CHAPITRE III
qu'il resta toujours dans la haute société de son temps. Tout ce qu'on est en droit de retenir du burlesque tableau de l'auteur du Roman comique c'est quelque idée générale du milieu étrange où Molière allait faire un nouvel apprentissage. Quoique Scarron, par une naturelle tendance, peignit en laid plutôt qu'en beau, et que les scènes qui ont pour théâtre le Tripot de la Biche soient poussées souvent à la caricature, nous apercevons distinctement dans ce récit fictif la rudesse des mœurs de province, l'absence à peu près complète de police, l'impertinence seigneuriale et la brutalité soldatesque, et, au milieu de ces mœurs grossières et batailleuses un épanouissement de l'individu, un relief vigoureux du caractère. La protection des lois, cette ubiquité du gouvernement que nous voyons à présent, n'existait guère. ou du moins, ne 'se faisait que bien faiblement sentir. Rappelez-vous l'entrée en matière : ces comédiens qui arrivent à la débandade, « un pied chaussé et l'autre nu », fuyant la vengeance des fusiliers de l'intendant, « à cause d'une disgrâce qui leur est arrivée à Tours, où leur étourdi de portier a tué un de ces fusiliers ». C'étaient là les accidents journaliers de cette vie nomade. On y respirait un air libre que nous aurions peine à supporter aujourd'hui. Les mots avaient aussi un accent plus sonore, et la franchise dépassait souvent les limites de ce qui nous paraîtrait tolérable. Si l'on trouve parfois dans le dialogue de Molière un peu de crudité et de verdeur, on n'eu est pas surpris, en se reportant au temps où il vécut: s'il y a lieu de s'étonner au contraire, c'est bien plutôt du progrès qu'il lit faire au style et aux mœurs de la comédie.
« Je suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province, dit dans le Roman comique Léandre à Destin; j'i spère un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente, pourvu que mon père meure; car encore qu'il y ait quatre-vingts ans qu'il fait enrager tous ceux qui dépendent de lui ou qui ont affaire à lui, il se porte si bien qu'il y a plus à craindre pour moi qu'il ne meure jamais qu'à espérer que je lui succède un jour en trois fort belles terres qui font tout son bien. » Voilà ce qu'on
peut appeler parler sans feinte. Molière exprimera bien les mêmes sentiments dans sa première comédie :
Votre père fait voir une paresse extrême
A rendre par sa mort tous vos désirs contents.
[L'Étourdi, acte II, scène i.)
Mais il met ces paroles dans la bouche d'un valet, et d'un valet dont son maître est obligé de tout entendre, de sorte que dans cette rudesse môme on peut voir une leçon morale. Molière est déjà loin de Scarron, et pourtant il est vrai de dire que Ton ne souffrirait pas de nos jours sur la scène l'expression de pareils sentiments, quelque soin que l'auteur prît d'ailleurs de les atténuer ou de les condamner.
Les quelques lignes de la préface du Dictateur romain répondent aussi à l'objection que l'on pouvait tirer de ce que rien dans les archives de Bordeaux ne révèle la présence des fugitifs de Paris; que la correspondance administrative du duc d'Epernon avec les jurats, compulsée avec soin par M. Arnaud Detcheverry, ne contient pas un seul passage pouvant se rapporter à eux; que, de plus, Bordeaux pendant la plus grande partie de cette année, de janvier à octobre, fut désolé par la peste. André Mareschal a soin de nous avertir que ces comédiens du duc d'Épemon étaient destinés seulement aux plaisirs de Sa Grandeur. Rien d'étonnant que leur présence à Bordeaux ait passé inaperçue; ils n'y firent peut-être point de séjour, divertissant le gouverneur et sa petite cour dans un de ses châteaux.
