CHAPITRE VII
l'extrême disproportion d'âge qu'offrait une telle union. D'autre part, le milieu où avait été élevée la jeune Armande n'était guère propre à la préparer aux vertus domestiques; ce monde du théâtre où elle était lancée de si bonne heure ne pouvait que développer ses instincts de coquetterie naturelle. Molière savait sans doute tout cela. Mais il espérait probablement lui faire partager sa passion pour l'art auquel il dévouait sa vie, et enchaîner ainsi la jeune artiste, qui annonçait déjà des dispositions brillantes. On a dit que le rôle de Léonor, de l'Ecole des Maris, fut écrit pour elle. Le fait n'est pas impossible, mais on n'en voit nulle apparence. Molière, qui écrivait volontiers des scènes où il pouvait répandre les sentiments de son cœur, devait songer à sa propre situation vis-à-vis de la jeune fille qu'il allait bientôt épouser lorsqu'il faisait dire à Ariste :
Il nous faut en riant instruire la jeunesse.
Reprendre ses défauts avec grande douceur,
Et du nom de vertu ne point lui faire peur.
Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes :
Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;
A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti.
Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.
J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies,
Les divertissements, les bals, les comédies :
Ce sont choses pour moi, que je tiens de tout temps
Fort propres à former l'esprit des jeunes srens;
Et l'école du monde en l'air dont il faut vivre
Instruit mieux, a mon gré, que ne lait aucun livre.
Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds;
Que voulez-vous? je tâche à contenter ses vœux;
Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles,
Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes tilles.
Un ordre paternel l'oblige à m'épouser:
Mais mon dessein n'est point de la tyranniser.
Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère,
Et je laisse à son choix liberté tout entière.
Si quatre mille écus de rente bien venants,
Une grande tendresse et des soins complaisants
Peuvent, à son avis, pour un tel mariage,
Réparer entre nous l'inégalité d'âge,
Elle peut m'épouser; sinon, choisir ailleurs.
iO , VIE DE MOLIERE
Molière, dans ce beau rôle d'Ariste. semble expressément justifier son dessein, expliquer ses espérances, révéler ses illusions. Pourtant, comme pour nous faire voir combien toutes nos spéculations sont vaines, Molière avait donné à l'Épy, le frère de Jodelet, ce rôle d'Ariste, et lui-même joua Sganarelle.
Le contrat de mariage de Molière et d'Armande Béjart fut signé le 23 janvier 1662. Ce document, publié en 1863 par M. E. Soulié, est si important qu'il convient de le reproduire ici in extenso :
Furent présents Jean-Baptiste Poquelin de Molière, demeurant à Paris, rue Saint-Thomas-du-Louvre, paroisse Saint- Germain-de-1'Auxerrois, pour lui en son nom. d*une part; et damoiselle Marie Hervé, veuve de feu Joseph Béjard, vivant écuyer. sieur de Belleville. demeurant à Paris, dans la place du Palais-Royal, stipulant en cette partie pour damoiselle Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjard, sa fille, et dudit défunt sieur de Belleville, âgée de vingt ans ou environ, à ce présente de son vouloir et consentement, d'autre part; lesquelles parties en la présence, par l'avis et conseils de leurs parents et amis, savoir, de la part dudit sieur de Molière : du sieur Jean Poquelin, son père, tapissier et valet de chambre du roi, et sieur André Boudet. marchand-bourgeois de Paris, beau-frère à cause de damoiselle Marie-Madeleine Poquelin, sa femme; et de la part de ladite damoiselle Arrnande-Grésinde- Glaire -Elisabeth Béjard : de damoiselle Madeleine Béjard. fille usante et jouissante de ses biens et droits, sœur de ladite damoiselle. et de Louis Béjard. son frère, demeurant avec ladite damoiselle. leur mère, dans ladite place du Palais- Royal, ont fait et accordé entre elles de bonne foi les traité et conventions de mariage qui ensuivent. C'est à savoir que lesdits sieur de Molière et damoiselle Armande-Grésinde- Claire-Élisabeth Béjard, du consentement susdit, se sont promis prendre l'un l'autre par nom et Ici de mariage et icelui Mjlenniser en face de notre mère sainte Egli-e. si Dieu et notre dite mère s'y consentent et accordent.
Pour être les futurs époux uns et communs en tous biens meubles et conquêts immeubles, suivant et au désir de la coutume de cette ville, prévôté et vicomte de Paris.
