CHAPITRE IV / O
de la Commedia delV arte. Les ruses, les trames, les brigues, s'étaient croisées de toutes parts, à faire envie aux Dolce et aux Secchi du xvie siècle. Des étourdis avaient lutté avec le signor Mazarini, le roi des fourbes, un Mascarille homme d'état. Quelles étranges aventures on avait vues! quelles volte-face rapides! combien de travestissements! Magistrats portant l'épée, évêques en uniforme, grandes daines suivant tour à tour le quartier général et la procession, princes donnant l'exemple de la sédition, beaux esprits factieux, avaient joué une pièce comme on n'en invente guère. La plus libre fantaisie pouvait à peine atteindre aux spectacles qu'avait offerts la réalité. La première comédie de Molière, avec sa leste désinvolture, ses péripéties multipliées, ses stratagèmes qui avortent, ses contre-temps qui éclatent coup sur coup, ce jeu de Collin-Maillard que semblent jouer les personnages, vient bien à son heure, quoiqu'elle n'ait aucune prétention à être une peinture de mœurs. On y respire comme l'air du temps où elle a été composée. Ces rapports que nous saisissons, qui nous frappent aujourd'hui, n'ont été toutefois ni prévus, ni cherchés par Molière car il est bien évident qu'en empruntant à Xicolo Barbieri le sujet de l'Étourdi. Molière se proposa uniquement d'écrire une ouvre ingénieuse et divertissante.
Cette fois il réussit. Après tant de vains efforts, tant d'échecs et tant de déboires, il obtint un brillant succès. Les Lyonnais coururent en foule au nouveau théâtre. A partir de 1653, les progrès de la troupe de Molière sont visibles. Elle conquiert une certaine notoriété, et sa présence se constate plus facilement que dans la période qui précède. Les souvenirs sont plus nombreux, les traditions moins vagues, les renseignements moins sommaires. La situation est évidemment changée. Molière prend, comme on dit, le haut du pavé. Il est le chef reconnu; c'est lui qu'on appelle aux États, lui qui touche les gratifications. Il est estimé homme d'esprit et bon poète. Son étoile commence à poindre, bien pâle encore, mais déjà distincte; et désormais elle ne fera plus que grandir.
Vers la fin de juillet de cette même année 1653, se passaient en Guyenne des événements qui ne devaient pas
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être sans influence sur l'avenir de Molière. Le prince Armand de Conti. généralissime des troupes de la Fronde, avait traîné jusqu'alors la guerre civile dans cette province : un traité venait d'être conclu avec lui, et ce traité lui assignait pour résidence le château et domaine de la Grange-des-Prés qu'il possédait à Pézenas. Il y demeura en effet pendant quelques mois: puis, vers la fin de l'année, il se rendit à Paris : il y vint épouser île 24 février 1654) la nièce du ministre contre lequel il avait pris les armes, et il en partit le 26 mai. quittant la cour et sa femme pour aller commander l'armée en Roussillon. Mais, pendant les quelques mois qu'il passa à la Grange, voici ce qui arriva, au rapport de l'abbé Daniel de Çosnac, depuis archevêque d'Aix. qui dit dans ses Mémoires :
« Aussitôt que Mme de Calvimont (maîtresse du prince de Conti i fut logée dans la Grange, elle proposa d'envoyer chercher des comédiens. Comme j'avois l'argent des menus plaisirs de ce prince, il me donna ce soin. J'appris que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à la Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur mes ordres, il en arrive une autre à Pézenas, qui étoit celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince de Conti et les présents que fit cette dernière troupe à Mme de Calvimont engagèrent à la retenir. Lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois engagé à Molière sur ses ordres, il me répondit qu'il s'étoit lui-même engagé à la troupe de Cormier, et qu'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à la sienne. Cependant Molière arriva et. ayant demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'il avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice, mais M. le prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniàtrer à cette bagatelle. Ce mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de la faire monter sur le théâtre de Pézenas, et de leur donner deux mille écus de mon argent, plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient près de jouer à la ville, M. le prince de Conti. un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir et pressé par Sarrasin ^secrétaire des commandements du prince de Conti) que