CHAPITRE IT
j'avois intéressé à me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de la Grange. Cette troupe ne réussit pas dans sa première représentation au gré de Mme de Galvimont, ni par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours après, ils représentèrent encore, et Sarrasin, à force de prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière à l'exclusion de celle de Cormier. Il les avoit servis et soutenus dans le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu amoureux de la Duparc, il songea à se servir lui-même. Il gagna Mme de Calvimont, et non-seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière. On ne songeoit alors qu'à ce divertissement, auquel moi seul je prenois peu de part ( l). »
C'est dans ces circonstances très précises que Molière se retrouva en présence de son ancien condisciple du collège de Clermont. Ce condisciple n'avait comme on le voit, conservé aucune mémoire de cette camaraderie juvénile qui avait dû être bien peu étroite, tant à cause de la différence d'âge que de l'inégalité de condition. Lorsque Molière, grâce à ces caprices de cour que Cosnac explique si clairement, eut obtenu la bienveillance du prince, il est possible qu'adroit, spirituel, « sachant ce qu'il falloit faire pour réussir », comme il étoit au témoignage du critique Donneau de Vizé (2), il saisit quelque occasion de rappeler au prince le lieu commun de leurs études. S'il l'osa, il y mit sans doute beaucoup de tact et de finesse, car le jeune frère du grand Condé ne pouvait être bien flatté de se découvrir un lien quelconque avec Yimpresario ambulant qui devait pourtant se créer bien d'autres titres que Son Altesse Royale aux hommages de
(1) Mémoires de Daniel de Cosnac, archevêque d'Aix, publiés par la Société de l'histoire de France, parle comte Jules de Gosnac; Paris, J. Renouard, 1S52.
(2) Nouvelles nouvelles, par M. de Vizé ; Paris, Gabriel Quinet, 1663.
la postérité. Ce qui est certain, c'est que Molière réussit à gagner la faveur du prince, qui lui donna pendant les années qui allaient suivre plus d'une marque de sa protection spéciale. Il est vrai que plus tard il battit sa coulpe, comme on disait au moyen âge, et se déclara contre l'auteur de l'École des Femmes et de Don Juan; mais Molière était alors hors de pages.
« M?r le prince de Conti avoit eu en sa jeunesse tant de passion pour la comédie, qu'il entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens afin de goûter avec plus de douceur le plaisir de ce divertissement, et, ne se contentant pas de voir les représentations du théâtre, il conféroit souvent, avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. Et lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenoit plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu'il y avoit peu de personnes qui pussent mieux juger d'une pièce de théâtre que ce prince. Mais après s'être donné tout entier à Dieu, il eut un si grand regret du temps qu'il avoit perdu dans ces divertissements criminels, que pour réparer le mal qu'il avoit fait, il se crut obligé de donner aux peuples quelques avertissements qui pussent leur faire connoître le danger où s'exposent ceux qui fréquentent les comédies. »
C'est ainsi que s'exprime l'abbé Voisin ou de Voisin, dans la Défense du traité de 3/-T le prince de Conti touchant la comédie et les spectacles, écrite en 1667. Cet abbé était attaché à la maison du prince dès le temps du Languedoc, et, par conséquent, parle en parfaite connaissance de cause des relations de Molière avec le prince.
La présence de la troupe à Montpellier en janvier 1654 résulte d'un acte de baptême du 6 de ce mois. Voici cet acte, relevé sur le registre de l'église paroissiale de Saint- Firmin (1) :
« Le 6 janvier 1654 a esté baptisé à Saint-Pierre, Jean- Baptiste du Jardin, né le troiziesme octobre 1653, fils de Jean et d'Elisabeth de La Porte. Le parrain a été Monsr
(1) Voyez le MoUêriste, 1™ année, p. 45,