Ne seront tenus des dettes l'un de l'autre faites et créées avant la célébration dudit mariage, et, s'il y en a, seront payées
par celui qui les aura faites et sur son bien, sans que celui de l'autre en soit tenu.
En faveur des présentes, ladite damoiselle, mère de ladite damoiselle future épouse, a promis bailler et donner auxdits futurs époux, à cause de ladite damoiselle sa fille, la veille de leurs épousailles, la somme de dix mille livres tournois, dont un tiers entrera en ladite future communauté et les deux autres tiers demeureront propres à ladite future épouse, et aux siens de son côté et ligne.
Ledit futur époux a doué et doue sadite future épouse de la somme de quatre mille livres tournois de douaire préfix pour une fois payé, à l'avoir et prendre, quand il aura lieu, sur tous les biens dudit futur époux, qu'il hypothèque à cet effet.
Le survivant desquels futurs époux prendra par préciput des biens de leur communauté, tels quil voudra choisir, réciproquement jusques à la somme de mille livres (1), suivant la prisée de l'inventaire, et sans crue, ou ladite somme en deniers à son choix.
Advenant le décès dudit sieur futur époux avant celui de la future épouse, sera permis à icelle future épouse et aux enfants qui naîtront dudit mariage, d'accepter la communauté ou y renoncer et, en cas de renonciation, reprendre ce qu'elle aura apporté audit mariage, lui sera advenu et échu par succession, donation ou autrement même, elle, ses douaire et préciput susdits, le tout franchement et quittement sans être tenue des dettes de la communauté, encore qu'elle y eût participé.
S'il est vendu ou aliéné aucuns, héritages ou rentes rachetées, appartenant à l'un ou à l'autre des futurs époux, les deniers en provenant seront remplacés en autres héritages ou rentes pour sortir pareille nature, et si au jour de la dissolution de ladite communauté ledit remploi ne se trouvoit fait, ce qui s'en défaudra sera repris sur ladite communauté si elle suffit, sinon, à l'égard de ladite future, sur les propres et autres biens dudit futur époux.
Car ainsi a été accordé entre les parties, promettant, obligeant, etc. Fait et passé à Paris, en la maison de ladite
(1) Il y a deux mille; deux est rayé avec cette note en marge : Le mot de deux ci endroit rayé du consentement des parties.
damoiselle. l'an mil six cent soixante-deux, le vingt-troisième jour de janvier, et ont signé :
J. Poquelin. Marie Herué.
J. B. Poquelin Molière.
Armaxde Gresixde Bejart.
M. Bejard. A. Boudet.
Louys Bejard.
Ogier. Paix.
Ledit sieur Poquelin de Molière, nommé en son contrat de mariage ci-dessus, reconnoit et confesse que ladite damoiselle Marie Hervé, veuve dudit sieur Bejard aussi y nommée, mère de ladite damoiselle Armande-Grésinde Bejard. lui a payé et d'elle confesse avoir reçu ladite somme de dix mille livres que ladite avoit promis bailler et donner audit sieur de Molière, par ledit contrat et en faveur d'icelui, dont quittance. Fait et pas-é es études, le vingt-quatre juin mil six cent soixantedeux, et a signé :
J. B. Poquelin Molière.
Ogier. Paix.
Le mariage fut célébré le lundi gras. 20 février lo<V2. à Saint-Germain l'Auxerrois, en présence des deux familles. L'acte de mariage, publié d'abord par BefTara, a été réimprimé par M. Jal. En voici la teneur d'après ce dernier :
Du lundy vingtiesme. Jean-Baptiste Poquelin. fils de Jean Poquelin et de feue Marie Cresé [sic] dune part: et Armande Beiard, fille de Joseph Beiard el de Marie Hervé. d'autre part, tous deux de cette paroisse (1), vis-à-vis le Palais-Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le cardinal de Retz, archevesque de Paris, en présence de Jean poquelin. père du marié, et de André Boudet, beau-frère dud. marié, et de lade dame Herué. mère de la mariée, et Louis Beiard et Magdeleine Beiard. frère et sœur de lad. mariée, et d'autres, avec dispense de deux bans.
Jeax Baptiste Poquelix. Armande Gresixde Bejart. J. Poquelix. Boudet. Marie Herué.
Louys Bejard. Beiart.
(1; Saint-Germain l'Auxerrois.