Ruse
grâces quil ma faites, me rendroyent tant plus coulpahle. Tellement que mon recours est à ce, qu estant père de miséricorde^ il soit et se monstre père d'un si misérable pécheur. Au reste, je desire que mon corps après mon decez., soit enseifeli à la façon accoustumée, en attendant le jour de la résurrection bien-heureuse. Touchant le peu de bien que Dieu ni a donné ici pour en disposer, je nomme et institue pour mon héritier unique^ mon frère bien aimé, Antoine Calvin; toutes fois honoraire tant s eu-' lement, lui laissant pour tout droit la couppe que] ay eue de M. de Varannes.
Le priant de se contenter, comme je ni en tien asseuré, pource quil sçait que je ne le fay pour autre raison^ quafin que ce peu que je laisse , demeure à ses enfans. En après, je lègue au collège dix escus^ et à la bourse des povres estrangers autant. Item, à Jamie file de
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Charles Costan et de ma demi-sœur^ assavoir du costé paternel, la somme de dixescus. Puis après, à Samuel et Jean, fils de mondit frère, mes nepveux^ chacun quarante escus. Et à mes niepces, Anne, Susanne, et Dorothée, chacune trente escus. Quant à mon nepveu David leur frère, pource quil a esté léger et çolage,je ne luy donne que vingtcinq escus, pour chastiment. C'est en somme tout le bien que Dieu m^a donné, selon que je Vay peu taxer et estimer, tant en livres qu en meubles, vaisselle, et tout le reste. Toutes fois s'il se trouvoit plus^ jenten quil se distribue entre mesdits nepveux et niepces; n'excluant point David, si Dieu luy fait la grâce d estre plus modéré et rassis. Mais je croy quant à cest article, quil ny aura nulle difficulté, sur tout quand mes dettes seront payées, comme j' en ay donné charge à
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mon frère, sur qui je me repose; le nommaîit exécuteur de ce présent testa^ ment^ avec spectahle Laurent de Normandie. Leur donnant toute puissance et authorité de faire inventaire, sans forme de justice, et vendre mes meubles pour en faire et retirer argent, afin d'accomplir le contenu tel quil est ici couché. Ce vingtcinquieme d'avril, mil cinq cens soixantequatre. Il est ainsi, Jean Calvin.
Apres V avoir escrit comme dessus, au mesme instant ledit spectahle Calvin a soussigné de son seing accoustumé la propre minute dudit testament.
Et le lendemain, qui fut le vingtsixième jour du mois d'avril, mil cinq cens soixantequatre, ledit spectahle Calvin m'a derechef fait appeler; ensemble spectables Théodore de Beze^ Raymond Chauvet, Michel Cop, Louis Enoch, Nicolas Colladon, Jaques des
Bordes^ ministre de la parole de Dieu en ceste Eglise^ et spectableHenriScringer professeur es arts^ tous bourgeois de Genève, En la présence desquels il a déclaré ni avoir fait escrire sous luy et à sa prononciation ledit testament, en la forme et par les mesmes mots que dessus ; me priant de le prononcer en sa présence et desdits tesmoins a ce requis et demandez ; ce que f ay fait a haute voix de mot à mot. Apres laquelle prononciation, il a déclaré que telle estoitsa volonté et dernière disposition, voulant quelle soit observée. Et en plus grande approbation de ce, a prié et requis les sus nommez de le souscrire avec moy. Ce qu aussi a esté fait. Van et jour ci devant escrit, à Genève en la rue apoelée des Chanoines et maison fC habitation d^iceluy. En foy de quoy, et pour servir de telle preuve que de raison, fay mis à la forme que dessus
le présent testament^ pour V expédier à qui appartiendra^ sous le seau commun de nos treshonorez seigneurs et supérieurs^ et mon signet manuel accoustumé.
