ARMANDE BEJART (MADEMOISELLE MOLIERE
La biographie d'Armande Béjart est faite avec celle de Molière qui l'épousa. Nous pouvons, toutefois, reproduire quelques documents et quelques jugements qui la concernent. Il y a d'excellents témoignages d'elle comme actrice. Il faut à ce propos transcrire cette page de l'auteur anonyme des Entretiens galants (1681) :
Cette belle scène du Malade imaginaire (la leçon de chant) que Gélinde vient de nous citer, poursuivit Bérélie, n'a-t-elle pas toujours eu sur le théâtre de Guénégaud un agrément qu'elle n'auroit jamais sur celui de l'Opéra? La Molière et La Grange, qui la chantent, n'ont pas cependant la voix du monde la plus belle. Je doute même qu'ils entendent finement la musique, et quoiqu'ils chantent par les règles, ce n'est point par leur chant qu'ils s'attirent une si générale approbation. Mais ils savent toucher le cœur, ils peignent les passions. La peinture qu'ils en font est si vraisemblable, et leur jeu se cache si bien dans la nature, que l'on ne pense pas à distinguer la vérité de la seule apparence. En un mot, ils entendent admirablement bien le théâtre, et leurs rôles ne réussissent jamais bien lorsqu'ils ne les jouent pas eux-mêmes. — Tous ceux qui ont quelque goût pour le théâtre, répartit Philémon, seront bien persuadés de ce que vous en dites. Mais l'actrice et l'acteur dont vous parlez ne doivent pas leurs plus grands succès à la manière délicate dont ils récitent. Leur extérieur a déjà quelque chose qui impose. Leur maintien a quelque chose de touchant. Leur jeu imite si bien la nature, qu'ils font quelquefois des scènes muettes qui sont d'un grand goût pour tout le
(1) La Prison de M. Dassoucy, Paris, Quenel, 1678.
monde. — J'ai porté cent fois cette réflexion plus loin que vous, reprit Bérélie; j'ai remarqué souvent que la Molière et La Grange font voir beaucoup de jugement dans leur récit, et que leur jeu continue lors même que leur rôle est fini. Ils ne sont jamais inutiles sur le théâtre : ils jouent presque aussi bien quand ils écoutent que quand ils parlent. Leurs regards ne sont pas dissipés; leurs yeux ne parcourent pas les loges. Ils savent que leur salle est remplie; mais ils parlent et ils agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part à leur action; ils sont propres et magnifiques sans rien faire paroître d'affecté. Ils ont soin de leur parure avant que de se faire voir, et ils n'y pensent plus dès qu'ils sont sur la scène. Et si la Molière retouche parfois à ses cheveux, si elle raccommode ses nœuds et ses pierreries, ses petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer; mais enfin, avec tous ses avantages, elle ne plairoit pas tant si sa voix étoit moins touchante; elle en est si persuadée elle-même que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents.
Son talent comme actrice ne peut donc être mis en doute. Il était reconnu même par ses ennemis, et le libelle de la Fameuse Comédienne avoue qu'au moins dans les pièces de son mari elle fut, jusqu'à la fin de ses jours, inimitable. Ce furent sous ses traits que parurent d'abord la princesse d'r^lide; Elmire, du Tartuffe; Célimène, du Misanthrope; Lucile, du Bourgeois gentilhomme; Henriette, des Femmes savantes; Angélique, du Malade imaginaire, etc. Dans le Parisien, de Champmeslé, on la vit jouer admirablement et avec la plus grande finesse un rôle écrit tout entier en italien.
Mais la curiosité s'est plus attachée aux aventures de sa vie privée qu'aux succès qu'elle obtint sur le théâtre. Elle souleva des jalousies et des inimitiés violentes, et presque tous les contemporains qui ont parlé d'elle l'ont fait avec malveillance. Grimarest, le premier biographe de Molière, est fort hostile à Armande Béjart, qu'il ne manque pas d'attaquer toutes les fois que l'occasion s'en présente.
Mne Molière nous apparaît, malgré toutes les reserves et
les protestations de la critique, à travers les récits scandaleux du libelle que nous avons cite souvent et qui a fani par avoir d'autant plus de crédit que le contrôle devenait
plus difficile. , . .. , ,
Dans ces derniers temps, on a été plus équitable pour elle M. Edouard Thierry, qui est un esprit judicieux dans son étude sur La Grange, s'exprime ainsi : c M»« Molière eut pour biographies un pamphlet anonyme un factura plus outrageant encore que le pamphlet .celui du sieur Guichard), et la postérité s'est fait une loi de cette doube infamie. Aujourd'hui le culte de Molière, il faut bien e reconnaître, se compose d'un juste enthousiasme pour e o-énie de l'homme et d'un dénigrement excessif pour la femme qui porta son nom. Qu'ils aient souffert 1 un par l'autre voilà la vérité incontestable. Le mariage leur ht un enfer domestique ; mais un mauvais ménage ne suppose pas nécessairement les fautes de la femme (1). L incompatibilité d'humeur suffit entre époux, et un premier ma entendu devient celui de l'existence entière. On devrait se rappeler avant tout que Molière n'a jamais cesse d aimer ni d'excuser Armande, et qu'il la demandait encore comme la consolation de ses derniers moments. Qui sait le mal que purent faire dans une telle union, la calomnie de Montfleury le père, Madeleine, belle-sœur équivoque, M"« de Brie, confidente suspecte? Femme et fiere, Armande ne supporta jamais la défiance et les emportements injustes ; elle se vengea du soupçon en 1 irritant par la coquetterie apparente ou réelle, mais toujours dangereuse. Veuve et libre, aussitôt qu'elle ne dut compte qu'à elle-même, elle s'interdit d'être coquette. Elle prit chez elle sa sœur et son beau-frère pour témoins et pour garants de toutes ses actions (2); un second mariage la
fil « Dorimkne. - Mon Dieu. Dorante, il faut des deux parts bien des qualités' pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine . a composer une union dont ils soient satisfaits . Le Bourgeou gentilhomme, acte III scène xvn.)
(2) M* Molière, lorsque la comédie s'établit à l'hôtel de Guénégaud, en 1673, loua le 16 août, par bail de six ans, avec Aubry et Geneviève
d64 APPENDICE I
rendit femme d'intérieur ; un second mariage aurait-il rendu Molière moins inquiet et moins tourmenté? »
Nous avons donné ci-devant l'acte de décès d'Armande Béjart 1 .