CHAPITRE VIII
faveur de la même cause, qui n'est autre que l'émancipation de la famille.
L'Ecole des Femmes, moins bien construite que l'Ecole des Maris, lui est supérieure par la puissance de l'observation et la verve de l'expression. Arnolphe et Agnès sont plus fortement conçus et tracés que Sganarelle et Isabelle : aussi ont-ils laissé des traces plus profondes dans l'imagination populaire et dans le langage. Nous sommes d'ailleurs en présence d'un préjugé et d'un travers qui sont moins passés de mode. Enfermer les femmes ne se comprend plus guère et n'est plus du tout dans nos mœurs. Prétendre les maintenir dans une sorte d'imbécilité intellectelle, croire qu'innocence et ignorance sont une même chose, attacher une trop grande vertu à la simplicité d'esprit, s'imaginer qu'il n'est rien de tel que de ne pas connaître le danger pour être capable de s'y soustraire, de ne pas voir les pièges pour ne pas y tomber, ce sont là des idées qui ont toujours de nombreux partisans. Fort peu de maris sont tentés aujourd'hui de suivre les conseils et l'exemple de Sganarelle: beaucoup de maris font plus ou moins le rêve d'Arnolphe: on a même été jusqu'à dire, tant il y a une pente naturelle de l'âme à ces illusions, qu'il y avait un Arnolphe en germe dans tout célibataire vieillissant. C'est pourquoi l'Ecole des Femmes demeure toujours aussi actuelle, pour ainsi dire, qu'au moment où elle parut.
Composée par Molière pendant les premiers mois de son mariage, cette comédie ne respire point le contentement et la joie. Bien au contraire, on y ressent plus d'ironie et d'amertume que dans l'œuvre précédente. Le personnage d'Ariste, sensé, aimable et heureux, a presque disparu. Il ne reste que le sceptique, le railleur qui sera dupe, l'homme des vieux contes, disant avec un air fin :
Je sais le? tour? rasés et le? subtiles trames
Dont, pour nou? en planter, savent user le? femmes. Et comme on e?t dupe par leur? dextérités.
« Ce bon jaloux dont je vous conte (c'est un des narrateurs des Cent Nouvelles nouvelles du. roi Louis XL qui
parle maintenant) estoit très grand historien et avoit beaucoup veu, leu et releu de diverses histoires ; mais la fin principale à quoi tendoit son exercice et tout son estude estoit de savoir et cognoistre les façons et manières et quoi et comment femmes pevent décevoir leurs maris. Car, la Dieu mercy, les histoires anciennes, comme Mathéolet, nal, les Quinze Joyes de mariage et autres plusieurs dont je ne sçay le compte, font mention de diverses tromperies, cautelles. abusions et déceptions en cet état advenues. Nostre jaloux les avoit tousjours entre ses mains, et n'en estoit pas moins assoté qu'un fol de sa marotte. Tousjours lisoit, tousjours estudioit; et d'iceux livres fist un petit extrait pour lui, auquel estoient décrites, comprinses et notées plusieurs manières de tromperies, aux pourchas et entreprises des femmes, et es personnes de leurs maris, exécutées. Et ce fist-il tendant à la fin d'estre mieux prémuni et sur sa garde, si sa femme à l'adventure lui en bailloit de telles comme celles qui en son livret estoient chroniquées et registrées. Il gardoit sa femme d'aussi près comme un jaloux italien, et si n'estoit pas encore bien asseuré, tant estoit fort féru du maudit mal de jalousie. » Tel est Arnolphe surveillant «a pupille, qu'il veut épouser: égoïste et cynique, confiant en sa finesse, n'ayant que du mépris pour la nature humaine et en particulier pour la nature féminine, et, avec cela, passionné. Lorsqu'à la fin la jeune proie qu'il se réservait lui échappe, Arnolphe devient tragique; la faiblesse profonde des tardives et dernières amours se traduit dans ses plaintes désespérées. Malgré l'égoïsme et 1p ridicule du personnage, cette souffrance nous touche presque de compassion, tant elle est réelle : la vérité comique atteint ici les limites suprêmes qu'elle ne doit pas franchir; elle est poignante, sans cesser d'être plaisante, et elle offre une de ces grandes leçons morales comme on n'en peut recevoir que de la vie elle-même. Arnolphe a des cris, des Lâchetés qui font frémir lorsque la réflexion s'y arrête; écoutez ces accents de détresse et de rage :
Chose étrange d'aimer, et que pour ce? traîtresses Les hommes soient sujets à de telles foiblesses!