Ainsi signé ^
P. Chenàlat.
Alors voyant que la courte haleine le pressoit de plus en plus, il envoya vers messieurs les quatre syndiques et tout le petit conseil ordinaire qu'on appelle, pour les advertir qu'il desiroit fort de parler encores une fois à eux en leur conseil; et qu'à ceste fin il s'y feroit porter le jeudi suivant, qui estoit le 27 dudit mois, pour les voir là tous ensemble. Les bons seigneurs firent response, qu'à cause de la débilité et indisposition si grande , ils le prioyent bien fort de ne prendre point ceste peine ; mais qu'eux-mesmes tous ensemble l'i-
royent voir. Ce qu'ils firent aussi le jeudi matin, partans de leur chambre du conseil, et allans selon leur ordre accoustumé jusques en son logis. Eux donc estans entrez en sa chambre, et s'estans assis après l'avoir salué, et luy eux mutuellement : en premier lieu il les remercia de la peine qu'il leur avoit pieu prendre de se transporter vers lui, combien que son désir eust esté de se faire porter en leur maison de ville.
Puis il leur déclara, qu'il avoit tousjours désiré de parler à eux encore une fois ; et combien que par ci devant il se fust trouvé souvent bien bas , toutesfois il ne s'estoit point voulu haster, d'autant que Dieu ne lui donnoit pas advertissemens de son départ si précisément qu'il fait maintenant. Apres ceste préface, il les remercia de ce qu'il leur avoit pieu lui faire plus d'honneur qu'il ne lui appartenoit, et le supporter en
plusieurs endroits, comme (disoit-il) je sçay bien que j'en ay eu besoin; protestant qu'en cela il se tenoit d'autant plus obligé à eux de ce que tousjours ils lui avoyent monstre tel signe d'amitié, que ils ne pouvoyent mieux faire.
Et combien que, cependant qu'il avoit esté ici, il eust eu plusieurs combats et fascheries, comme aussi il faut que toutes gens de bien soyent exercez ; que toutesfois cela n'estoit pas venu desdits seigneurs. Outreplus, il les pria, que s'il n'avoit fait ce qu'il devoit, il leur pleust de prendre le vouloir pour l'effect ; car il avoit désiré le bien de ceste ville, et l'avoit procuré; mais qu'il s'en falloit beaucoup qu'il s'enfust acquitté.
Vray est qu'il ne nioit pas qu'en ce peu qu'il avoit fait. Dieu s'estoit servi de lui; et que s'il disoit autrement, il seroit hypocrite. Et pria derechef d'estre excusé de ce qu'il avoit fait si peu, au
pris de ce qu'il devoit, tant en public que en particulier; estimant que lesdits seigneurs l'avoyent supporté en ses affections trop véhémentes esquelles il se desplaist, s'asseurant que Dieu aussi les lui a pardonnées. Il dit aussi qu'il protestoit devant Dieu et eux, qu'il avoit porté purement la parole que Dieu lui avoit commise, s'asseurant de n'avoir point cheminé à l'aventure, ni en erreur ; et qu'autrement il attendroit une condamnation sur sa teste, au lieu de ce qu'il est certain que Dieu advouë et a agréable le labeur qu'il a pris à enseigner. Et qu'il protestoit ainsi notamment de la sincérité de la doctrine qu'il leur avoit annoncée; pource qu'il ne doutoit pas que le diable , comme on voit qu'il ne tend qu'à pervertir la parole de l'Evangile ou la desguiser, ne suscite au monde des meschants, ayans esprits volages et phrenetiques, qui tendront
