CHAPITRE I Y
Jean-Baptiste Poquelin. valet de chambre du Roy, la marraine Madelle Magdelaine de l'Hermite. »
Au mois de mars, la troupe est revenue à Lyon; ce sont des actes de baptême qui l'attestent encore : un acte de baptême d'un fils de René Berthelot et de damoiselle Marquise de Gorla, sa femme (1), à la date du 8 mars; un autre acte du 26, où Marquise-Thérèse de Gorla est marraine (2).
Dans un autre baptême célébré le 3 novembre 1654. à Lyon, Pierre Réveillon est parrain et Marquise-Thérèse de Gorla est marraine (3).
Entre mars et novembre la troupe a fait sans doute de nombreuses excursions. C'est dans cet intervalle que se place avec le plus de vraisemblance l'anecdocte racontée par Nicolas Chorier dans la vie de Pierre de Boissat, de l'Académie française. Cette anecdote se passe à Vienne en Dauphiné. Si les conjectures de M. Brouchoud sont fondées, on peut désigner l'époque précise : c'est au mois de septembre. M. Brouchoud, en effet, a découvert dans les registres des délibérations consulaires de Vienne, au mois de septembre de cette année 1654. la mention de certaines difficultés qui s'élevèrent entre les magistrats
(1) Les actrices mariées s'appelaient Mademoiselle, et non Madame. L'usage établissait entre ces deux qualifications des nuances qui varièrent beaucoup. Le nom de Madame était d'abord réservé aux femmes de la plus haute noblesse: celui de Mademoiselle aux femmes de la noblesse moyenne. Montaigne écrivait : « à Mademoiselle de Montaigne, ma femme. « La Fontaine, en parlant de la sienne, dit toujours Mademoiselle La Fontaine. Ah! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire! s'écrie Georges Dandin. La femme d'un bourgeois s'appelait Dame telle. « Mais, ajoute Loyseau, pour être distinguée de l'artisanne, qui est pareillement appelée Dame telle, la bourgeoise a voulu être appelée Madame. » Ce nom de Madame, usurpé par la bourgeoisie, empiéta peu à peu sur l'autre et finit par supplanter le nom de Mademoiselle qui, vers la fin du xvni* siècle, ne s'appliquait plus qu'aux femmes mariées des petites gens dans leurs rapports avec les supériorités sociales.
Du temps de Molière, le titre de Mademoiselle restait propre aux femmes mariées qui étaient filles de parents nobles. C'était celui que prenaient les actrices, à tort ou à droit.
(2) Brouchoud, documents II et III.-
(3) Idem, ibid. IV.
municipaux et des comédiens qui avaient cru pouvoir se passer de la permission de la police. M. Brouchoud suppose que ces comédiens sont Molière et ses compagnons (11. Les difficultés furent levées, et les comédiens purent donner leurs représentations. C'est alors que l'incident dont nous allons parler aurait eu lieu.
La vie de Pierre de Boissat. écrite en latin (2), fut composée à une époque plus récente. Les souvenirs rappelés par Nicolas Ghorier ont un fondement réel, sans doute, mais on sent bien qu'ils sont retracés après les triomphes de Molière, alors qu'il y avait de l'honneur à l'avoir connu, fréquenté et encouragé.
« Jean-Baptiste Molière, y est-il dit, acteur distingué et excellent auteur de comédies, était venu à Vienne. Boissat lui témoignait beaucoup d'estime. Il n'allait pas, comme certaines gens qui affectaient une sotte et orgueilleuse austérité, disant du mal de lui. Quelque pièce que Molière dût jouer. Boissat voulait se trouver au nombre des spectateurs. Il voulait aussi que cet homme distingué dans son art prit place à sa table. Il lui donnait d'excellents repas et. ne faisant point comme font certains fanatiques, ne le mettait pas au rang des impies et des scélérats, quoiqu'il fût excommunié. Cette affection pour Molière, cette passion pour le spectacle finit par susciter une grave querelle à Boissat. Il avait fait retenir plusieurs places au théâtre, parce qu'il devait conduire des femmes de distinction et des jeunes personnes à une comédie que Molière avait composée. Deux ou trois de ces places avaient été, par hasard, louées à Jérôme Vachier de Robillas; Boissat néanmoins les obtint toutes sans difficulté, à cause de son mérite, de son crédit et de la distinction des femmes qu'il devait amener. Vachier se plaignit qu'on lui eût fait cette injure, et il pensait qu'il y avait là préméditation. Cet homme joignait aux avantages extérieurs un esprit vif et pénétrant, une grande force d'àme; tout était noble en lui excepté la naissance. Il figurait parmi
(i) Voyez Je Moliériste, 4e année, p. 72.
(2) De Pétri Boessatii, equiti* et comitis palatini. viri cJarissimi. tita, libri duo XicoJaï Choreri Viennensis. Grenoble, 1680, in-12.