CHAPITRE II
ducteur; le plaisir que lui fait cette aventure le rend poète, il en fait une comédie, et voilà le grand Corneille. »
Il est puéril de supposer que la destinée des hommes supérieurs tienne à de pareils accidents. Le génie trouve tôt ou tard occasion de se faire jour; les circonstances favorables qui lui donnent l'élan ne sauraient lui manquer : au besoin il les provoque; il n'en dépend pas. Ainsi le jeune Poquelin, transporté d'aise de monter enfin sur un théâtre, aime la comédie et Madeleine Béjart tout ensemble, celle-ci sans doute à cause de celle-là. Les deux passions sont d'accord; la dominante toutefois, c'est la première, c'est celle qui lui donnera la force de persévérer dans la voie où il s'élance et de traverser, sans se rebuter, les épreuves qui l'y attendent. A vrai dire. son amour pour Madeleine Béjart ne semble pas avoir été bien ardent s'il a existé (car des critiques l'ont nié résolument) : leur liaison a toute l'apparence d'une association dont le goût des représentations scéniques aurait été et le principe et la tin.
Jean-Baptiste Poquelin, en se faisant comédien, changea de nom, comme c'était le commun usage, et adopta celui de Molière. On ne sait ce qui détermina son choix; ce nom de Molière était assez répandu : il avait été porté précédemment par un écrivain aujourd'hui inconnu, mais qui jouissait alors de quelque réputation, François de Molière, auteur de deux romans intitulés l'un la Semaine amoureuse et l'autre Pohj.c>ne. Un excellent danseur, ordonnateur de ballets, poète galant, musicien ordinaire de la chambre du roi. qui était en renom à cette époque, s'appelait Louis de Mollier, qu'on écrivait souvent Molière. On a fréquemment confondu ce dernier personnage avec le grand comique dont il fut contemporain. Lorsque Scarron dit, dans sa Gazette burlesque du 23 février 1655 :
Je fis chère très singulière Avecque l'aimable Molière- La femme de Molière aussi Et sa fille, ange en raccourci,
ce n'est point, nous n'avons pas besoin de le dire, du poète comique qu'il s'agit, mais du musicien. A l'époque
où nous sommes, celui-ci ne se doutait guère sans doute qu'on jeune étudiant qui se faisait acteur, et qui prenait un nom qui se rapprochait du sien, l'effacerait complètement et le ferait oublier de son vivant même, et à plus forte raison dans l'avenir.
Outre qu'il était presque passé en coutume de se donner, lorsqu'on montait sur les planches, une sorte de nom de guerre, Jean-Baptiste Poquelin eut probablement des motifs particuliers d'en agir ainsi. La famille des Poquelin ne put voir sans un vif déplaisir le fils aîné, qui avait reçu une éducation exceptionnelle, renoncer aux professions
lières et embrasser une carrière qui, dans les clas
4-eoises surtout, était en méchant renom. La tradition a conservé le souvenir de l'opposition que firent les parents à ce qu'ils jugeaient une folie. Perrault raconte que ces parents envoyèrent à l'enfant prodigue un ancien maître de pension pour tâcher de le faire changer de résolution; et il ajout.- que Molière, après avoir écouté les r présentations de cet ambassadeur, répliqua par une si agréable peinture de la vie de théâtre qu'il séduisit celui qui le voulait convertir et l'entraîna à faire comme lui. Ces enjolivements ta sans doute; mais le fond,
selon toute apparence, est véritable. Et, à ce propos, on ne se fait point faute d'accuser les Poquelin de vanité ridicule et de sots préjugés. Molière donnait par la suite parents, si l'on en croit une anecdote qui est comme la contre-partie de celle qu'on vient de lire et que rapport.- Grimarest : à l'époque où il jouissait de ton! s renommée il aurait très énergiquement dissuadé un jeune homme qui, placé dans des conditions fort semblât
î où il s'était trouvé lui-même à ses dé-buts, exprimait l'intention d'embrasser la profession du théâtre. Et, en eflfet, il n'est que sage d'opposer à la jeunesse, que tentent ces destin ptionnelles, une prudente i
tance; L'opposition de la famille est surtout légitime. Ceux qui y sont réellement appelés trouveront dans leur
ité la' force de surmonter le- obstacles; la conscience de l.i vocation et du talent, ce qu'on a quelquefois nommé « le diable au corps » leur fera braver les conseils; quant
ix que les obstacles arrêtent et que les remontra