à mesme fin. Au reste, il leur fit aussi une remonstrance excellente des singulières grâces qu'ils avoyent reçeuës de Dieu , et des grands et extrêmes dangers desquels ils avoyent esté préservez. Ce qu'il pouvoit bien leur reciter de poinct en poinct, comme celuy qui sçavoit le tout à meilleures enseignes qu'homme du monde. Et les admonnesta de plusieurs choses nécessaires selon Dieu au gouvernement de la seigneurie. Bref, il fit office de vray prophète et serviteur de Dieu, les asseurant contre les tempestes prochaines pourveu qu'ils suivissent un mesme train de bien en mieux. « Vous voyez, disoit-il. Testât où vous estes. Soit qu'il advienne que vous pensiez estre bien asseurez, soit que on vous menace, il vous faut tousjours considérer que Dieu veut estre honoré de vous, et qu'il se reserve ceste louange ; que c'est à lui
de maintenir les estais publics de toutes seigneuries , et qu'il veut que on lui en face hommage, en recognoissant qu'on dépend entièrement de luy. » A ce propos il alleguoit l'exemple de David, qui confesse que quand il a esté paisible en son royaume, il s'est oublié jusques à trebuscher mortellement, si Dieu n'eust eu pitié de lui. « Que si un homme tant excellent, riche et redouté est trebusché, que sera-ce de nous (disoit-il) qui ne sommes rien ? Nous avons donc bien occasion de nous humilier, et de cheminer en crainte et solicitude*, nous tenaris cachez sous les ailes de Dieu , auquel toute nostre asseurance doit estre.
Estans cependant bien certains, que combien que nous soyons comme pendans d'un filet, il continuera toutesfois à nous garder, ainsi que desja nous avons expérimenté qu'il nous a sauvez en plusieurs sortes. Si nostre Seigneur
nous donne prospérité, nous-nous essayons selon le monde, et par trop ; il s'en faut donner garde, et plustost lui rendre grâces en toute humilité. Mais au contraire , quand nous sommes assaillis de tout costez, et qu'il semble que nous soyons menacez d'une centaine de morts tous à Fentour, nous ne devons pas laisser de nous asseurer en lui. Ainsi, toutesfois et quantes que quelque danger ou affaire surviendra , sachez que c'est Dieu qui vous veut resveiller; afin que vous- vous humiliez, et teniez cachez sous ses ailes. Cependant si vous voulez estre maintenus en vostre estât, il ne faut point que le siège auquel Dieu vous a mis soit deshonoré.
Il n'y a supériorité que de Dieu, qui est Roy des rois et Seigneur des seigneurs. Il déclare qu'il honorera ceux qui l'honoreront, et au contraire qu'il mettra en opprobre ceux qui le mes-
priseront. Or ceci est dit, afin que vous le serviez purement selon sa parole, et y pensiez plus que jamais. Car il s'en faut tousjours beaucoup que nous-nous en acquittions pleinement, et en telle intégrité comme il appartient. »
Finalement, il leur fit encore des advertissemens plus particuliers, disant qu'il avoit cognu à peu près toutes leurs mœurs et façons de faire, et qu'il savoit qu'ils avoyent besoin d'estre exhortez. « Il n'y a si bon (disoit-il) qui soit parfait, mais chacun a ses imperfections : c'est à vous de les considérer; pourtant que chacun regarde à soy, et les combate. Les uns sont froids, adonnez à leurs affaires, ne se soucians gueres du public; les autres sont adonnez à leurs passions ; les autres , quand Dieu leur aura donné esprit et prudence, ne l'employeront pas; les autres sont adonnez à leurs
opinions, voulans paroistre, et estre en crédit et réputation, et qu'on les croye de tout. Or il faut que les vieux ne portent point d'envie aux jeunes des grâces qu'ils auront receuës ; mais qu'ils en soyent aises, et louent Dieu qui les y a mises. Que les jeunes se contiennent en modestie, sans se vouloir trop avancer ; car il y a tousjours de la vanterie en la jeunesse, qui ne se peut tenir de s'avancer en mesprisant les autres. Qu'on ne se descourage point, et qu'on ne s'empesche point les uns les autres. Qu'on ne se rende point odieux; car quand on est piqué, on s* emporte. Pour éviter ces inconveniens, que chacun chemine selon son degré, et qu'il employé fidèlement ce que Dieu lui aura donné pour maintenir ceste republique. Quant aux procez civils ou criminels, qu'on rejette toute faveur, haine, traverses et
