‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 44 sur 221 · CHAPITRE IV H · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV H

dans la prononciation de ces syllabes finales. Il a si bien corrigé le défaut de cette manière de prononcer que nous ne voyons pas un homme de théâtre qui ne s'en soit entièrement défait, et qui ne prononce régulièrement les syllabes finales de nos infinitifs terminés en er : ce qui ne se faisoit pas, il y a trente ans, particulièrement par les comédiens de province (1). »

Quelles peines dut lui coûter la formation d un tel groupe! combien il lui fallut d'énergie et d'opiniâtreté pour discipliner ces camarades qui deviennent si aisément des rivaux, et sur lesquels il n'avait d'autre autorité que celle de la volonté, de la supériorité intellectuelle et de l'adresse I Ce qu'il dépensa de forces pour dominer cette troupe d'artistes dont plusieurs, surtout dans le genre sérieux, étaient plus que lui accueillis et flattes par le public, pour « l'obliger à porter son nom (2) », c'est ce qu'on n'imaginera pas sans doute aisément si Ion se rappelle que le gouvernement d'une telle association a toujours passé pour plus difficile que celui d'un empire Ici encore si l'on veut se rendre compte de ces luttes et de ces efforts, les ennemis de Molière, ne seront pas consultés sans profit : on aura une idée des plaintes, des querelles, que le directeur, même parvenu a son plus haut point de renommée, avait encore à subir, si on lit la scène à'Élomire hypocondre, où Le Boulanger de Imahissay met aux prises Molière et les Béjart. Voici comment il fait parler Angélique (Madeleine Bejart) :

.... Ce qui m'a piquée et qui me pique au vif. C'est de voir que le fils... je ne dis pas d un juif, Quoique juif ou fripier soit quasi mesme chose; C'est, dis-je, qu'un tel fat nous censure et nou> glo^e, Nous traite de canaille, et principalement Mes frères, qui l'ont fait ce qu'il est maintenant, J'entends comédien, dont il tire la gloire Qu'il nous vient d'étaler racontant son histoire.

Le langage est grossier; mais les jalousies, les révoltes

(1) Communication de M. Thurot, de l'Institut, à M. Despois.

(2) De Vizé, Nouvelles, nouvelles.

qu'il traduit, les accusations de tyrannie qu'il fait entendre, avaient dû éclater bien souvent ; et ce ne furent sans doute ni le moindre labeur ni la tâche la moins délicate de Molière que de renouer sans cesse des liens si sujets à se briser.

On peut deviner maintenant ce que Molière avait fait pendant ces années préparatoires, et saisir la triple carrière que son activité avait embrassée. Quel auteur comique s'est soumis à un plus terrible noviciat? Plaute, dit-on, dans l'antiquité, passa par de non moins rudes épreuves. De tels exemples montrent que le génie n'a Tien de commun avec les privilèges que s'attribue la vanité naïve, et nous apprennent à quel prix on s'élève au-dessus du reste des hommes.

La troupe, lorsqu'elle rentra à Paris, se composait, outre Molière, de Béjart aîné, Béjart cadet, Duparc, Dufresne. Debrie et Croisac (gagiste à deux livres par jour), et de Mlles Béjart (Madeleine), Duparc, Debrie et Hervé (Geneviève Béjart); en tout, onze personnes.

Cette troupe, autant qu'on peut le conjecturer d'après les rares indications fournies par les documents que nous possédons, s'était jusqu'alors plus particulièrement appliquée à jouer la tragédie. Lisez attentivement Dassoucy, Gosnac; rappelez-vous les titres des pièces qu'elle a représentées. La tragédie domine, en dehors des petites pièces dont nous avons parlé tout à l'heure et qui formaient comme de véritables intermèdes à la mode espagnole. Cette application à la tragédie la rendit plus propre peut-être à élever ensuite le ton de la comédie, que le goût de Paris ne tardera pas à lui assigner comme son véritable domaine.

Cette troupe arrivait à Paris dans une situation assez prospère. Les dernières années de leurs courses en province avaient été fructueuses. Quelques difficultés et quelques embarras qu'elle ait pu éprouver d'abord, on la voit, après 1653, faire bonne figure aux états et partout. Ses décors et ses costumes sont riches, suivant Cosnac; elle mène un train de vie fort large et fort hospitalier, suivant Dassoucy. Une autre preuve que les comédiens avaient fait d'excellentes affaires, c'est que Joseph Béjart, lorsqu'il mourut à Paris, une année seulement après le retour,

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