Aussi n'accueillons-nous point, au moins pour ce moment, la tradition relative à une tragédie de la Thèbaïde ou d'Étéocte et Polyaice que Molière aurait joué dans cette ville. L'éditeur Bret, en 1 7 7 : J , met cette tradition au compte de Montesquieu. L'éditeur de Racine, Germain Garnier, en 1807, disait encore : « Plusieurs personnes ont entendu raconter à Montesquieu un fait qui passait pour constant à Bordeaux, etc. «
Le fait se rattachait naturellement à une autre anecdote d'après laquelle Molière passait pour avoir donné à Racine
le sujet de sa première tragédie. Quand Racine dit. dans la préface de sa Thébdide : « Quelques vers que j'avois faits tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit: ils m'excitèrent à faire une tragédie et me proposèrent le sujet de la Thébdide. » Ces quelques personnes d'esprit, ce serait Molière tout simplement. Grimarest raconte l'anecdote dans sa Vie de Molière^ en 1705. La Grange-Chancel la confirme dans la préface de ses œuvres (1735), avec d'autant plus d'assurance que le temps s'éloigne davantage. « J'ai ouï dire à des amis particuliers de M. Racine, que lorsqu'il lit sa Thébdide, dont Molière lui avoit donné le plan, etc. » Voltaire surenchérit là-dessus dans sa Vie de Molière. Il fournit de sa propre imagination un prêt de cent louis de Molière à Racine. Ainsi croissent les légendes, un trait s'ajoutant à l'autre.
Les lettres de Racine à l'abbé Le Vasseur démolissent cette légende. On y voit que Racine destinait d'abord sa tragédie, non pas à la troupe de Molière mais à celle de l'hôtel de Bourgogne; qu'elle fut même promise sur les affiches de celle-ci (lettre de décembre 1663), mais seulement après trois autres pièces. Le jeune auteur impatient porta sa pièce à Molière, qui la joua le 20 juin 1664. Il iit cette première fois faux bond à l'hôtel de Bourgogne comme deux ans plus tard il faussa compagnie à Molière. Il esl évident que le poète ne croyait avoir envers l'un ou l'autre de ces théâtres aucun engagement particulier, aucune dette personnelle.
Que Molière ait fait représenter une tragédie à Bordeaux en 1646; c'est tout à l'ait invraisemblable. La troupe fit peut-être, il est vrai, d'autres séjours en cette ville, pendant les trois ou quatre années qui suivirent: mais l'anecdote de Molière poète tragique reste à l'état d'hypothèse pure; rien n'est venu la confirmer jusqu'ici.
On voit que l'année 1646 ne nous offre que des indications assez vagues.
En 1647, les renseignements deviennent un peu plus positifs. M. Jules Rolland, dans son Histoire littèr d'Albi, a publié des documents dignes d'attention. Le premier de ces documents est une lettre adressée aux
consuls d'Albi par le comte de Breteuil, intendant de la province du Languedoc. Voici cette lettre :
« Messieurs, estant arrivé en votre ville (1), j'ay trouvé la troupe des comédiens de M. le duc d'Épernon, qui m'ont dit que vostre ville 1rs avoit mandés pour donner la comédie pendant que M. le comte d'Aubijoux y a demeuré, ce qu'ils ont fait sans qu'on leur ait tenu la promesse qu'un leur avoit faite, qui est qu'on leur \ promis une somme de six cents livres et le port et la conduite de leurs bagages. Cette troupe est remplie de fort honnêtes gens et de très bons artistes qui méritent d'être récompensés de leurs peines. Ils ont cru qu'à ma considération ils pourroient obtenir vostre grâce et que vous leur ferez donner satisfaction. C'est de quoy je vous prie, et de faire en sorte qu'ils puissent être payés. Je vous en aurai obligation en mon particulier après avoir assuré que je suis, messieurs, votre bien affectionné serviteur.
« De Breteuil. »
« Carcassonne. neuvième octobre 16i~. »
Quels étaient ces liens de M. le duc d'Épernon
en faveur de qui le comte de Breteuil use de si pressantes recommandations? Un autre document va nous les faire connaître : c'est un extrait du Compte des frais de Ventrée de monseigneur le comte d'Aubijoux. lieutenant général le roy en la province du Languedoc, extrait ainsi conçu :
« La troupe des comédiens d>' M?r le duc d'Épernon t venue exprès de la ville de Tholoze en cette ville (Albi) avec leurs ardes et demeurée pendant le séjour de Me1" le comte, il leur fust accordé pour Le dédommagement la somme de 500 livres payées el avancées par la susdite ville d'Alby. résultant par la quittance concédée par sieurs Charles Du Presne, René Berthelot et Pierre Rebelhon, ;ue par M. Bernard Bruel, notaire, le 24e octobre dudit an 1647. »
Ainsi l'intervention de l'intendant de la province du
(1) Garcassonne, voyez la souscription.