recommandations ; et qu'on renonce à soy, tenant droiture et égalité. Et si vous estes tentez de décliner, résistez, et soyez constans, regardans à celuy qui vous a establis, le priant de vous conduire par son Sainct Esprit, et il ne vous defaudra point. » Apres tout cela, il les pria derechef de l'excuser et supporter en ses infirmitez, « lesquelles, disoit-il, je ne veux pas nier; car puis que Dieu et ses anges les savent, je n'ay pas honte de les confesser devant les hommes , et de prendre en gré son petit labeur, » adjoustant pour la fin ces propres mots : « Or je prie ce bon Dieu, qu'il vous conduise et gouverne tousjours, et augmente ses grâces sur vous, et les face valoir à vostre salut et de tout ce povre peuple. »
Le vendredi 28 d'avril , tous les frères ministres, et de la ville et des champs, ayans esté advertis à sa re-
queste, s'assemblèrent en sa chambre, ausquels il fit une longue remonstrance. De laquelle la substance estoit, qu'ils eussent à persévérer de bien faire leur devoir après sa mort, et qu'ils ne perdissent point courage *, que Dieu maintiendroit et la ville et l'Eglise, combien qu'elles fussent menacées de plusieurs endroits. Aussi, qu'ils n'eussent point de piques entre eux, mais que charité y regnast, et qu'ils fussent bien unis ensemble. Qu'ils recognussent combien ils sont obligez à ceste Eglise, en laquelle Dieu les a appelez; qu'il n'y eust rien qui les en destournast. Que ceux qui en seroyent desgoustez et la voudroyent laisser, pourroyent bien trouver des excuses, mais que Dieu ne se laisseroit point moquer. A ce propos, il adjousta un récit de son entrée en ceste Eglise, et de sa conversation en icelle ; disant que quand il y
vint, l'Evangile se presclioit, mais que les choses y estoyent fort déréglées, et que l'Evangile estoit à la pluspart d'avoir abbatu les idoles; qu'il y avoit beaucoup de meschants, et luy avoit fallu recevoir beaucoup d'indignitez ; mais que Dieu l'avoit fortifié pour tousjours tenir bon, combien que de sa nature il fust craintif. Et répéta par deux ou trois fois ces mots : « Je vous asseure que de ma nature je suis timide et craintif. » Aussi il remémora, que quand il revint de Strasbourg ici , il suivit ceste vocation comme estant contraint, et ne voyant pas qu'il en deust venir grand fruict, aussi ne sachant ce que Dieu vouloit faire. Et de faict, qu'il y avoit eu beaucoup de difficultez; mais qu'avec le temps en continuant, il avoit veu la bénédiction de Dieu sur son labeur. Que donc chacun se fortifiast en sa vocation et à tenir bon or-
cire; qu'on prist garde au peuple pour le tenir tousjours en robeissance de la doctrine. Qu'il y avoit des gens de bien, mais que ce n'estoit pas qu'il n'y en eust aussi de malins et rebelles ; que ce seroit pour nous rendre bien coulpables devant Dieu, si les choses estans avancées jusques ici, venoyent après en desordre par nostre négligence. Au reste, il protesta que tousjours il avoit esté conjoint de vraye affection avec la compagnie des frères, et pria que on lui pardonnast si quelquesfois on avoit veu en lui quelque chagrin durant sa maladie; et remercia, comme souvent il avoit fait, de ce qu'on avoit soustenu sa charge quant à prèscher. Finalement il bailla la main à tous l'un après l'autre ; ce qui fut avec telle angoisse et amertume de cœur d'un chacun, que je ne sçaurois mesmes me le ramentevoir sans une extrême tristesse.
