‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 34 sur 221 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

— Pourquoi pas, mon enfant? » répond maître Gély.

Mais, comme il est en ce moment occupé à calamistrer ses perruques, il fait passer la lettre à Molière, en ajoutant :

« Tiens, voilà un monsieur qui la lira bien mieux que moi. »

Molière se prête de bonne grâce à cette substitution; l'air candide de la jeune fille lui a souri. Il prend la lettre et la décacheté : mais il remplace la rédaction de l'amoureux par une improvisation de son goût. Le milicien, dit-il. a assisté à une sanglante bataille, où il s'est vaillamment distingué; malheureusement un éclat d'obus lui a fracassé e bras.

« Aï.' moun Dious.' s'écrie la jeune fille, Jésus .' Xostré Seîgné! Lou paouré magnac mèou! »

Ces exclamations apprennent à Molière qu'il a un peu trop saturé sa phrase de fluide électrique, et il s'empr< — d'en amortir les effets. Le milicien, admis à l'hôpital, a dû son salut à l'habileté des chirurgiens; il est aujourd'hui en pleine convalescence.

Le visage de la jeune fille s'éclaircit; elle respire, elle sourit.

Cependant Molière ne borne pas là ses expériences : il entame un autre passage de la prétendue lettre. La guérisr.ii presque miraculeuse de l'enfant de Mars a fait grand bruit, et lui a attiré la visite des plus riches personnages et des plus belles dames de la ville; une d'elles s'est éprise d'un violent amour pour lui et veut absolument l'épouser.

Ici. nouvelle interruption de la jeune fille, nouveaux gémissements.

Molière est obligé d'appliquer un remède au mal qu'il vient de créer. Le milicien, continue-t-il. est resté ferme comme un roc aux propositions qu'on lui a adressées; il n'aspire qu'après le jour qui le réunira à sabien-aimée. et il appelle de tous ses vœux l'heure de son mariage avec elle.

C'est le dernier mot de la lettre, le bouquet. Radieuse. la fillette serre le précieux papier dans sa gorgerette et s'en retourne comme elle est venue, après une belle révérence à Molière accompagnée de ces mots :

« Pla mer do, moussu. »

La tradition ne l'abandonne pas là, la tradition la suit jusque dans son quartier, où. sautant de joie, elle annonce à tous et à toutes le prochain retour de son amant, parvenu au grade le plus élevé de l'armée. Quelqu'un essayet-il à son tour de déchiffrer la lettre, elle la lui arrache dès les premières lignes, en lui disant avec impatience :

« Laïssats aco ! laissa ts aco ! aoû sabétzpa tapla léjji co umo lou moussu dé can Zèlyl » (Laissez cela! laissez cela! vous ne savez pas aussi bien lire que le monsieur de chez Gély !)

Autre tradition. La faveur de Molière auprès du prince était telle, dit-on, que non seulement celui-ci obligeait les communes à transporter les bagages des comédiens, mais encore qu'il mettait un impôt sur les habitants pour indemniser les comédiens lorsque les recettes n'avaient pas été bonnes. C'est, du moins, ce qu'un habitant de Pézenas, Poitevin de Saint-Cristol, écrivait à Cailhnva : « La lettre du prince de Conti aux Consuls de Pézenas, dont on vous a parlé, ne contient ri^n de bien remarquable. Elle leur ordonne d'envoyer des charrettes à Marseillan pour transporter de là à la Grange-des-Prés Molière et sa troupe. Je n'ai pu m'en procurer la lecture; elle a été enlevée, dans ces derniers temps, des archives de la commune, et l'on ne sait ce qu'elle est devenue. La seule chose relative à Molière, c dans les archives

de Marseillan, c'est qu'il fut établi une imposition sur les habitants de ce bourg pour in d Molière qui était

allé avec sa troupe y jouer la comédie. »

Mais cette dernière pièce, qu'il serait bien curieux de vérifier, a disparu aussi. On signale une autre pièce d'un moindre intérêt. « M. de P.... dit-on (1), conserve une quittance de la somme de trente livres faite au nom de Molière par un voiturier qui l'avait conduit, ainsi que toute la troupe, à Marseillan et ramené à Pézenas. »

A la fin de la session des états, qui furent clos le 22 février 1656, six mille livres fut accordées à la troupe par le bureau des comptes. Le reçu de Molière a été retrouvé, en avril 1873. par M. de la Pijardière, archiviste de l'Hérault. Il est ainsi conçu :

(1) Voyez le Moliériste, 6« année, p. 173.

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