CHAPITRE III
du Languedoc, et auparavant au château de Séverac chez le duc d'Arpajon, il est bien probable, ajoute M. Rolland, que l'on trouverait à Castres de pareils ordres pour les faire transporter dans une autre ville, et ainsi d'étape en étape jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à destination.
Ainsi, lorsque ces troupes ambulantes remplissaient une sorte d'emploi public, une sorte de rôle 'officiel dans les fêtes et solennités, elles avaient l'appui des autorités locales, aux dépens desquelles leur voyage s'effectuait. Mais, à part ces circonstances, les frais de transport retombaient sur elles et devaient être assez lourds, lorsqu'on songe au modeste prix des places dont on les obligeait généralement à se contenter.
Le Boulanger de Chalussay. dans Élomire lujpocondre, fait ressortir, toujours au point de vue satirique, les côtés difficiles de cette existence, lorsqu'il fait dire à Élomire ou Molière racontant ses pérégrinations provinciales :
Nous prismes la campagne, où la petite ville, Admirant les talents de mon petit troupeau, Protesta mille fois que rien n'estoit plus beau; Surtout quand sur la scène on voyoit mon visage, Les signes d'allégresses alloient jusqu'à la rage : Car ces provinciaux, par leurs cris redoublés Et leurs contorsions, paroissoient tout troublés. Dieu sçait si, me voyant ainsi le vent en pouppe, Je devois estre gay; mais le soin de la souppe, Dont il falloit remplir vos ventres et le mien. Ce soin, vous le sçavés. hélas! l'empèchoit bien. Car, ne prenant alors que cinq sols par personne, Nous recevions si peu qu'encore je m'estonne Que mon petit gousset, avec mes petits soins. Ayent pu :~i longtemps suffire à nos besoins.
L'année théâtrale finissait vers le mois de mars. Tous les théâtres fermaient pendant la quinzaine de Pâques, et les troupes ambulantes interrompaient probablement leurs représentations pendant un espace plus long encore. Leurs acteurs et actrices venaient souvent à Paris passer le carême, dit Chapuzeau dans son Théâtre François, soit pour y contracter de nouveaux engagements, soit pour y prendre des leçons.
Molière revint-il à Paris au printemps de cette année 1650? Rien ne le prouve. En 1651. c'est différent; on sait qu'il y était de sa personne au mois d'avril. Dans l'inventaire, après décès, de Jean Poquelin le père est mentionnée une quittance ou reconnaissance, passée par-devant maître» Leroux et Levassenr, notaires au Chàtelet. le 14e jour d'avril 1651. faite par Jean Poquelin, fils aîné du défunt, -à-dire Molière.
Du 24 octobre 1650 au 14 janvier 1651. Molière et les rt furent à Pézenas, au service des étais de Languedoc, présidés par Louis de Cardaillac, et de Levy, comte de Bieule. Cela est prouvé par un extrait des comptes du trésorier de la bourse de Languedoc Pierre de Reich de Pennautier, constatant l'allocation de quatre mille livres « aux comédiens qui ont servi pendant trois mois que les estats ont esté sur pied (24 octobre 1650 au 14 janvier 1651) u et par la quittance écrite de la main de Molière et ainsi conçue : « J'ay receu de Monsieur Penautier la somme de quatre mille livres ordonnées aux comédiens par Messieurs des Estats. Faict à Pezenas ce 17e décembre mil six cent cinquante. Molière. Pour 4000 livres. »
Les dépenses du compte ou comptereau dont cette allocation fait partie étaient comprises dans <> lestât général des despences de l'étape » et n'étaient pas discutées publiquement, ce qui explique le silence des procès-verbaux des séances des états sur ces larges-' -
Les deux pièces ont été découvertes par M. L. de la Pijardière, archiviste de l'Hérault, et publiés par lui dans le Moliériste de novembre 1885.
Elles ont une grande importance pour la biographie de Molière. Elles offrent d'abord le premier autographe connu de Molière ayant un caractère absolument authentique: elles donnent une valeur presque égale au reçu de février 1656, antérieurement découvert par M. de la Pijardière. et dont nous parlons plus loin. Elles font, enfin, remonter à une époque plus éloignée, qu'on n'avait pu l'établir jusqu'ici cette espèce de service officiel de lancienne troupe de l'Illustre Thécàtre auprès des états de Langue. lue. Et notez bien que la troupe, ou tout au moins son chef, inspire évidemment confiance à Messieurs du
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bureau des comptes, puisqu'il est payé bien avant l'expiration de la session, le 17 décembre 1650; on en pourrait conclure que ces comédiens n'étaient point des nouveauxvenus. Nous allons désormais les voir presque tous les ans remplir le même emploi.
A la fin de l'année 1651 et au commencement de 1652, Molière et ses compagnons sont à Carcassonne, où se tiennent les états du Languedoc. On en a pour témoignage une lettre de Dassouci à Molière, pour s'excuser de la précipitation de son départ. La voici :
A Monsieur de Molière.
Monsieur,
Je vous demande pardon de n'avoir pas pris congé de vous. Monsieur Fresart, le 'plus froit en l'art d'obliger qu'homme oui soit au monde, me fit partir avec trop de précipitation pour m'acquitter de ce devoir. J'eus bien de la peine seulement à me sauver des roues, entrant dans son carosse, et c'est bien merveille qu'il m'ait pu souffrir avec toutes mes bonnes qualités, pour la mauvaise qualité de mon manteau qui lui sembloit trop lourd; cela vient du grand amour qu'il a pour ses chevaux, qui doit surpasser infiniment celuy qu'il a pour Dieu, puisqu'il a veu presque périr deux de ses plus plus gentilles créatures sans daigner les soulager d'une lieue. Je ne vous sçaurois exprimer avecque quelle grâce le plus agile de mes pages faisoit dix lieues par jour, ny les louanges qu'il a emportées de sa gentillesse et de sa disposition; pour celuy qu'il y a si longtemps que je nourris, peu s'en est fallu qu'il n'ait fait comme le chien de Xantus qui rendit l'âme pour avoir suivi son maître avec trop de dévotion. Je ne ni estonne pas si la cour l'a député aux estats pour le bien du peuple, le connoissant si ennemy des charges. Je luy suis pourtant fort obligé de m'avoir souffert avec mon bonnet de nuit, n'ayant promis que pour ma personne. Je remercie Dieu de cette rencontre, et suis, monsieur... G. D.
Cette lettre se trouve dans les Œuvres meslèes de M. Dassouci/ à Paris, chez J.-B. Loyson, 1653. Notez la date. M. Auguste Baluffe a découvert qui est ce personnage de M. Frésart (1). C'est un M. Frésals ou Frézals,
(1) Voyez le Molièriste, septembre 1884.
délégué aux états, non par la cour de France (bien entendu), mais par le parlement de Toulouse, au mois de décembre 1651, pour y soutenir des mesures d'économie, et qui, comme les autres membres de la commission du parlement toulousain, quitta Carcassonne pour regagner Toulouse dans les premiers jours de 1652. C'est en cette circonstance que, peut-être à la recommandation de Molière, il emmena dans son carrosse le musicien Dassoucy, mais sans ses pages. La lettre de Dassoucy à Molière prouve que celui-ci était alors à Carcassonne, et, comme les états y tenaient leur session (31 juillet 1651 — 10 janvier 1652), la troupe y était évidemment avec lui en représentations.