Environ ce temps-la, une femme honorable et vertueuse, d'une bonne ville de France, vint exprès à Genève pour le voir, pource qu'elle l'avoit autresfois ouy en France parlant de Dieu, et avoit profité en la cognoissance de la vérité par son moyen, il y avoit bien trente ans ou environ. Il fut bien aise de la voir après un si long temps, et ' elle eust fort désiré de Touïr prescher ici ; mais voyant bien qu'il lui estoit impossible, elle se contenta de l'ouïr parler en particulier, selon que la débilité de son corps le permettoit. De la mesme ville aussi, se retira lors ici un homme ancien, qui de son jeune aage lui avoit esté fort familier aux estudes, et lequel il n'avoit reveu depuis qu'il estoit sorti de France. Ce lui fut aussi une resjouïssance de voir ce personnage-là. Cependant il n'oublioit d'admonnester l'un et l'autre de leur devoir
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envers Dieu et son Evangile; mais le tout faisoit-il en merveilleuse simplicité et sans ostentation, tellement toutesfois que ce n'estoit point froidement, ains avec zèle et efficace. Au reste, pour se resjouïr honnestement en attendant la volonté de Dieu, il faisoit prier aucunes fois à souper certains de ses amis, tant de ceux du pays, que de ceux qui s'estoyent ici retirez pour l'Evangile ; et nommément une fois il eut à souper ces deux, dont je vien de parler dernièrement. Je ne veux oublier qu'un certain seigneur de France, qui lors sejournoit en ceste ville, le vint voir plusieurs fois, et mesmes un jour fit apporter son souper en la chambre dudit Calvin.
Le second de may, ayant receu lettres de M. Guillaume Farel, ministre à Neuf-chastel, duquel il a souvent esté parlé ci dessus et sachant qu'il delibe-
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roit de le visiter, estant octogénaire, ou plus, il lui rescrivit en latin la lettre qui s'ensuit : « Bien vous soit , tresbon et trescher frère ; et puis qu'il plaist à Dieu que vous demeuriez après moy, vivez, vous souvenant de nostre union, de laquelle le fruict nous attend au ciel , comme elle a esté profitable à l'Eglise de Dieu. Je ne veux point que vous-vous travailliez pour moy. Je respire à fort grand'peine , et atten d'heure en heure que l'haleine me faille*. C'est assez que je vi et meurs à Christ, qui est gain pour les siens en la vie et en la mort. Je vous recommande à Dieu, avec les frères de par de là. De Genève ce second de may 1564.
Le toutvostre, Jean Calvin. »
Toutesfois le bon homme Farel ne tarda gueres après à se mettre en che-
l . Me manque.
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min, pour voir son ancien compagnon et ami. Estant venu, ils discoururent et souperent ensemble, en souvenance de la continuation de leur amitié et union en l'œuvre du Seigneur. Le lendemain ledit Farel prescha en rassemblée.
Ainsi ayant dit le dernier adieu audit Calvin, se retira en son église de Neufchastel.
