‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 36 sur 221 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

verve et le mouvement, surpassait tout ce que la scène française connaissait alors. Il s'est créé de plus la spécialité de petits divertissements, de saynettes facétieuses dont il faisait suivre la grande pièce et qui étaient un régal pour les provinces. Sa réputation d'honnête homme, c'està-dire d'homme du monde, d'homme de bonne compagnie, s'établit également et lui vaut des amitiés solides.

En cet automne de 1656, Chapelle et Bachaumont se rendant aux eaux d'Encausse, traversèrent les provinces que parcouraient Molière et ses camarades. Dans leur relation, rien n'indique que Chapelle ait revu en ce moment son ancien condisciple. Toutefois, plus d'un épisode du récit des deux Parisiens mérite d'être retenu, si l'on songe que Molière avait les mêmes tableaux, les mêmes personnages sous' les yeux. Vous vous rappelez notamment la réunion des précieuses de Montpellier, et leurs petites mignardises, et leur parler gras, et les discours extraordinaires qu'elles débitent. Il n'est pas possible, en lisant cette page, de ne point penser aux Précieuses ridicules que Molière va nous donner bientôt.

Les états de Languedoc s'ouvrirent, en cette année 1656, à Béziers, le 17 novembre. Le comte de Bieule il) avait reçu commission du roi pour la convocation et la direction des états. Entre ce 17 novembre et la lin de l'année, Molière fit représenter sa deuxième comédie : le Dépit amoureux. A cet égard, La Grange n'a point de contradiction; il écrit sur son registre : « Cette pièce de théâtre a esté représentée pour la première fois aux estats de Languedoc l'an 1656. — M. le comte de Bioule, lieutenant du roi, président aux estats. » Et dans la préface de l'édition de 1682. on lit : « La seconde comédie de M. de Molière fut représentée aux estats de Béziers, sous le titre de Dépit amoureux. »

Le succès du Dépit amoureux dans sa nouveauté n'a point été contestée parles adversaires même de l'auteur. De Vizé disait plus tard (en 1663) dans ses Nouvelles nouvelles : « Ensuite il fit le Dépit amoureux, qui valoit beaucoup moins que la première (l'Étourdi), mais qui

(1) La Grange écrit de Bioule. M. de la Pijardière constate que ce nom est écrit de Bieule dans les procès-verbaux des États.

réussit toutefois à cause d'une scène qui plut à tout le monde et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s'aiment le mieux. »

Entre l'Étourdi et le Dépit amoureux, la légende, qui cherche à suppléer à l'histoire intime de Molière, absolument inconnue, a placé un petit roman amoureux, où le cœur de Molière aurait été vivement engagé. On trouve ce roman raconté tout au long dans un mauvais livre ayant pour titre : la Fameuse Comédienne ou l'Histoire de la Guérin (1). Ce livre, dirigé contre la veuve de Molière, bas, graveleux, généralement indigne de foi, ne peutêtre consulté qu'avec infiniment de réserve et de précaution. Mais il a été pourtant écrit par un contemporain, et, dit-on. sur les indications d'une actrice ennemie d'Armande Béjart. L'auteur a eu de précieux renseignements et, quoiqu'il n'en ait guère fait usage que pour satisfaire sa jalousie et sa haine, tout n'est pas mensonge dans ses récits. Il faut tâcher nous-même d'en faire jaillir les clartés qui peuvent nous être utiles, et de dégager le fonds de vérité ou de vraisemblance qui a, comme toujours, servi de prétexte aux contes scandaleux et aux perfides calomnies. Or, voici ce que ce livre nous apprend : Mlle Duparc, dont la beauté brillante et un peu appr iit de si illustres conq s - . a peine entrée dans la troupe, tourna la tète du jeune directeur. Il en devint amoureux, mais il fut repoussé par elle. Il souffrit de ces rebuts, il en conçut plus de dépit et de ressentiment qu'il n'en avait éprouvé jusque-là dans les liaisons changeantes que ne pouvait manquer de nouer la liberté de la vie comique. Il prit pour confidente de ses chagrins M;lc Debrie, bonne et simple autant que Mlle Duparc était orgueilleu-e et façonnière. Mlle Debrie commença alors a 1'- consoler, et elle continua pendant le reste de sa vie à être son recours dans les aftlictions de ce genre : elle lui conserva une amitié tendre, complaisante et paisible, qui reposait Molière des tourments d'une âme naturellelien née. Le roman ajoute que, mue à son tour

il; Publié à Francfort, en 10SS, chez Fraus Rottemberg. ■i Les deux Corneille, Racine et La Fontaine en furent amoureux.

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