‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 77 sur 221 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Lors même qu'on voudrait, du reste, s'en tenir à l'âge inscrit dans l'acte mortuaire, cet âge ne serait pas une raison suffisante pour récuser les documents authentiques que nous possédons aujourd'hui. Les parturitions sont peu communes, sans doute, après cinquante ans, mais, ainsi que le constate M. Jal, ne sont pourtant pas d'une rareté extrême. Marie Hervé avait eu une fille en 1639, c'est-à-dire trois ans avant de donner le jour à Armande, ce qui montre que chez elle la fécondité n'avait pas été interrompue, et ce qui rendrait le cas moins surprenant. Il nous paraîtrait fort difficile de croire que cette maternité tardive n'eût pas été notoire, et que Marie Hervé, précisément parce qu'elle avait un âge insolite, eût pu présenter comme sien un enfant qu'elle n'eût pas mis au monde.

On a vu dans le contrat de mariage que Marie Hervé donne à sa fille une dot de dix mille livres tournois. Làdessus on se récrie : Où la veuve Béjart aurait-elle trouvé cette grosse somme? Quand, deux ans plus tard, sa fille Geneviève épousa Léonard de Loménie, elle ne lui donna rien. Donc c'est Madeleine qui fournit cette dot, donc Madeleine n'est pas la sœur, mais la mère de la future épouse.

L'argument ne vaut rien. En admettant que les dix mille livres vinssent de Madeleine , il est fort possible que l'aînée des Béjart eût une affection toute particulière pour cette cadette, plus jeune qu'elle de vingt-cinq ans, qu'elle avait sans doute élevée, traitée plutôt comme une fille, que comme une sœur, et qui avait dû remplacer pour elle l'enfant qu'elle avait perdue, sans parler de l'ancienne amitié qui la liait à Molière et qui pouvait entrer pour quelque chose aussi dans ses déterminations. Elle donna une autre preuve de cette prédilection dans son testament et son codicille, en avantageant Armande et en n'appelant à lui succéder les enfants de Geneviève qu'au cas où ceux de Molière et d'Armande décéderaient sans postérité. Cela ne prouve nullement qu'Armande fût sa fille, mais seulement que c'était sa préférée.

Mais ce qui est plus probable, c'est que cette dot de dix mille livres, que Molière reconnaît avoir reçue par quit-

tance du 24 juin, était une dot fictive. Il n'est rien de plus commun, dans les contrats de mariage, surtout lorsque l'époux est riche et âgé, que ces reconnaissances qui remplacent les donations. Molière était assez généreux et amoureux pour en avoir agi de la sorte.

« On ne voit nulle part, dit M. Victor Fournel (1), que Molière ait répondu à ceux qui l'accusaient d'avoir épousé sa fille, par la production de l'acte de baptême d'Armande, moyen si facile et si commode, ce semble, de confondre la calomnie. » Ce n'eut pas été un moyen si sûr de confondre la calomnie, car la calomnie, lorsqu'elle s'acharne sur quelqu'un, sait parfaitement éluder, rendre suspect l'acte le plus authenthique. Molière ne colporta point l'acte de baptême d'Armande dans les coulisses et les ruelles, et il lit bien. Si Boileau le lui avait demandé, il le lui aurait communiqué sans doute, mais il paraît que Boileau ne le lui demanda pas. Quand Montfleury osa, comme raconte Racine i2i, faire une requête contre Molière et la donner au roi, l'accusant mon pas d'avoir épousé sa propre fille, comme on l'a souvent répété à tort), mais « d'avoir épousé la fille et d'avoir autrefois aimé la mère » (ce qui n'est pas tout à fait la même chose, et M. Victor Fournel a eu soin de relever et noter la ditférence); quand Monfleury, disons-nous, exaspéré par les railleries de Molière, porta jusque devant le trône cette dénonciation, on voit que Molière sut victorieusement se justifier et convaincre absolument Louis XIV, puisque Louis XIV, pour répondre hautement à ces attaques odieuses, accepta d'être le parrain de son premier enfant. Gomment Molière éclairat-il le roi? Sans doute en mettant sous ses yeux l'acte qui tranchait la question.

Enfin on s'est fait un argument d'une sorte de clandestinité qu'on prétend avoir existé dans la célébration du mariage. « Au iieu des trois bans publics exigés pour tous les mariages, on obtint, dit M. Ed. Fournier (3), par

(1) Li M Bo*suet. Paris 1885, p. 97.

(8) Œuvres de Racine, édition de Saint-Marc Girardin et Louis Moiand, tome VII, p. ii)6.

(3; Étude* sur la vie et les œuvres de Molière. 1885, p. 19.

Page 1