De là en avant, sa maladie jusques à la mort ne fut qu'une continuelle prière, nonobstant qu'il fust en douleurs continuelles, ayant souvent en sa bouche ces mots du pseaume xxxix :
Tacui, Domine^ quia fecisti^ « Je me tay. Seigneur, pource que c'est toy qui l'as fait. » Une autrefois il disoit, du chapitre 38 d'Isaïe : Gemeham sicut CO" lumha , « je gémi comme la colombe. »
Une autre fois en parlant à moy, il s*escria à Dieu , et dit : « Seigneur, tu me piles, mais il me suffit que c'est ta
main. » Plusieurs desiroyent de le venir voir, et eust fallu tenir la porte ouverte jour et nuict qui eust voulu satisfaire au désir d'un chacun. Mais lui, prévoyant cela, et cognoissant que sa courte halaine ne lui eust permis de faire ce qu'il eust voulu; davantage aussi, n'ayant pour agréable la curiosité de plusieurs, avoit requis qu'on se contentast de prier Dieu pour lui, et qu'on le laissast en quelque repos. Mesmes quand je le venoye voir, encore qu'il me vist bien volontiers ; si est-ce que sachant les charges que j'avoye, il me donnoit assez à entendre, qu'il ne vouloit point que son particulier m'occupast en façon quelconques. Tellement, qu'en prenant congé de moy, il m'a dit quelque fois qu'il faisoit conscience de m' occuper tant soit peu, encores qu'il fust resjouy de me voir. Mais son naturel avoit tousjours esté tel, de craindre
de retarder tant soit peu le profit de l'Eglise, et de donner peine quelle qu'elle fust à ses amis; encores que ce leur fust le plus grand plaisir que ils eussent au monde, de se pouvoir employer pour lui. Il continua en ceste façon, se consolant et tous ses amis, jusques au vendredi 19 de may, précédant la Cène de la Pentecoste . Auquel jour, pource que selon la coustume de ceste Eglise, tous les ministres s'assemblent pour se censurer en leur vie et doctrine, et puis en signe d'amitié prenent leur repas ensemble, il accorda que le soupper se fist en la salle de sa maison. Là oùs'estant fait porter de sa chambre en une chaire , il dit ces mots en entrant : « Mes frères, je vous vien voir pour la dernière fois; car, hors mis ce coup, je n'entreray jamais à table. >» Ce nous fut une pitoyable entrée, combien que luy-mesmes fist la prière
comme il pouvoit, et s'efForçast de nous resjouïr, sans qu'il peust manger que bien peu. Toutesfois avant la fin du soupper il print congé, et se fit remporter en sa chambre, qui estoit prochaine, disant ces mots avec une face la plus joyeuse qu'il pouvoit ; « Une paroy entredeux n'empeschera point que je ne soye conjoint d'esprit avec vous. » Il en advint comme il avoit prédit; car jusques à ce jour quelque infirmité qu'il eust, il se faisoit lever et conduire jusques en une chaire au devant de sa petite table. Mais depuis ce soir, il ne bougea jamais de dessus ses reins, tellement atténué, outre ce qu'il estoit fort maigre de soy-mesmes, qu'il n'avoit que le seul esprit , hors mis que du visage il estoit assez peu changé.
Mais sur tout l'haleine courte le pressoit, qui estoit cause que ses prières et consolations assiduelles estoyent plus-
tost souspirs que paroles intelligiljles ; mais accompagnées d'un tel œil, et d'une face tellement composée , que le seul regard tesmoignoit de quelle foy et espérance il estoit muni.
Le jour qu'il trespassa, qui fut le samedy 27^ jour de may 1564, il sembla qu'il parloit plus fort et plus à son aise, mais c'estoit un dernier effort de nature. Car sur le soir environ liuict heures, tout soudain les signes de la mort toute présente apparurent. Ce qui m'estant soudain signifié, d'autant qu'un peu auparavant j'en estois parti, estant accouru avec quelqu'autre de mes frères , je trouvay qu'il avoit desja rendu l'esprit si paisiblement, que jamais n'ayant raallé, ayant peu parler intelligiblement jusques à l'article de la mort, en plein sens et jugement, sans avoir jamais remué pied ne main , il sembloit plustost endormi que mort.
Voila comme en un mesme instant ce jour-là le soleil se coucha j et la plus grande lumière qui fust en ce monde pour l'adresse de FEglise de Dieu, fut retirée au ciel. Et pouvons bien dire qu'en un seul homme il a pieu à Dieu de nostre temps nous apprendre la manière de bien vivre et bien mourir.
