CHAPITRE V
qu'il alla rendre visite à ses comédiens, et le 15 du même mois Loret écrivait dans la Muse historique :
De notre roi le frère unique Alla voir un sujet comique A l'hôtel du Petit-Bourbon, Mercredi, que l'on trouva bon, Que les comédiens jouèrent Et que les spectateurs louèrent.
Ce prince y fut accompagné De maint courtisan bien peigné, De dames charmantes et sages.
Et de plusieurs mignons visages.
Le premier acteur de ce lieu.
L'honorant comme un demi-dieu, Lui fit une harangue expresse Pour lui témoigner l'allégresse Qu'ils reçoivent du rare honneur De jouer devant tel seigneur.
Ce premier acteur, dont Loret semble encore ignorer le nom, c'était Molière, qui ne manquait jamais l'occasion de débiter un compliment et de prononcer un discours.
Molière, alternant avec les comédiens italiens sur le même théâtre , dut contracter avec eux des relations étroites. C'est de là que date sans doute la familiarité constatée entre eux par Palaprat dans la préface de ses œuvres pour une époque un peu plus tardive (1672). C'est alors, selon nous, que Molière dut étudier avec le plus d'attention ses voisins et rivaux, parmi lesquels il y avait des mimes excellents. S'il prit des leçons de Scaramouche, ce fut sans doute en ce moment où il était obligé de se convaincre qu'il lui fallait renoncer aux grands succès tragiques et se tourner résolument vers la comédie. C'est une tradition que Scaramouche a été le maître de Molière; au-dessous du portrait qui est en tête de la Vie de Scaramouche (Tiberio FioreÛiJ par le sieur Angelo Constantini. on lit ce quatrain :
Cet illustre comédien Atteignit de son art l'agréable manière : Il fut le maître de Molière.
Et la nature fut le sien.
Le Boulanger de Chalussay n'a pas manqué d'insister sur ce point dans son Élomire hypocondre :
Par exemple. Élomire
Veut se rendre parfait dans l'art de faire rire :
Que fait-il. le matois, dans ce hardy dessein ?
Chez le grand Scaramouche il va soir et matin.
La, le miroir en main et ce grand homme en face,
Il n'est contorsion, posture ny grimace
Que ce grand écolier du plus grand des bouffons
Ne fasse et ne refasse en cent et cent façons :
Tantost pour exprimer les soucis d*un ménage,
De mille et mille plis il fronce son visage;
Puis, joignant la pâleur à ces rides qu'il fait,
D'un mary malheureux il est le vray portrait.
Apres, poussant plus loin cette triste figure,
D'un cocu, d'un jaloux il en fait la peinture;
Tantost à pas comptez, vous le voyez chercher
Ce qu'on voit par ses yeux, qu'il craint de rencontrer;
Puis, s'arrestant tout court, écumant de colère,
Vous diriez qu'il surprend une femme adultère,
Et l'on croit, tant ses yeux peignent bien cet affront,
Qu'il a la rage au cœur et les cornes au front.
La gravure qui est en tète à' Élomire hypocondre représente cette scène : Scaramouche enseignant, Elomire estudiant, avec ces mots au-dessous : Qualis erit, tanto docente magistro ?
L'année théâtrale finissait à Pâques; c'était à cette époque qu'avaient lieu les congés ou les engagements, et que la troupe se reconstituait. A Pâques de cette année 1659, la troupe subit d'importantes modifications. Duparc et Mlle Duparc en sortirent pour entrer dans celle du Marais (1). Dul'resne se retira à Argentan, son pays natal. Le gagiste Croisac fut congédié. D'autre part,
(1) Pendant la première partie du règne de Louis XIV, il y eut à Paris quatre troupes de comédiens français : l'hôtel de Bourgogne, le théâtre du Marais, le troupe de Muusieur, dunt Molière était le directeur; ennn la truupe de Mademoiselle, qui s'établit, en lbol, rue des Quatre-Vents, mais dont l'existence fut courte. A ces truupes de comédiens français, il faut ajuuter une troupe italienne et une truupe espagnole. On voit combien le goût du théâtre était développé dans la nation.