CHAPITRE TIII
teur; et lorsque, dans l'Impromptu, il se fait rappeler par sa femme, en plein théâtre, les dangers auxquels leurs manières trop brusques exposent les maris, il montre clairement que sa confiance n'est pas encore altérée. Il pouvait seulement, comme nous avons dit, s'avouer et prévoir qu'il ne parviendrait pas à s'attacher le cœur de la jeune femme, et, avec son expérience de la nature humaine, plaindre dès lors l'impuissance et le malheur de son amour. C'est par cette secrète et intime souffrance qu'il entrait sans doute dans le personnage d'Arnolphe et qu'il exprimait, comme s'il les tirait de son propre cœur, ces angoisses divertissantes et ces larmes qui t'ont rire.
Représentée pour la première fois le 26 décembre 1662 sur le théâtre du Palais-Royal, l'Ecole des Femmes, accueillie d'un côté par des applaudissements enthousiastes, souleva d'autre part une opposition violente. La foule s'y porta avec ardeur; mais la critique se déchaîna avec passion. La fortune grandissante de Molière augmentait le nombre de ses envieux. La force de sa nouvelle création ne touchait pas les raiïinés, les précieux, dont le goût trop délicat était blessé par certains détails. Les uns criaient à la grossièreté, les autres à l'indécence, les autres à l'impiété. C'est aux premières représentations de l'Ecole des Femmes qu'on peut surtout appliquer les vers de Lépitre VII de Boileau :
L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comte— s, Venoient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau Et secouoient la tète a l'endroit le plus beau. Le commandeur vouloit la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortoit au second acte...
Un bel esprit du temps, nommé Plapisson, s'est par là acquis la seule immortalité qu'il put atteindre, celle du ridicule : placé sur le théâtre, il haussait les épaules chaque fois que le parterre éclatait de rire, et il lui disait tout haut dans son dépit : c Ris donc, parterre, ris donc! » La protestation la plus dangereuse, quoique la moins bruyante, fut celle qui eut son principe dans le zèle reli-
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gieux. c L'exhortation d'Arnolphe endoctrinant sa pupille parut, non sans cause, dit M. Bazin, parodier les formes d'un sermon. Le? chaudières bouillantes dont il menace Agnès, la blancheur du lis qu'il promet à son âme en récompense d'une bonne conduite, la noirceur du charbon dont il lui fait peur si elle agit mal; enfin, ces Maximes du mariage ou Devoir* de la femme mariée avec son exercice quotidien, tout cela ressemblait trop au langage le moins éclairé du cathéchisme ou du confessionnal pour que beaucoup de gens n'y vissent point un attentat contre les choses saintes. » — « Je ne dirai point que le sermon qu'Arnolphe fait à Agnès, disait de Vizé. et que les Maximes du mariage choquent nos mystères, puisque tout le monde en murmure. » Le prince de Conti, l'ancien protecteur de la troupe de Molière en Languedoc, devenu janséniste et théologien, se montra, dit-on, des plus scandalisés; et, en effet, dans le traité qu'il écrivit sur la Comédie et les Spectacles selon la tradition de l'Eglise, et qui parut après sa mort tl667i. l'École des Femmes est citée comme une œuvre licencieuse et offensant les bonnes mœurs. Il ne faut point trop s'étonner, du reste, de toute cette émotion, car il n'est nullement certain qu'une comédie aussi audacieuse que l'Ecole des Femmes pourrait être représentée de nos jours.
La critique intervint aussi pour discuter, au point de vue littéraire, le succès de la nouvelle pièce; Donneau de Vizé s'exprime comme il suit : i Cette pièce a produit des effets tout nouveaux : tout le monde l'a trouvée méchante, et tout le monde y a couru. Les dames l'ont blâmée, et l'ont été voir; elle a réussi sans avoir plu, et elle a plu à plusieurs qui ne l'ont pas trouvée bonne: mais pour vous en dire mon sentiment, c'est le sujet le plus mal conduit qui fût jamais, et je suis prêt de soutenir qu'il n'y a point de scène où l'on ne puisse voir une infinité de fautes. Je suis toutefois obligé d'avouer, pour rendre justice à ce que son auteur a de mérite, que cette pièce est un monstre qui a de belles parties, et que jamais l'on ne vit tant de si bonnes et de si méchantes choses ensemble. »
En revanche, Molière vit se déclarer pour lui, outre le