un trait de bienfaisance qui se réfère aux dernières années de sa vie mérite d'être rapporté. Celui qui en fut l'objet est ce malheureux Coypeau Dassoucy, que nous avons vu hébergé par les Béjart, en Provence, pendant six bons mois de l'année 1655-1656. De retour de Rome, à l'âge de soixante-dix ans Dassoucy fut arrêté (mars 1673) et incarcéré au Petit-Châtelet. < Là, dit-il, je me couchai sur un peu de paille, que je regardai non pas comme mon lit, mais comme mon tombeau. J'y restai étendu comme un homme frappé de la foudre, et y demeurai quatre jours sans remuer ni prendre aucun aliment. A moins d'un coup du ciel, c'étoit fait de ma vie. Mais enfin la Providence, qui ne m'abandonna jamais d'un seul pas, me secourut à point nommé. Lorsque j'y pensois le moins, je vis entrer dans mon cachot une bouteille de vin, un pain de Ségovie avec un plat d'épi-
1 11 avait quarante-huit ans.
nards, et un homme qui portoit tout cela qui me dit, de la part de mon ami Béjart et de toute sa généreuse famille, que je prisse cœur, que je me consolasse; et que je ne manquerois d'aucune chose; et certes, je puis dire que, sans ce prompt secours, la mort... m'étoit inévitable (1). »