CHAPITRE II
Molière. Le 13 août celui-ci est en liberté et s'oblige, avec ses compagnons, à acquitter, garantir et indemniser le maître paveur. Ils sont assemblés « au jeu de paume de la Croix-Noire, sis rue de la Barée (des Barrés), proche Y Ave Marier ». La troupe est alors en décadence manifeste. Elle ne se dit plus «entretenue par Son Altesse Royale ». Elle ne se compose plus que de sept acteurs et actrices. Denis Beys. Georges Pinel, Nicolas Desfontaines, Madeleine Malingre. Catherine De Surfis, se sont retirés. Il 1 si Germain Clerin, Joseph Béjart, Molière. Catherine Bourgeois et un nommé G. Rabel. qui apparaît ici pour la première fois.
Les comédiens ne purent s'acquitter envers Léonard Aubry, car on voit Jean Poquelin, le père, s'engager à lui payer, en l'acquit de son fils aîné et à sa prière, la somme de trois cents livres, par promesse du 24 décembre 1646, et Léonard Aubry donner quittance du dernier et parfait payement de ladite somme le 1er juin 1649.
Les pauvres comédiens de l'Illustre Théâtre repassèrentils la Seine, comme on le dit communément, et retournèrent-ils jouer au faubourg Saint-Germain, carrefour Buci, dans un jeu de paume dit de la Croix-Blanche? Grimarest cite le jeu de paume de la Croix-Blanche, mais sans parler du jeu de paume de la Croix-Noire, de sorte qu'on peut supposer qu'il commet une erreur de nom.
Le Boulanger de Chalussay. dans Êlomire hypocondrez fait dire à Elomire (Molière), racontant les déboires de sa jeunesse :
N'accusant que le lieu d'un si fâcheux destin,
Du port Saint-Paul je passe au faubourg Saint-Germain...
Mais il ne parle pas non plus du jeu de paume des Mestayers, il ne cite que deux stations; on pourrait croire qu'il en a simplement interverti l'ordre. M. A. Vitu pense que cette troisième station n'a point existé, et M. Eudore Soulié avoue n'avoir rien trouvé, dans les documents, de relatif à ce troisième séjour.
La première période de la vie théâtrale de Molière se limite donc certainement à une année et demie, et peut-
être à deux années. Molière s'y jette à corps perdu. Il est en tète de la troupe; il prend la plus grosse part de responsabilité, et subit les plus graves conséquences de la défaite, défaite d'autant plus cruelle qu'elle avait la famille pour témoin, et qu'il dut, en somme, pour se tirer d'affaires, recourir à son père Jean Poquelin. qui du reste ne lui fit pas défaut.
Molière ne trouva donc point la voie facile, unie et fleurie: il fut des les premiers pas rudement averti de l'àpreté de la route où il s'engageait. 11 connut immédiatement ces premier"- blessures qu'infligent presque également la moquerie ou l'indifférence du public. Mais il n'était pas de ceux qui se découragent et se rebutent. Il n'avait pas fait, comme on le dit d'ordinaire, un de ces coups de tête qui sont toujours suivis d'un prompt repentir. Une telle conduite n'est pas dans son caractère; Molière est l'homme qui sait où il va et qui ne livre rien au hasard. En entrant dans la carrière du théâtre, il y portait une volonté arrêtée et une ambition résolue; rien ne devait le faire reculer.
La jeune troupe prit bravement son parti. Paris ne voulait pas d'ell ■: elle quitta Paris et alla demander à la province, moins exigeante, un plus favorable accueil. L prit d'aventure venait volontiers en aide, à cette époque. au goût de la comédie. Corneille n'avait-il pas raconté avec quelque complaisance dans V Illusion, les escapades et les fortunes diverses du comédien Clindor? Scudéry n'avait-il pas montré M. de Blandimare à la poursuite de son neveu Belle-Ombre, s'enrôlant dans la troupe ; i] avoir entendu « une églogue pastorale de L'auteur du Tro,, Scudéry lui-même!? Scarron allait
écrire son Roman comique, comme l'espagnol Rojas avait écrit son Viage entretenido; tous deux ont reproduit, dans ces étranges peintures, un côté fantasque des mœurs de leur temps; tous deux ont retracé une page bizarre de l'histoire morale de leur pays.