CHAPITRE III Ci
Languedoc avait été immédiatement efficace : les consuls d'Albi s'étaient contentés de réduire d'une centaine de livres la somme réclamée par les comédiens.
Les noms des acteurs qui ont signé la quittance du 24 octobre 1646 vont nous devenir bientôt familiers. René Berthelot, c'est Duparc, le futur Gros-René. C'est ici. croyons-nous, qu'il apparaît pour la première fois. Charles Dufresne et Pierre Rebelhon (lisez Réveillon) avaient déjà fait partie, à Lyon, en 1643, d'une même troupe comique qui comptait aussi parmi ses membres le poète Nicolas Desfontatnes, celui qui s'était agrégé à l'Illustre Théâtre en 16i4. S'ils étaient devenus «comédiens du duc d'Epernon », ce ne pouvait être que par suite de la protection accordée à Madeleine Béjart, et parce qu'ils s'étaient associés aux Béjart et à Molière.
« Mais cela n'est pas sûr, objecte M. Brunetière; peutêtre leur réunion n'eut-elle lieu que l'année suivante. » Nous verrons tout à l'heure que l'année suivante Dufresne. Berthelot, Réveillon, Molière, Madeleine Béjart, constituent une même troupe; nous verrons encore que cette troupe est bien celle de Son Altesse d'Epernon, Tune des deux troupes provinciales qui passaient pour les plus complètes, et que Scarron cite au commencement de son Roman. Cet ensemble de faits connus : la protection accordée à une actrice qui peut bien être la Béjart, le titre porté par la troupe en passage à Albi, l'association indubitable de ces acteurs à une année de là, tout cela, sans produire la certitude, s'enchaîne assez bien et prend ainsi quelque consistance et quelque valeur. Voici donc ce que nous croyons apercevoir : Madeleine Béjart forte de l'appui trouvé auprès du gouverneur de la Guyenne en 1646, aurait, au printemps de 1647, époque où les troupes provinciales se reformaient à Paris, renforcé sa compagnie de ces artistes déjà habitués au train de la comédie errante. Dufresne, qui va prendre dans la troupe le rôle de directeur ou tout au moins de régisseur, était d'Argentan. « Il appartenait, dit M. Henri Chardon, à la famille des Dufresne, peintres d'Argentan, dont on retrouve encore aujourd'hui des tableaux dans les églises du Maine. » Madeleine du Freign? qu'il avait mariée à Lyon en 1643,
à François de La Cour, était sans doute sa fille (1). Il avait donc un certain âge.
La pièce de comptabilité que nous venons de reproduire nous donne trois stations des comédiens. Ils étaient à Toulouse vers le mois de juillet. C'est probablement alors que Molière y aurait connu le vieux poète Goudouly, et non, comme on le prétend, en mai 1649. Pierre Goudouly étant à cette dernière date retiré au cloître des Carmes, et proche de sa fin; il mourut quatre mois après (2). Leur séjour à Albi se place en août et en septembre. Enfin on voit, par la lettre du comte de Breteuil, qu'ils étaient au commencement d'octobre à Carcassonne.
Au printemps de l'année suivante, 1648, la troupe est en Bretagne et en Vendée. On lit sur les registres de l'IIôtel-de-Ville de Nantes les actes suivants :
« Du jeudi 23e jour d'apvril mil six cent quarantehuit... Ce jour est venu au Bureau le Sr Morlierre, l'un des comédiens de la trouppe du 8r Dufresne, qui a remonstré que le reste de lad. trouppe doit arriver ced. jour en ceste ville et a supplyé tres-heumblement Messieurs leur permettre de monter sur le téatre pour représenter leurs commédyes.
« Sur quoy, de l'advys commun du Bureau, a esté arresté que la trouppe desd. comédiens tardera de monter sur le téàtre jusques à dimanche prochain, auquel jour il sera advizé ce qui sera trouvé à propos. »
« Du dimanche 26e jour d'apvril 1648... De l'advis commun du Bureau... défiances sont faictes aux comédiens de commancer à monter sur le téàtre jusques à ce qu'on aye nouvelles de sa reconvalescence. » (Il s'agit de la convalescence du maréchal de la Meilleraye.)
« Du dimanche, 17e jour de may 1648... Ce jour a été mandé et faict entrer au Bureau Dufresne commédien. auquel a esté par Messieurs déclaré qu'ils entendent prendre la pièce qui doibt estre demain représentée, pour l'hospital de ceste ville, ainsi qu'il a esté pratiqué cy devant aux autres troupes de comédiens. De quoy le dict
(1) Brouchoud, document VIII.
\2t Le Molièriste, lre année, p. 17.
