CHAPITRE VIII
Tout le monde connoît leur imperfection; Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion; Leur esprit est méchant et leur âme fragile; Il n'est rien de plus foible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle : et. malgré tout cela. Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là !
puis, s'adressant à Agnès et implorant celle qui l'abandonne pour le jeune Horace :
C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave et leste, Tu le seras toujours, va, je te le proteste. Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai; Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
Tout comme tu voudras tu pourras te conduire, Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire.
(Bas, à part.) Jusqu'où la passion peut-elle faire aller!
(Haut.) Enfin, à mon amour rien ne peut s'égaler. Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux. Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme...
C'est le fond d'une âme misérable mis à nu. L'art n'a pas d'effets plus énergiques, et l'on doute qu'on ait une fiction sous les yeux.
On a voulu voir dans plus d'un passage de cette comédie une confidence personnelle, la confession ironique de Molière qui y aurait versé et raillé ses propres douleurs. Il y aurait mis les pressentiments de sa jalousie, pour ainsi dire, l'inquiétude qui le dévorait déjà, l'aveu amer de la folie qu'il avait faite. Dans cette pièce, en effet, comme dans l'École des Maris, il est des vers que Molière ne pouvait guère réciter sans faire quelque retour sur luimême, ceux-ci par exemple :
Quoi! j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution:
Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance; Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissans, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache, Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi! Non, parbleu! non, parbleu!
Sans doute, toute cette situation à la fois risible et pitoyable n'était pas sans avoir pour le récent époux d'Armande Béjart je ne sais quoi de vif et de palpitant. C'est dans ces termes, toutefois, qu'il convient de rester pour être vrai. Il ne faudrait pas chercher des application trop précises. Les écrivains qui entreprennent de distinguer et de démêler ce que Molière a mis, dans ses ouvrages, de sa vie et de son cœur, font merveille, pourvu qu'ils n'abusent pas de ce point de vue et des effets romanesques qu'il est facile d'y trouver. Les esprits à la suite, ces grands corrupteurs des meilleures idées, sont sujets à tomber dans ce dernier travers : ils veulent à tout prix identifier Molière avec quelques-uns des personnages qu'il a créés. Ils oublient ce qu'on leur a dit pourtant avec tant de justesse : que le génie lyrique et élégiaque, qui se chante, se plaint, se raconte, se décrit sans cesse, est F antagoniste-né du génie dramatique, et qu'en prêtant à Molière ce besoin de « se peindre en tous lieux » on court grand risque de méconnaître sa véritable originalité. Nous serons obligé de signaler plus d'une fois ces excès de zèle. C'est ainsi que des biographes nous montrent Molière, qui dès les premiers mois de son mariage aurait eu de sérieux griefs contre la jeune Armande, traduisant dans le rôle d'Arnolphe sa déception et son désespoir. Ils anticipent de beaucoup sur les événements; si on ne les arrêtait, ils feraient de Molière un mari trompé avant même qu'il eût songé à prendre femme, tant ils ont hâte et tant il y a là un thème qui leur sourit et qui les attire! C'est trop se presser : Molière ne fat point si soudainement désillusionné et découragé. Les^ plaisanteries très impertinentes de Chrysalde, dans l'École des Femmes, témoignent, au contraire, de la sécurité présente de l'au-