La nuict suivante et le jour aussi, il y eut de grands pleurs par la ville. Car le corps d'icelle regrettoit le prophète du Seigneur; le povre troupeau de l'Eglise pleuroit le départ de son fidèle pasteur ; l'escole se lamentoit de son vray docteur et maistre ; et tous en gênerai pleur oyent leur vray père et consolateur après Dieu. Plusieurs desiroyent de voir encore une fois sa face, comme ne le pouvans laisser ni vif ni mort. Il y avoit aussi plusieurs estrangers venus auparavant de bien loin pour le voir; ce que n'ayans peu, pource
qu'on ne pouvoit encoies penser qu'il deust mourir si tost, desiroyent merveilleusement de le voir, tout mort qu'il estoit, et en firent instance. Mais pour obvier à toutes calomnies , il fut enseveli le lendemain, qui estoit jour de dimanche, environ les huict heures; c'est à dire son corps fut cousu en un , linceul, et mis en un cercueil de bois tout simplement. Puis sur les deux heures après midi, fut porté à la manière accoustumée, comme aussi il l'avoit ordonné, au cimetière commun appelé Plein palais^ sans pompe ni appareil quelconques : là où il gist aujourd'huy, attendant la résurrection qu'il nous a enseignée , et si constamment espérée. Je di notamment qu'il lui fut fait tout simplement , comme c'est la coustume en ceste Eglise de faire en la sépulture d'un chacun. Tellement que quelques mois après, cer-
tains escoliers estans venus de nouveau ici estudier, se trouvèrent trompez, un jour que ils allèrent tout exprès au cimetière pour voir le sépulcre de Calvin. Car ils pensoyent y voir quelque tombeau eslevé et magnifique, et il n'y a rien que la terre simplement non plus qu'aux autres : ce qui doit pour le moins nous servir contre ceux qui de long temps nous ont accusez que nous faisions de lui une idole. Au reste, en l'enterrement le corps fut suivi non seulement des syndiques et conseillers avec les pasteurs de l'Eglise et françoise et italienne, les professeurs publics et grand nombre d'escoliers , mais aussi de la pluspart de la ville, et d'hommes et de femmes, et de gens de tous estats; qui le regretteront d'autant plus longuement qu'il y a peu d'apparence de reparer, au moins de long temps , une si grande et si dommageable perte.
Toutesfois je laisse en doute si nous avons plus à nous plaindre de la perte, qu'à remer<5ier Dieu de ce qu'il a fait vivre pour nous son serviteur jusqu'à ceste heure. Car, outre ce que Dieu avoit logé ce grand esprit en un corps imbecille, et disposé de soy-mesmes au mal de phthisie, duquel aussi il est mort, les estudes de sa jeunesse l'avoyent fort atténué. Et quand il est venu aux affaires , il s'est tousjours si peu considéré quant au travail de son esprit que , sans une grâce spéciale de Dieu, voulant bastir son Eglise par cest instrument , il lui eust esté impossible de parvenir seulement jusques à Taage que les médecins appellent déclinant. Le jour mesme qu'il fut enterré , l'ambassadeur de la roine d'Angleterre vers le roy de France arriva à Genève , ayant prins occasion de le venir voir (comme il pensoit) pource que
lors la cour, laquelle il suivoit, n'estoit pas trop loin d'ici, assavoir à Digeon; et fut fort marri de se voir frustré de son espérance. J'adjousteray que mesmes une grande princesse de France faisoit sou conte * de venir jusques ici le voir, la cour venant à Lion ; mais il mourut avant que le roy partist des quartiers de Digeon. Il a vescu quant à ceste vie mortelle, l'espace de cinquante cinq ans moins un mois et treize jours, desquels il en a passé justement la moitié au sainct ministère , parlant et escrivant sans avoir jamais rien changé, diminué , ni adjousté à la doctrine qu'il a annoncée dés le premier jour de son ministère : avec telle force de l'esprit de Dieu , que jamais mescliant ne le peut ouïr sans trembler, ni homme de bien sans l'aimer et honorer.