CHAPITRE IV
recepvoir en cest endroit parce que sa chambre estoit dans un extrême désordre à cause de la comédie; et, après les compliments faicts, Messieurs les députés ayant deffîlé par la queue, ils auroient été reconduits par son Altesse jusque à la porte de la rue où Messieurs les Prélats ayant quitté leur rochet et camail, ils seraient réantrés en la cour, en laquelle étoient les gardes en la mesme porte et seroient allés complimenter Madame la Princesse qu'ils auroient trouvée dans le lict, laquelle auroit reçu leur visite avec beaucoup de civillité » (1).
Ces comédiens qui étaient cause que Ton recevait dans un vestibule les ambassadeurs des États, c'étaient Molière et ses camarades.
Ils demeurèrent à Pézenas pendant toute la durée de la session (4 nov. 1655-22 février 1656). Pendant ce séjour et d'autres qu'ils firent en cette ville, ils ne manquèrent pas de faire des excursions dans les pays d'alentour; ils allèrent donner des représentations dans les châteaux et les villages. Il y a tout un ensemble de traditions recueillies tardivement, plus ou moins suspectes, mais dont il faut tenir compte si l'on veut être complet. En voici trois ou quatre :
La Fontaine de Gignac : Molière traversait un jour Gignac. Une source avait été détournée par les soins d'un consul de cette petite ville. M. de Laurès, et, confondue avec un ruisseau, avait été conduite dans un réservoir à l'usage du public. Le magistrat municipal avait fait inscrire sur la nouvelle fontaine ce pentamètre latin :
Quœ fuit ante fugax, arte perennis erit.
Les oisifs, les curieux, s'étaient attroupés devant cette inscription. Molière à quelqu'un qui lui en demandait le sens, donna cette traduction improvisée :
Avide observateur qui voulez tout savoir, Des ânes de Gignac c'est ici l'abreuvoir.
La Valise perdue : Molière passait entre les villages de
(1) M. de la Pijardière, Molière, son séjour à Montpellier, 1887.
Belarga et de Saint-Pons-de-Mauehiens, au pied du château de Lavagnac. situé sur une des rives de l'Hérault. 8a valise tomba de son cheval. Une paysanne travaillait dans les champs, elle couvrit de la rotondité de ses jupes l'objet tombé à terre. Molière s'étant aperçu de la perte qu'il avait faite, revint sur ses pas ; il interrogea la paysanne sans soupçonner sa ruse ; ses compagnons le pressaient de continuer ses recherches : A quoi bon? dit-ii, je viens de Chignac, je suis à Lavagnac j'aperçois le clocher de Montagnac; au milieu de tous ces gnac ma valise est perdue. »
Il y avait, à Pézenas, un barbier nommé Gély dont la boutique était fort fréquentée. Molière s'installait dans un grand fauteuil et observait les originaux de toute sorte que la réunion des Hitats ne manquait pas d'attirer dans la ville, et ceux, en grand nombre aussi que fournissait le territoire, assez fécond. Ce fauteuil a été conservé. On l'a vu à Paris à l'exposition organisée à l'occasion du soeond centenaire de la mort du poète. Le rôle de Molière dans la boutique n'était pas toujours purement contemplatif. Il devenait parfois acteur lui-même. Il mystifiait les habitués de Gély. Il leur jouait do ces scènes de lazzi à l'italienne qu'il a si bien connues et qui ont tant fourni à son théâtre. Telles sont, par exemple, les scènes de la Barbe impossible, toujours interrompue, et «•■lie de la Lettre improvisée, celle-ci plus piquante et plus digne de la muse comique. Elle a été contée bien souvent. Nous l'avons nous-même redite jadis (1), en en indiquant l'origine. Pour la renouveler un peu, nous emprunterons le récit de M. Charles Monselet, qui a essayé de rendre à l'héroïne son dialecte languedocien (2).
Une jeune et jolie fille de Pézenas ouvre timidement la porte de la boutique du perruquier Gély. Elle tient à la main une lettre que lui adresse son amant, qui est au service. Malheureusement la pauvre enfant ne sait pas lire.
« Escusatz. mèstrê Zèly, dit-elle de sa voix la plus insinuante, boudriotz pas me lêjji aquesto ïétrof
1 Molière et la Comédie italienne. Paris, Didier et C'e, 1867, p. 250. (2) Feuilleton de l'Étendard du 21 janvier 1867.