Dufresne est demeuré d'accord. Et au moyen de quoy a esté arresté qu'il sera mis ordre à ce que l'argent soit reçu à la porte du jeu de paulme par personnes que l'on commettra ponr cet effaict. »
« Le sieur Morlierre, l'un des comédiens de la troupe du sieur Dufresne », n'est autre que J.-B. Poquelin, dont le nom de théâtre a été défiguré, comme cela n'arrivait que trop souvent, par le greffier du bureau de la ville de Nantes. Un autre acte achève de dissiper tout ce qui pouvait subsister de doutes cà cet égard : le dix-huit mai. en la paroisse Saint-Léonard de cette ville, fut baptisée une tille de Pierre Réveillon, le même acteur qu'un autre greffier avait appelé Pierre Rébellion dans l'extrait des comptes de la ville d'Albi. l'année précédente. Les témoins sont Dufresne. Duparc (René Berthelot), Marie Hervé .-t sa fille. Madeleine Béjart.
Le texte du registre de l'hôtel de ville donnerait à croire que Dufresne était le chef de la troupe, puisque Molière est désigné comme un de ses comédiens. Mais il est très probable que les chefs réels de la compagnie étaient toujours Molière et les Béjart, surtout Madeleine. Dufresne fut chargé sans doute de se mettre en avant dans les démarches auprès des autorités municipales, étant plus âgé et plus expérimenté.
L'acte de naissance du 18 mai montre que Marie Hervé accompagnait ses enfants dans leurs pérégrinations. Il »ieu possible que Louis Béjart. celui qu'on surnommera l'Éguisé. fût venu se joindre au reste de la famille; il avait alors dix-huit ans. Avec ce dernier et sa mère, nous aurions neuf personnages de cette compagnie, c'està-dire bien près de la compagnie entière, car ces troupes de campagne ne comptaient guère qu'une dizaine d'artistes tout au plus.
Les représentations, inaugurées à Nantes le 17 mai, n'eurent pas beaucoup de succès. Les historiens de Nantes racontent que la malheureuse troupe eut de la peine a soutenir la concurrence «l'un Vénitien nommé Segale. qui fut autorisé, le 24 mai. à organiser « jeux de marionnettes et représentations à machines ».
Leur séjour à Nantes parait avoir été assez court. Au
6i VIE DE MOLIÈRE
mois de juin suivant, la troupe alla très probablement à Fontenay-le-Comte en Vendée. Il résulte d'un acte de procureur retrouvé par M. B. Fillon, contenant une requête adressée au lieutenant particulier de la ville, en date du 9 juin 1648, que Dufresne, étant à Nantes, » avoit pris à loyer de Louis Benesteau, maistre paulmier, le logis où se tient le jeu de paulme de cette ville de Fontenay-le-Comte, pour vingt et un jours, qui commenceront à courir le quinziesme de ce présent mois de juing, à raison de sept livres tournoys par jour, y compris les dimanches et festes estant en icelni temps, qui faict en tout la somme de cent quarante-sept livres ». Dufresne avait donné des arrhes; il demande l'exécution du marché; il l'obtint sans doute, peut-être après quelques jours de retard. De Fontenay, ils durent gagner les grandes villes de l'Ouest, mais nous cessons d'avoir la preuve authentique de leur passage. Une tradition fait mention de l'accueil tout à fait hostile que les comédiens auraient reçu à Limoges. Il en serait resté au cœur de Molière une longue rancune qui lui aurait fait créer, vingt ans plus tard, Monsieur de Pourceaugnac. Il n'est pas douteux, du moins, que Molière n'ait été k Limoges, soit à ce moment, soit à un autre. i X>st-il pas vrai que Petit-Jean, ce traiteur qui fait si bonne chère », et le cimetière des Arènes, i ce lieu où l'on se promène », et l'église Saint-Etienne, ont tout l'air d'être pour lui de vieilles connaissances?... La cathédrale de Limoges est mise précisément sous l'invocation de saint Etienne: une rue de la ville porte encore le nom de faubourg des Arènes il). »
Cependant les affaires politiques se compliquaient. Les barricades du mois d'août 16 ±8 commencèrent, à Paris, les guerres de la Fronde. Le 6 janvier 1649, la reine régente Anne d'Autriche s'enfuit de la capitale du royaume, laissant la ville au Parlement, au coadjuteur, au prince de Conti. au duc de Beaufort, roi def Halles, et aux duchesses factieuses qui voulaient devenir des héroïnes de roman. Le mouvement gagna rapidement les provinces, où il redoubla la licence. L'agitation commença à Bor-
(1) Bruneti^re, Etude* critiques, p. 106.