‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 8 sur 221 · DEBUTS A PARIS, L ILLUSTRE THEATRE · texte numérisé non relu

DEBUTS A PARIS, L ILLUSTRE THEATRE

On touchait à un moment remarquable de notre histoire, à une époque pleine d'effervescence et d'élan. Le cardinal Richelieu était mort le 5 décembre 16*2. pr dant de moins d'une année le roi Louis XIII dans la tombe. Le cardinal-ministre avait rendu son nom redoutable et son joug pesant. La France respira à l'aise lorsqu'il ne fut plus. Le règne d'un roi de cinq ans s'ouvrait par des victoires : les batailles de Rocroy (1643), de Fribourg^l644i, de Nordlingen (1645), préparaient le traité de Westphalie. Les triomphes littéraires égalaient les triomphes guerriers. L'année 1640 avait vu représenter coup sur coup Horace, Cinnai Polyeucte; l'année 1642, la Mort de Pompée et le Menteur; l'année 1644, Rodogune. Le grand Corneille, âgé de trente-huit ans, était dans toute sa gloire, et, comme dit Voltaire, il élevait le génie de la nation. La génération qui se formait comptait dans ses rangs La Fontaine, qui avait vingt-quatre ans, Pascal, qui avait vingt-deux ans, Bossuet, qui avait dixhuit ans, lorsque Molière en avait vingt-trois. Marie de Rabutin-Chantal venait d'épouser, à l'âge de dix-huit ans, le marquis de Sévigné. C'est la première phalange des illustres écrivains du siècle de Louis XIV, la plus forte et la plus originale.

Jean-Baptiste Poquelin fit, en l'année 1643, le pas décisif dans la voie oa son génie le poussait.

Voici comment cette résolution du jeune Poquelin est expliquée et appréciée par l'auteur d'Élomire hypocondre : Le Boulanger de Chalussay fait dire à Angélique, qui représente dans la pièce Madeleine Béjart :

Ce fut là que chez nous on eut pitié de toy : Car mes frères, voulant prévenir ta folie, Dirent qu'il nous falloit faire la comédie, Et tu fus si ravy d espérer cet honneur, Où, comme tu disois, gisoit tout ton bonheur, Qu'en ce premier transport de ton âme ravie Tu les nommas cent fois ton salut et ta vie.

Jean-Baptiste Poquelin était donc, au dire de cet auteur, tellement tourmenté du désir de monter sur la scène qu'il en perdait la tète et qu'on lui sauva la vie en lui en donnant le moyen. Donneau de Vizé, un autre adversaire de Molière, s'exprimait avec plus de mesure en 1663, dans les Nouvelles nouvelles, lorsqu'il disait : « Le fameux auteur de l'École des Maris ayant eu, dès sa jeunesse, une inclination toute particulière pour le théâtre, se jeta dans la comédie, quoiqu'il se pût bien passer de cette occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le monde. »

11 suffisait donc à ces adversaires, pour expliquer la résolution du jeune homme, de sa passion notoire pour le théâtre. 11 est de plus admis communément et de tradition que Jean-Baptiste Poquelin s'était épris de Madeleine Béjart, et que son amour pour cette actrice contribua à faire éclater plus irrésistiblement encore son impérieuse vocation. C'est ce qui résulte de l'anecdote de Tallemant des Réaux qu'on a vue tout à l'heure et qui, bien qu'elle contienne diverses erreurs, sert à constater le bruit que l'aventure lit à Paris.

11 nous semble toutefois que c'est tomber dans une sorte de fadeur romanesque que de prétendre, comme font plusieurs biographes, que c'est à cet amour que nous devons Molière. Fontenelle dit la même chose de Corneille : « Un jeune homme mène un de ses amis chez une jeune fille dont il étoit amoureux; le nouveau venu s'établit chez la demoiselle sur les ruines de son intro-

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